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Maurice Leblanc[584]

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Maurice Leblanc[584]
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8/22/2009
language:
French
pages:
306
Maurice Leblanc



La demeure mystérieuse









BeQ

Maurice Leblanc



La demeure mystérieuse

roman









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Classiques du 20ème siècle

Volume 44 : version 1.0



2

Du même auteur, à la Bibliothèque :



Arsène Lupin gentleman cambrioleur

Arsène Lupin contre Herlock Sholmès

L’Aiguille creuse

« 813 »

Les confidences d’Arsène Lupin

Le bouchon de cristal

La comtesse de Cagliostro

La demoiselle aux yeux verts

Les huit coups de l’horloge

L’éclat d’obus

L’homme à la peau de bique

suivi de Le cabochon d’émeraude

L’Agence Barnett et Cie

Le triangle d’or

L’île aux Trente Cercueils

La Cagliostro se venge

La barre-y-va

La femme aux deux sourires

Victor, de la brigade mondaine

Les dents du tigre





3

La demeure mystérieuse



(Robert Laffont, coll. Bouquins, Paris, 1986.)









4

Extrait des mémoires inédits d’Arsène Lupin





En relisant les livres où sont racontées, aussi

fidèlement que possible, quelques-unes de mes

aventures, je m’aperçois que, somme toute, chacune

d’elles résulta d’un élan spontané qui me jetait à la

poursuite d’une femme. La Toison d’or se transformait,

mais c’était toujours la Toison d’or que je cherchais à

conquérir. Et comme, d’autre part, les circonstances

m’obligeaient chaque fois à changer de nom et de

personnalité, j’avais, chaque fois, l’impression que je

commençais une vie nouvelle, avant laquelle je n’avais

pas encore aimé, après laquelle je ne devais plus

jamais aimer.

Ainsi, quand je tourne les yeux vers le passé, ce

n’est pas Arsène Lupin que j’avise aux pieds de la

Cagliostro, ou de Sonia Krichnoff, ou de Dolorès

Kesselbach, ou de la Demoiselle aux yeux verts... c’est

Raoul d’Andrésy, le duc de Charmerace, Paul Sernine,

ou le baron de Limésy. Tous me paraissent différents de

moi et différents les uns des autres. Ils m’amusent,

m’inquiètent, me font sourire, me tourmentent, comme

si je n’avais pas vécu moi-même leurs diverses amours.



5

Au milieu de tous ces aventuriers, qui me

ressemblent comme des frères inconnus, peut-être ai-je

quelque préférence pour le vicomte d’Enneris,

gentilhomme-navigateur et gentleman-détective, qui

batailla autour de la Demeure mystérieuse pour

conquérir le cœur de l’émouvante Arlette, petit

mannequin de Paris...









6

1



Régine, actrice





L’idée, charmante, avait reçu le meilleur accueil

dans ce Paris généreux qui associe volontiers ses

plaisirs à des manifestations charitables. Il s’agissait de

présenter sur la scène de l’Opéra, entre deux ballets,

vingt jolies femmes, artistes ou mondaines, habillées

par les plus grands couturiers. Le vote des spectateurs

désignerait les trois plus jolies robes, et la recette de

cette soirée serait distribuée aux trois ateliers qui les

auraient confectionnées. Résultat : un voyage de quinze

jours sur la Riviera pour un certain nombre de

midinettes.

D’emblée un mouvement se déclencha. En quarante-

huit heures, la salle fut louée jusqu’aux plus petites

places. Et, le soir de la représentation, la foule se

pressait, élégante, bourdonnante et pleine d’une

curiosité qui croissait de minute en minute.

Au fond, les circonstances avaient fait que cette

curiosité se trouvait pour ainsi dire ramassée sur un seul





7

point, et que toutes les paroles échangées avaient pour

objet une même chose qui fournissait aux conversations

un aliment inépuisable. On savait que l’admirable

Régine Aubry, vague chanteuse de petit théâtre, mais

très grande beauté, devait paraître avec une robe de

chez Valmenet, que recouvrait une merveilleuse

tunique ornée des plus purs diamants.

Et l’intérêt se doublait d’un problème palpitant

d’intérêt : l’admirable Régine Aubry, qui depuis des

mois était poursuivie par le richissime lapidaire Van

Houben, avait-elle cédé à la passion de celui qu’on

appelait l’Empereur du diamant ? Tout semblait

l’indiquer. La veille, dans une interview, l’admirable

Régine avait répondu :

« Demain je serai vêtue de diamants. Quatre

ouvriers, choisis par Van Houben, sont en train, dans

ma chambre, de les attacher autour d’un corselet et

d’une tunique d’argent. Valmenet est là, qui dirige le

travail. »

Or, dans sa loge de corbeille, Régine trônait, en

attendant son tour d’exhibition, et la foule défilait

devant elle comme devant une idole. Régine avait

vraiment droit à cette épithète d’admirable que l’on

accolait toujours à son nom. Par un phénomène

singulier, son visage alliait ce qu’il y avait de noble et

de chaste dans la beauté antique à tout ce que nous



8

aimons aujourd’hui de gracieux, de séduisant et

d’expressif. Un manteau d’hermine enveloppait ses

épaules célèbres et cachait la tunique miraculeuse. Elle

souriait, heureuse et sympathique. On savait que devant

les portes du couloir trois détectives veillaient, robustes

et graves comme des policemen anglais.

À l’intérieur de la loge, deux messieurs se tenaient

debout, le gros Van Houben d’abord, le galant

lapidaire, qui se faisait par sa coiffure et par le rouge

factice de ses pommettes une pittoresque tête de faune.

On ignorait l’origine exacte de sa fortune. Jadis

marchand de perles fausses, il était revenu d’un long

voyage transformé en puissant seigneur du diamant,

sans qu’il fût possible de dire comment s’était opérée

cette métamorphose.

L’autre compagnon de Régine restait dans la

pénombre. On le devinait jeune et de silhouette à la fois

fine et vigoureuse. C’était le fameux Jean d’Enneris

qui, trois mois auparavant, débarquait du canot

automobile sur lequel il avait effectué, seul, le tour du

monde. La semaine précédente, Van Houben, qui venait

de faire sa connaissance, l’avait présenté à Régine.

Le premier ballet se déroula au milieu de

l’inattention générale. Durant l’entracte, Régine, prête à

sortir, causait dans le fond de sa loge. Elle se montrait

plutôt caustique et agressive envers Van Houben,



9

aimable au contraire avec d’Enneris, comme une

femme qui cherche à plaire.

« Eh ! eh ! Régine, lui dit Van Houben, que ce

manège semblait agacer, vous allez lui tourner la tête,

au navigateur. Songez qu’après une année vécue sur

l’eau un homme s’enflamme aisément. »

Van Houben riait toujours très fort de ses

plaisanteries les plus vulgaires.

« Mon cher, observa Régine, si vous n’étiez pas le

premier à rire je ne m’apercevrais jamais que vous avez

essayé de faire de l’esprit. »

Van Houben soupira, et, affectant un air lugubre :

« D’Enneris, un conseil. Ne perdez pas la tête pour

cette femme. Moi, j’ai perdu la mienne, et je suis

malheureux comme un tas de pierres... de pierres

précieuses », ajouta-t-il, avec une lourde pirouette.

Sur la scène, le défilé des robes commençait.

Chacune des concurrentes demeurait environ deux

minutes, se promenait, s’asseyait, évoluait à la façon

des mannequins dans les salons de couture.

Son tour approchant, Régine se leva.

« J’ai un peu le trac, dit-elle. Si je ne décroche pas le

premier prix, je me brûle la cervelle. Monsieur

d’Enneris, pour qui votez-vous ?





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Pour la plus belle, répondit-il, en s’inclinant.

– Parlons de la robe...

– La robe m’est indifférente. C’est la beauté du

visage et le charme du corps qui importent.

– Eh bien, dit Régine, la beauté et le charme,

admirez-les donc chez la jeune personne qu’on

applaudit en ce moment. C’est un mannequin de la

maison Chernitz, dont les journaux ont parlé, qui a

composé sa toilette elle-même et en a confié l’exécution

à ses camarades. Elle est délicieuse, cette enfant. »

La jeune fille, en effet, fine, souple, harmonieuse de

gestes et d’attitudes, donnait l’impression de la grâce

même, et, sur son corps onduleux, sa robe, très simple

cependant mais d’une ligne infiniment pure, révélait un

goût parfait et une imagination originale.

« Arlette Mazolle, n’est-ce pas ? dit Jean d’Enneris

en consultant le programme.

– Oui », fit Régine.

Et elle ajouta, sans aigreur ni envie :

« Si j’étais du jury, je n’hésiterais pas à placer

Arlette Mazolle en tête de ce classement. »

Van Houben fut indigné.

« Et votre tunique, Régine ? Que vaut

l’accoutrement de ce mannequin à côté de votre



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tunique ?

– Le prix n’a rien à voir...

– Le prix compte par-dessus tout, Régine.

Et c’est pourquoi je vous conjure de faire attention.

– À quoi ?

– Aux pickpockets. Rappelez-vous que votre

tunique n’est pas tissée avec des noyaux de pêche. »

Il éclata de rire. Mais Jean d’Enneris l’approuva.

« Van Houben a raison, et nous devrions vous

accompagner.

– Jamais de la vie, protesta Régine. Je tiens à ce que

vous me disiez l’effet que je produis d’ici, et si je n’ai

pas l’air trop godiche sur la scène de l’Opéra.

– Et puis, dit Van Houben, le brigadier de la sûreté

Béchoux répond de tout.

– Vous connaissez donc Béchoux ? fit d’Enneris

d’un air intéressé... Béchoux, le policier qui s’est rendu

célèbre par sa collaboration avec le mystérieux Jim

Barnett, de l’agence Jim Barnett et Cie ?...

– Ah ! il ne faut pas lui en parler, de ce maudit

Barnett. Ça le rend malade. Il paraît que Barnett lui en a

fait voir de toutes les couleurs !

– Oui, j’ai entendu parler de cela... L’histoire de



12

l’homme aux dents d’or ? et les douze Africaines de

Béchoux1 ? Alors c’est Béchoux qui a organisé la

défense de vos diamants ?

– Oui, il partait en voyage pour une dizaine de jours.

Mais il m’a engagé à prix d’or trois anciens policiers,

des gaillards qui veillent à la porte. »

D’Enneris observa :

« Vous auriez engagé un régiment que cela ne

suffirait pas pour déjouer certaines ruses... »

Régine s’en était allée et, flanquée de ses détectives,

sortait de la salle et pénétrait dans les coulisses. Comme

elle passait au onzième tour et qu’il y avait un léger

intervalle après la dixième concurrente, une attente

presque solennelle précéda son entrée. Le silence

s’établit. Les attitudes se fixèrent. Et soudain une

formidable acclamation : Régine s’avançait.

Il y a dans la réunion de la beauté parfaite et de la

suprême élégance un prestige qui émeut les foules.

Entre l’admirable Régine Aubry et le luxe raffiné de sa

toilette existait une harmonie dont on recevait

l’impression avant d’en saisir la cause. Mais surtout

l’éclat des joyaux fixait les regards. Au-dessus de la

jupe, une tunique lamée d’argent était serrée à la taille



1

L’Agence Barnett et Cie.





13

par une ceinture de pierreries et emprisonnait la poitrine

dans un corselet qui semblait fait uniquement de

diamants. Ils éblouissaient. Ils entrecroisaient leurs

scintillements jusqu’à ne former autour du buste qu’une

flamme légère, multicolore et frissonnante.

« Crebleu ! dit Van Houben, c’est encore plus beau

que je ne croyais, ces sacrés cailloux ! Et ce qu’elle les

porte bien, la mâtine ! En a-t-elle de la race ? Une

impératrice ! »

Il modula un petit ricanement.

« D’Enneris, je vais vous confier un secret. Savez-

vous pourquoi j’ai paré Régine de tous ces cailloux ?

Eh bien, d’abord pour lui en faire cadeau le jour où elle

m’accorderait sa main... sa main gauche, bien entendu

(il pouffa de rire) et ensuite parce que cela me permet

de la gratifier d’une garde d’honneur qui me renseigne

un peu sur ses faits et gestes. Ce n’est pas que je

redoute les amoureux... mais je suis de ceux qui ouvrent

l’œil... et le bon ! »

Il tapotait l’épaule de son compagnon en ayant l’air

de lui dire : « Toi, mon petit, ne t’y frotte pas. »

D’Enneris le rassura.

« De mon côté, Van Houben, vous pouvez être

tranquille. Je ne fais jamais la cour aux femmes ou aux

amies de mes amis. »





14

Van Houben fit la grimace. Jean d’Enneris lui avait

parlé, comme à l’ordinaire, sur un petit ton de

persiflage qui pouvait prendre dans l’occurrence une

signification assez injurieuse. Il résolut d’en avoir le

cœur net et se pencha sur d’Enneris.

« Reste à savoir si vous me comptez comme un de

vos amis ? »

D’Enneris, à son tour, lui saisit le bras.

« Taisez-vous...

– Hein ? Quoi ? Vous avez une façon...

– Taisez-vous.

– Qu’y a-t-il ?

– Quelque chose d’anormal.

– Par où ?

– Dans les coulisses.

– À propos de quoi ?

– À propos de vos diamants. »

Van Houben sauta sur place.

« Eh bien ?

– Écoutez. »

Van Houben prêta l’oreille.

« Je n’entends rien.



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– Peut-être me suis-je trompé, avoua d’Enneris.

Cependant il m’avait paru... »

Il n’acheva pas. Les premiers rangs de l’orchestre et

les premières places dans les loges de scène s’agitaient,

et l’on regardait comme s’il se produisait, aux

profondeurs des coulisses, ce quelque chose qui avait

éveillé l’attention de d’Enneris. Des gens, même, se

levèrent, avec des signes d’effroi. Deux messieurs en

habit coururent à travers la scène. Et soudain des

clameurs retentirent. Un machiniste affolé hurla :

« Au feu ! au feu ! »

Une lueur jaillit sur la droite. Un peu de fumée

tourbillonna. D’un côté à l’autre du plateau, tout le

monde des figurants et des machinistes s’élança dans la

même direction. Parmi eux un homme bondit, qui, lui

aussi, surgissait de la droite, en brandissant au bout de

ses bras tendus un manteau de fourrure qui lui cachait le

visage et en vociférant comme les machinistes :

« Au feu ! au feu ! »

Régine avait tout de suite voulu sortir ; mais ses

forces l’avaient trahie et elle était tombée à genoux,

toute défaillante. L’homme l’enveloppa dans le

manteau, la jeta sur son épaule et se sauva, mêlé à la

foule des fugitifs.

Avant même qu’il eût agi, peut-être même avant



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qu’il eût paru, Jean d’Enneris s’était dressé au bord de

sa loge et proférait, dominant la multitude du rez-de-

chaussée que la panique agitait déjà :

« Qu’on ne bouge pas ! c’est un coup monté ! »

Et, désignant l’homme qui enlevait Régine, il cria :

« Arrêtez-le ! arrêtez-le ! »

Il était trop tard d’ailleurs, et l’incident passa

inaperçu. Aux fauteuils, on se calmait. Mais, sur le

plateau, la débandade continuait, dans un tumulte tel

qu’aucune voix ne pouvait être entendue. D’Enneris

sauta, franchit la salle et l’orchestre, et, sans effort,

escalada la scène. Il suivit le troupeau affolé et parvint

jusqu’aux sorties des artistes, sur le boulevard

Haussmann. Mais où chercher ? À qui s’adresser pour

retrouver Régine Aubry ?

Il interrogea. Personne n’avait rien vu. Dans le

désarroi général, chacun ne pensait qu’à soi, et

l’agresseur avait pu aisément, sans être remarqué,

emporter Régine Aubry, galoper par les couloirs et les

escaliers, et sortir.

Il avisa le gros Van Houben, essoufflé, et dont le

rouge des pommettes, délayé par la sueur, coulait sur

les joues, et il lui dit :

« Escamotée ! grâce à vos sacrés diamants...

L’individu l’aura jetée dans quelque automobile toute



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prête pour la recevoir. »

Van Houben tira de sa poche un revolver. D’Enneris

lui tordit le poignet.

« Vous n’allez pas vous tuer, hein ?

– Fichtre non ! dit l’autre, mais le tuer, lui.

– Qui, lui ?

– Le voleur. On le trouvera ! il faut le trouver. Je

remuerai ciel et terre ! »

Il avait l’air égaré et pivotait sur lui-même comme

une toupie au milieu des gens qui s’esclaffaient.

« Mes diamants ! je ne me laisserai pas faire ! on n’a

pas le droit !... l’État est responsable... »

D’Enneris ne s’était pas trompé. L’individu, tenant

sur l’épaule Régine évanouie et recouverte du manteau

de fourrure, avait traversé le boulevard Haussmann et

s’était dirigé vers la rue de Mogador. Une auto y

stationnait. À son approche, la portière s’ouvrit et une

femme, dont une dentelle épaisse enveloppait la tête,

tendit les bras. L’individu lui passa Régine en disant :

« Le coup a réussi... Un vrai miracle ! »

Puis il referma la portière, monta sur le siège de

devant et démarra.

L’engourdissement où l’épouvante avait plongé





18

l’actrice dura peu. Elle se réveilla dès qu’elle eut

l’impression qu’on s’éloignait de l’incendie, ou de ce

qu’elle croyait un incendie, et sa première idée fut de

remercier celui ou ceux qui l’avaient sauvée. Mais, tout

de suite, elle se sentit étouffée par quelque chose dont

sa tête était entourée et qui l’empêchait de respirer à son

aise et de voir.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » murmura-t-elle.

Une voix très basse, qui semblait une voix de

femme, lui dit à l’oreille :

« Ne bougez pas. Et si vous appelez au secours, tant

pis pour vous, ma petite. »

Régine éprouva une vive douleur à l’épaule et cria.

« Ce n’est rien, dit la femme. La pointe d’un

couteau... Dois-je appuyer ? »

Régine ne remua plus. Ses idées cependant

s’ordonnaient, la situation apparaissait sous son aspect

véritable, et, en se rappelant les flammes entrevues et le

commencement d’incendie, elle se répétait :

« J’ai été enlevée... enlevée par un homme qui a

profité de la panique... et qui m’emporte avec l’aide

d’une complice. »

Doucement elle tâtonna, de sa main libre le corselet

de diamants était là et devait être intact.





19

L’auto filait à une allure rapide. Quant à deviner la

route suivie, Régine, dans la prison de ténèbres où elle

se trouvait, n’y songea point. Elle avait l’impression

que l’on tournait souvent, à virages brusques, sans

doute pour échapper à une poursuite possible, et pour

qu’elle ne pût, elle, s’y reconnaître.

En tout cas, on ne s’arrêta devant aucun octroi, ce

qui prouvait qu’on ne sortait pas de Paris. De plus, les

lumières des becs électriques se succédaient à

intervalles rapprochés et jetaient dans la voiture de

vives clartés qu’elle apercevait.

C’est ainsi que, la femme ayant un peu desserré son

étreinte, et le manteau s’étant légèrement écarté, Régine

put voir deux doigts de la main qui se crispaient autour

de la fourrure, et l’un de ces doigts, l’index, portait une

bague faite de trois petites perles fines disposées en

triangle.

Le trajet dura peut-être vingt minutes. Puis l’auto

ralentit et fit halte. L’homme sauta du siège. Les deux

battants d’une porte s’ouvrirent lourdement l’un après

l’autre, et l’on entra dans ce qui devait être une cour

intérieure.

La femme aveugla Régine le plus possible et,

assistée de son complice, l’aida à descendre.

On monta un perron de six marches en pierre.





20

Puis on traversa ‘un vestibule dallé, et ce furent

ensuite les vingt-cinq marches d’un escalier, garni d’un

tapis et bordé d’une vieille rampe, qui les conduisit

dans une pièce du premier étage.

L’homme, à son tour, lui dit, très bas également et à

l’oreille :

« Vous êtes arrivée. Je n’aime pas agir brutalement,

et il ne vous sera fait aucun mal si vous me donnez

votre tunique de diamants. Vous y consentez ?

– Non, riposta vivement Régine.

– Il nous est facile de vous la prendre, et nous

l’aurions pu déjà, dans l’auto.

– Non, non, fit-elle, avec une surexcitation fébrile.

Pas cette tunique... Non... »

L’individu prononça :

« J’ai tout risqué pour l’avoir. Je l’ai maintenant. Ne

résistez pas. »

L’actrice se raidit dans un effort violent. Mais il

murmura, tout près d’elle :

« Dois-je me servir moi-même ? »

Régine sentit une main dure qui empoignait son

corselet et qui frôlait la chair de ses épaules. Alors elle

s’effara.





21

« Ne me touchez pas ! Je vous le défends... Voilà...

tout ce que vous voudrez... je consens à tout... mais ne

me touchez pas, vous ! »

Il s’éloigna un peu, tout en restant derrière elle. Le

vêtement de fourrure glissa le long de Régine et elle

reconnut que ce vêtement était le sien. Elle s’assit,

épuisée. Elle pouvait voir maintenant la pièce où elle se

trouvait, et elle vit que la femme voilée, qui s’était mise

à dégrafer le corselet de pierreries et la tunique

d’argent, portait un vêtement prune avec des bandes de

velours noir.

La pièce, très éclairée par l’électricité, était un salon

de grandes dimensions, avec des fauteuils et des chaises

garnis de soie bleue, de hautes tapisseries, des consoles

et des boiseries blanches admirables et du plus pur style

Louis XVI. Un trumeau surmontait la vaste cheminée

qu’ornaient deux coupes de bronze doré et une pendule

à colonnettes de marbre vert. Aux murs quatre

appliques et, au plafond, deux lustres formés de mille

petits cristaux taillés.

Inconsciemment, Régine enregistrait tous ces

détails, tandis que la femme retirait la tunique et le

corselet, lui laissant le simple fourreau lamé d’argent

qui dégageait ses bras et ses épaules. Régine nota aussi

le parquet composé de lames croisées et en bois

d’essences diverses, et elle observa un tabouret aux



22

pieds d’acajou.

C’était fini. La lumière s’éteignit d’un coup. Dans

l’ombre, elle entendit :

« Parfait. Vous avez été raisonnable. Nous allons

vous reconduire. Tenez, je vous laisse même votre

manteau de fourrure. »

On lui entoura la tête avec une étoffe légère qui

devait être un voile de dentelle semblable à celui de la

femme. Puis elle fut placée dans l’automobile, et le

voyage recommença avec les mêmes tournants

brusques.

« Nous y voici, chuchota l’homme en ouvrant la

portière et en la faisant descendre. Comme vous le

voyez, cela n’a pas été bien grave, et vous retournez

sans une égratignure. Mais, si j’ai un conseil à vous

donner, c’est de ne pas souffler mot de ce que vous

avez pu voir ou deviner. Vos diamants ont été volés. Un

point, c’est tout. Oubliez le reste. Mes hommages

respectueux. »

L’auto fila rapidement. Régine ôta son voile et

reconnut la place du Trocadéro. Si près qu’elle fût de

son appartement (elle habitait à l’entrée de l’avenue

Henri-Martin), il lui fallut un effort prodigieux pour s’y

rendre. Ses jambes fléchissaient sous elle, son cœur

battait à lui faire mal. Il lui semblait à tout instant





23

qu’elle allait tournoyer et s’abattre comme une masse.

Mais, au moment où ses forces l’abandonnaient, elle

avisa quelqu’un qui venait en courant à sa rencontre, et

elle se laissa tomber dans les bras de Jean d’Enneris,

qui l’assit sur un banc de l’avenue déserte.

« Je vous attendais, dit-il, très doucement. J’étais

certain qu’on vous reconduirait près de votre maison,

dès que les diamants seraient volés. Pourquoi vous eût-

on gardée ? C’eût été trop périlleux. Reposez-vous

quelques minutes... et puis ne pleurez plus. »

Elle sanglotait, tout à coup détendue et pleine d’une

confiance subite en cet homme qu’elle connaissait à

peine.

« J’ai eu si peur, dit-elle... et j’ai peur encore... Et

puis ces diamants... »

Un instant plus tard il la fit entrer, la mit dans

l’ascenseur et la conduisit chez elle.

Ils trouvèrent la femme de chambre qui arrivait,

effarée, de l’Opéra, et les autres domestiques. Puis Van

Houben fit irruption, les yeux désorbités.

« Mes diamants ! vous les rapportez, hein,

Régine ?... Vous les avez défendus jusqu’à la mort, mes

diamants ?... »

Il constata que le corselet précieux et que la tunique

avaient été arrachés, et il eut un accès de délire. Jean



24

d’Enneris lui ordonna :

« Taisez-vous... Vous voyez bien que madame a

besoin de repos.

– Mes diamants ! Ils sont perdus... Ah ! si Béchoux

était là ! Mes diamants !

– Je vous les rendrai. Fichez-nous la paix. »

Sur un divan, Régine se convulsait avec des spasmes

et des gémissements. D’Enneris se mit à lui baiser le

front et les cheveux, sans trop appuyer, et d’une façon

méthodique.

« Mais c’est inconcevable ! s’écria Van Houben,

hors de lui. Qu’est-ce que vous faites ?

– Laissez, laissez, dit Jean d’Enneris. Rien de plus

réconfortant que ce petit massage. Le système nerveux

s’équilibre, le sang afflue, une tiédeur bienfaisante

circule dans ses veines. C’est comme des passes

magnétiques. »

Et, sous les regards furibonds de Van Houben, il

continuait son agréable besogne, tandis que Régine

renaissait à la vie et semblait se prêter avec

complaisance à cet ingénieux traitement.









25

2



Arlette, mannequin





C’était la fin de l’après-midi, huit jours plus tard.

Les clients du grand couturier Chernitz commençaient à

quitter les vastes salons de la rue du Mont-Thabor, et,

dans la pièce réservée aux mannequins, Arlette Mazolle

et ses camarades, moins occupées par les présentations

des modèles, pouvaient se livrer à leurs occupations

favorites, c’est-à-dire tirer les cartes, jouer à la belote et

manger du chocolat.

« Décidément, Arlette, s’écria l’une d’elles, les

cartes ne t’annoncent qu’aventures, bonheur et fortune.

– Et elles disent la vérité, fit une autre, puisque la

chance d’Arlette a déjà commencé l’autre soir au

concours de l’Opéra. Le premier prix ! »

Arlette déclara :

« Je ne le méritais pas. Régine Aubry était mieux

que moi.

– Des blagues ! On a voté pour toi, en masse.





26

– Les gens ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Ce

début d’incendie avait vidé la salle aux trois quarts. Le

vote ne compte pas.

– Évidemment, tu es toujours prête à t’effacer

devant les autres, Arlette. N’empêche qu’elle doit

rogner, Régine Aubry !

– Eh bien, pas du tout. Elle est venue me voir, et je

t’assure qu’elle m’a embrassée de bon cœur.

– Elle t’a embrassée « jaune ».

– Pourquoi serait-elle jalouse ? Elle est si jolie ! »

Une « petite main » venait d’apporter un journal du

soir. Arlette le déplia et dit :

« Ah ! tenez, on parle de l’enquête : « Le vol des

diamants... »

– Lis-nous ça, Arlette.

– Voilà. « Le mystérieux incident de l’Opéra n’est

pas encore sorti de la période des investigations.

L’hypothèse la plus généralement admise, au Parquet

comme à la Préfecture, serait qu’on se trouve en face

d’un coup préparé dans l’intention de voler les diamants

de Régine Aubry. On n’a pas le signalement, même

approximatif, de l’homme qui a enlevé la belle artiste,

puisqu’il dissimulait sa figure. On suppose que c’est lui

qui pénétra dans l’Opéra, comme garçon livreur, avec





27

d’énormes gerbes de fleurs qu’il déposa près d’un

battant. La femme de chambre se souvient vaguement

de l’avoir vu et prétend qu’il avait des chaussures à tige

de drap clair. Les gerbes devaient être fausses et

enduites d’une matière spécialement combustible qu’il

lui fut facile d’enflammer. Il n’eut dès lors qu’à profiter

de l’inévitable panique que ce commencement

d’incendie déchaînait, comme il l’avait prévu, pour

arracher le vêtement de fourrure aux bras de la femme

de chambre et pour exécuter son plan. On n’en peut dire

davantage, puisque Régine Aubry, interrogée plusieurs

fois déjà, est dans l’impossibilité de préciser le chemin

suivi par l’auto, de donner son impression sur le

ravisseur et sur sa complice et, sauf certains détails

secondaires, de décrire l’hôtel particulier où elle fut

dépouillée du précieux corselet. »

– Ce que j’aurais eu peur, toute seule dans cette

maison avec cet homme et cette femme ! dit une jeune

fille. Et toi, Arlette ?

– Moi aussi. Mais je me serais bien débattue... J’ai

du courage sur le moment. C’est après que je tourne de

l’œil.

– Mais, cet individu, tu l’as vu passer, à l’Opéra ?

– J’ai vu... rien du tout !... J’ai vu une ombre qui en

tenait une autre, et je ne me suis même pas demandé ce

que c’était. J’avais assez de me tirer d’affaire. Pensez



28

donc ! le feu !

– Et tu n’as rien observé ?...

– Si. La tête de Van Houben, dans les coulisses.

– Tu le connaissais donc ?

– Non, mais il hurlait : « Mes diamants ! dix

millions de diamants ! C’est affreux ! Quelle

catastrophe ! » et il sautait d’un pied sur l’autre comme

si les planches le brûlaient. Tout le monde se tenait les

côtes. »

Elle s’était levée et gaiement sautait comme Van

Houben. Elle avait, dans la robe très simple qu’elle

portait – une robe de serge noire, à peine serrée à la

taille – la même élégance onduleuse que dans sa riche

toilette de l’Opéra. Son corps long et mince, bien

proportionné, se devinait comme la chose du monde la

plus parfaite. Le visage était fin et délicat, la peau mate,

les cheveux ondulés et d’une jolie couleur blonde.

« Danse, Arlette, puisque tu es debout, danse ! »

Elle ne savait pas danser. Mais elle prenait des

poses, et elle faisait des pas, qui étaient comme la mise

en scène plus fantaisiste de ses présentations de

modèles. Spectacle amusant et gracieux dont ses

compagnes ne se lassaient point. Toutes, elles

l’admiraient, et, pour elles toutes, Arlette était une

créature spéciale, promise à un destin de luxe et de fête.



29

« Bravo, Arlette, s’écriaient-elles, tu es ravissante.

– Et tu es la meilleure des camarades puisque, grâce

à toi, trois d’entre nous vont filer sur la Côte d’Azur. »

Elle s’assit en face d’elles, et rose d’animation, les

yeux brillants, elle leur dit, d’un ton de demi-

confidence où il y avait un peu d’exaltation souriante,

de la tristesse aussi, et de l’ironie :

« Je ne suis pas meilleure que vous, pas plus adroite

que toi, Irène, moins sérieuse que Charlotte, et moins

honnête que Julie. J’ai des amoureux comme vous... qui

m’en demandent plus que je ne veux leur donner... mais

à qui tout de même je donne plus que je ne voudrais. Et

je sais qu’un jour ou l’autre, ça finira mal. Que voulez-

vous ? On ne nous épouse guère, nous. On nous voit

avec de trop belles robes, et on a peur.

– Qu’est-ce que tu crains, toi ? dit une des jeunes

filles. Les cartes te prédisent la fortune.

– Par quel moyen ? Le vieux monsieur riche ?

Jamais. Et cependant, je veux arriver.

– À quoi ?

– Je ne sais pas... Tout cela tourbillonne dans ma

tête. Je veux l’amour, et je veux l’argent.

– À la fois ? Mazette ! et pour quoi faire ?

– L’amour pour être heureuse.



30

– Et l’argent ?

– Je ne sais pas trop. J’ai des rêves, des ambitions,

dont je vous ai parlé souvent. Je voudrais être riche...

pas pour moi... pour les autres plutôt... pour vous, mes

petites... Je voudrais...

– Continue, Arlette. »

Elle dit plus bas, en souriant :

« C’est absurde... des idées d’enfant. Je voudrais

avoir beaucoup d’argent, qui ne serait pas à moi, mais

dont je pourrais disposer. Par exemple, être

commanditée, patronne, à la tête d’une grande maison

de couture où il y aurait une organisation nouvelle,

beaucoup de bien-être... et puis surtout des dots pour les

ouvrières... oui, afin que chacune de vous puisse se

marier à son gré. »

Elle riait gentiment de son rêve absurde. Les autres

étaient graves. L’une d’elles s’essuya les yeux.

Elle poursuivit :

« Oui, des dots, de vraies dots en argent liquide... Je

ne suis pas bien instruite... Je n’ai même pas mon

brevet... Mais, tout de même, j’ai écrit une notice sur

mes idées avec des chiffres et des fautes d’orthographe.

À vingt ans on aura sa dot... et puis un trousseau pour le

premier enfant... et puis...





31

– Arlette, au téléphone ! »

La directrice des ateliers avait ouvert la porte et

appelait la jeune fille.

Celle-ci se dressa, pâle tout à coup et anxieuse.

« Maman est malade », chuchota-t-elle.

On savait, chez le couturier Chernitz, que seules

étaient transmises aux employées les communications

sérieuses, concernant un deuil de famille ou une

maladie. Et l’on savait aussi qu’Arlette adorait sa mère,

qu’elle était fille naturelle, et qu’elle avait deux sœurs,

anciens mannequins, qui s’étaient enfuies à l’étranger

avec des hommes.

Dans le silence, Arlette osait à peine avancer.

« Dépêchez-vous », insista la directrice.

Le téléphone se trouvait dans la pièce voisine.

Pressées contre la porte entrouverte, les jeunes filles

entendirent la voix défaillante de leur camarade qui

balbutiait :

« Maman est malade, n’est-ce pas ? C’est son

cœur ? Mais qui est à l’appareil ?... C’est vous, madame

Louvain ?... Je ne reconnais pas votre voix... Et alors,

un docteur ? Lequel, dites-vous ? Le docteur Bricou,

rue du Mont-Thabor, n° 3 bis ?... Il est prévenu ? Et je

dois venir avec lui ? Bien, j’y vais. »





32

Sans un mot, toute tremblante, Arlette empoigna son

chapeau dans un placard et se sauva. Ses camarades se

précipitèrent vers la fenêtre et la virent, à la clarté des

réverbères, qui courait en regardant les numéros. Tout

au bout, à gauche, devant le 3 bis sans doute, elle

s’arrêta. Il y avait une auto, et, sur le trottoir, se tenait

un monsieur dont on ne voyait guère que la silhouette et

les chaussures à tige claire. Il se découvrit et lui adressa

la parole. Elle monta dans l’auto. Le monsieur

également. La voiture fila par l’autre bout de la rue.

« C’est drôle, dit un mannequin, je passe tous les

jours là-devant. Je n’ai jamais vu la moindre plaque de

docteur sur une maison. Le docteur Bricou au 3 bis, tu

connais ça, toi ?

– Non. La plaque de cuivre est peut-être sous la

porte cochère.

– En tout cas, proposa la directrice, on pourrait

consulter l’annuaire téléphonique... et le Tout-Paris... »

On se hâta vers la pièce voisine et des mains fébriles

saisirent, sur une tablette, les deux volumes qu’elles

feuilletèrent vivement.

« S’il y a un docteur Bricou au 3 bis, ou même un

docteur quelconque, il n’a pas le téléphone », déclara

une jeune fille.

Et une autre, faisant écho :



33

« Pas de docteur Bricou dans le Tout-Paris, ni rue du

Mont-Thabor, ni ailleurs. »

Il y eut de l’agitation, de l’inquiétude. Chacune

donnait son avis. L’histoire semblait équivoque. La

directrice crut devoir avertir Chernitz, qui vint aussitôt.

C’était un tout jeune homme, blême, disgracieux,

habillé comme un portefaix, qui visait à l’impassibilité

et qui prétendait découvrir, toujours et instantanément,

l’acte précis qu’il fallait accomplir pour répondre à telle

éventualité.

« Nul besoin de réflexion, disait-il. Droit au but, et

jamais un mot de trop. »

Froidement, il décrocha l’appareil et demanda un

numéro. L’ayant obtenu, il dit :

« Allô... Je suis chez Mme Régine Aubry ?...

Voulez-vous prévenir Mme Régine Aubry que

Chernitz, le couturier Chernitz, désire lui parler ?

Bien. »

Il attendit, puis reprit :

« Oui, madame, Chernitz, le couturier. Quoique je

n’aie pas l’honneur de vous compter parmi mes

clientes, j’ai pensé que, dans l’occurrence actuelle, je

devais m’adresser à vous. Voici. Une des jeunes filles

que j’emploie comme mannequin... Allô ? Oui, il s’agit

d’Arlette Mazolle... Vous êtes trop aimable, mais, pour



34

ma part, je dois vous dire que j’ai voté pour vous...

Votre robe, ce soir-là... Mais vous me permettez d’aller

droit au but ? Il y a tout lieu de croire, madame,

qu’Arlette Mazolle vient d’être enlevée, et sans doute

par le même individu que vous. J’ai donc pensé que

vous aviez intérêt, vous et les personnes qui vous

conseillent, à connaître l’affaire... Allô... Vous attendez

le brigadier Béchoux ? Parfait... C’est cela, madame, je

viens de ce pas vous apporter tous éclaircissements

utiles. »

Le couturier Chernitz replaça l’appareil et conclut,

en s’en allant :

« Il n’y avait que cela à faire, et pas autre chose. »





Les événements se déroulèrent à peu près dans le

même ordre pour Arlette Mazolle que pour Régine

Aubry. Il y avait une femme au fond de la voiture. Le

soi-disant docteur présenta :

« Madame Bricou. »

Elle portait une voilette épaisse. D’ailleurs, il faisait

nuit, et Arlette ne songeait qu’à sa mère. Tout de suite,

elle interrogea le docteur, sans même le regarder. Il

répondit d’une voix enrouée qu’une de ses clientes,

Mme Louvain, lui avait téléphoné de venir en hâte pour

soigner une voisine et de prendre en passant la fille de



35

la malade. Il n’en savait pas davantage.

L’auto suivit la rue de Rivoli, en direction de la

Concorde. Comme on traversait cette place, la femme

enfouit Arlette sous une couverture qu’elle serra autour

du cou, et la piqua d’un poignard à l’épaule.

Arlette se débattit, mais sa frayeur se mêlait de joie,

car elle pensait que la maladie de sa mère n’était qu’un

prétexte pour l’attirer et que son enlèvement devait

avoir une tout autre cause. Elle finit donc par se tenir

tranquille. Elle écouta et observa.

Les mêmes constatations que Régine avait faites,

elle les fit à son tour. Même course rapide dans les

limites de Paris. Mêmes crochets brusques. Si elle

n’aperçut point la main de sa gardienne, elle entrevit

l’un de ses souliers, qui était fort pointu.

Elle put aussi entendre quelques mots d’une

conversation que les deux complices poursuivaient

entre eux, d’une voix très basse et avec la certitude,

évidemment, qu’elle ne pouvait entendre. Une phrase

cependant lui parvint tout entière.

« Tu as tort, dit la femme, tu as tort... Du moment

que tu y tenais, tu aurais dû attendre quelques

semaines... Après l’affaire de l’Opéra, c’est trop tôt. »

Phrase qui parut claire à la jeune fille : le même

couple l’enlevait, que Régine Aubry avait dénoncé à la



36

justice. Le pseudo-docteur Bricou était l’incendiaire de

l’Opéra. Mais pourquoi s’attaquer à elle, qui ne

possédait rien et n’offrait à la convoitise ni corselet de

diamants, ni bijoux d’aucune sorte ? Cette découverte

acheva de la rassurer. Elle n’avait pas grand-chose à

craindre et serait relâchée dès que l’erreur aurait été

constatée.

Un bruit de porte à lourds battants roula. Arlette, qui

suivait en souvenir l’aventure de Régine, devina qu’elle

entrait dans une cour pavée. On la fit descendre devant

un perron. Six marches, qu’elle compta. Puis les dalles

d’un vestibule.

En ce moment elle avait tellement repris son calme

et se sentait si forte, qu’elle agit d’une façon qui lui

parut tout à fait imprudente sans qu’elle pût résister à

l’appel de son instinct. Durant que l’homme repoussait

la porte du vestibule, sa complice glissa sur une dalle et,

l’espace d’une seconde, lâcha l’épaule d’Arlette. Celle-

ci ne réfléchit pas, se débarrassa de l’étoffe qui

l’encapuchonnait, s’élança devant elle, grimpa

vivement un escalier, et, traversant une antichambre,

pénétra dans un salon dont elle eut la présence d’esprit

de refermer la porte sur elle avec précaution.

Une lampe électrique, voilée d’un abat-jour épais,

étalait un cercle lumineux qui donnait un peu de jour au

reste de la pièce. Que faire ? Par où s’enfuir ? Elle



37

essaya d’ouvrir une des deux fenêtres dans le fond, et

ne le put. Maintenant, elle avait peur, comprenant que

le couple eût été déjà là s’il avait commencé ses visites

par le salon, et qu’il allait arriver d’un moment à l’autre

et se jeter sur elle.

De fait, elle entendait des claquements de portes. À

tout prix, il fallait se cacher. Elle escalada le dossier

d’un fauteuil appuyé contre le mur et monta facilement

sur le marbre d’une vaste cheminée dont elle longea la

glace jusqu’à l’autre bout. Une haute bibliothèque se

dressait là. Elle eut l’audace de poser le pied dans une

coupe de bronze et réussit à saisir la corniche de cette

bibliothèque, puis à se hisser, elle n’aurait su dire

comment. Quand les deux complices se ruèrent dans la

pièce, Arlette était couchée au-dessus du meuble, à

moitié dissimulée par la corniche.

Ils n’auraient eu qu’à lever les yeux pour apercevoir

sa silhouette, mais ils ne le firent pas. Ils exploraient la

partie inférieure du salon, sous les canapés et les

fauteuils, et derrière les rideaux. Arlette discernait leurs

ombres dans une grande glace opposée. Mais leurs

visages demeuraient indistincts et leurs paroles à peine

perceptibles, car ils s’exprimaient tout bas, d’une voix

sans timbre.

« Elle n’est pas là, dit l’homme, à la fin.

– Peut-être a-t-elle sauté par le jardin ? observa la



38

femme.

– Pas possible. Les deux fenêtres sont closes.

– Et l’alcôve ? »

Il y avait sur la gauche, entre la cheminée et l’une

des fenêtres, un de ces petits réduits à usage d’alcôve

qui, jadis, attenaient aux salons dont ils étaient séparés

par une cloison mobile. L’homme tira la cloison.

« Personne.

– Alors ?

– Alors, je ne sais pas, et c’est grave.

– Pourquoi ?

– Si elle s’échappe ?

– Comment s’échapper ?

– Oui, en effet. Ah ! la mâtine, si je la pince, tant pis

pour elle ! »

Ils sortirent, après avoir éteint l’électricité.

La pendule de la cheminée sonna sept heures, d’une

petite voix aigrelette et démodée qui tintait clair comme

du métal.

Arlette entendit aussi huit heures, neuf heures et dix

heures. Elle ne bougeait pas. Elle n’osait. La menace de

l’homme la tenait blottie et frissonnante.





39

Ce n’est qu’après minuit, que, plus calme, sentant la

nécessité d’agir, elle descendit de son poste. La coupe

de bronze bascula et tomba sur le parquet avec un tel

fracas que la jeune fille resta pétrifiée et chancelante

d’angoisse. Cependant personne n’entra. Elle remit la

coupe en place.

Une grande lumière venait du dehors. Elle

s’approcha d’une fenêtre et vit un jardin qui allongeait

sous la lune éclatante une pelouse bordée d’arbustes.

Cette fois elle réussit à ouvrir la croisée.

S’étant penchée, elle constata que le niveau du sol

devait être, sur cette façade, plus élevé, et qu’il n’y

avait pas la hauteur d’un étage. Elle n’hésita pas,

enjamba le balcon et se laissa choir sur du gravier, sans

se faire aucun mal.

Elle attendit qu’un nuage obscurcît la lune, traversa

vivement un espace nu et gagna la ligne sombre des

arbustes. Les ayant suivis en se courbant, elle arriva au

pied d’un mur dressé en pleine lumière et trop haut pour

qu’elle pût espérer le franchir. Un pavillon le flanquait

à droite, qui ne semblait pas habité. Les volets en

étaient clos. Elle s’approcha doucement. Avant le

pavillon, il y avait une porte dans le mur, verrouillée, et,

dans la serrure, une grosse clef. Elle ôta les verrous,

tourna la clef et tira.

Elle n’eut que le temps d’ouvrir et de sauter dans la



40

rue : ayant jeté un coup d’œil en arrière, elle avait vu

une ombre qui courait à sa poursuite.

La rue était déserte. Cinquante pas plus loin peut-

être, s’étant retournée, elle aperçut l’ombre qui semblait

gagner de vitesse. L’épouvante la secoua, et, malgré

son cœur qui haletait et ses jambes qui se dérobaient,

elle avait l’impression exaltante que personne n’aurait

pu la rattraper.

Impression fugitive : ses forces la trahirent d’un

coup, ses genoux plièrent, et elle fut sur le point de

tomber. Mais alors des gens passaient dans une autre

rue très animée où elle s’engageait. Un taxi se proposa.

Quand elle eut donné l’adresse et qu’elle se fut

enfermée, elle vit, par la lucarne du fond, l’ennemi qui

s’engouffrait dans une autre voiture, laquelle démarra

aussitôt.

Des rues... des rues encore... La suivait-on ? Arlette

n’en savait rien et ne cherchait pas à le savoir. Sur une

petite place, où l’on déboucha soudain, des autos en

station se succédaient. Elle frappa à la vitre.

« Arrêtez, chauffeur. Voilà vingt francs, et

continuez rapidement pour dépister quelqu’un qui

s’acharne après moi. »

Elle sauta dans un des taxis et redonna son adresse

au nouveau chauffeur.





41

« À Montmartre, rue Verdrel, 55. »

Elle était hors de danger, mais si lasse qu’elle

s’évanouit.

Elle se réveilla sur le canapé de sa petite chambre,

près d’un monsieur agenouillé qu’elle ne connaissait

pas. Sa mère, attentive et inquiète, la regardait

anxieusement. Arlette essaya de lui sourire, et le

monsieur dit à la mère :

« Ne l’interrogez pas encore, madame. Non,

mademoiselle, ne parlez pas. Écoutez d’abord. C’est

votre patron, Chernitz, qui a prévenu Régine Aubry que

vous aviez été enlevée dans les mêmes conditions

qu’elle. La police a été aussitôt alertée. Plus tard,

apprenant l’affaire par Régine Aubry, qui veut bien me

compter au nombre de ses amis, je suis venu ici. Votre

mère et moi, nous avons guetté dehors toute la soirée,

devant la maison. J’espérais bien que les gens vous

relâcheraient comme Régine Aubry. J’ai demandé à

votre chauffeur d’où il venait : « De la place des

Victoires. » Pas d’autres renseignements. Non, ne vous

agitez pas. Vous nous raconterez tout cela demain. »

La jeune fille gémissait, agitée par la fièvre, et par

des souvenirs qui la tourmentaient comme des

cauchemars. Elle referma les yeux, en chuchotant :

« On monte l’escalier. »





42

De fait, quelqu’un sonna. La mère passa dans

l’antichambre. Deux voix d’homme retentirent, et l’une

d’elles proféra :

« Van Houben, madame. Je suis Van Houben, le

Van Houben de la tunique de diamants. Quand j’ai

connu l’enlèvement de votre fille, je me suis mis en

chasse avec le brigadier Béchoux qui arrivait justement

de voyage. Nous avons couru les commissariats, et nous

voici. La concierge nous a dit qu’Arlette Mazolle était

rentrée et, tout de suite, Béchoux et moi, nous venons

nous enquérir auprès d’elle.

– Mais, monsieur...

– C’est d’une importance considérable, madame.

Cette affaire est connexe à celle des diamants qu’on

m’a volés. Ce sont les mêmes bandits... et il ne faut pas

perdre une minute... »

Sans plus attendre l’autorisation, il entra dans la

petite chambre, suivi du brigadier Béchoux. Le

spectacle qui s’offrit à lui sembla l’étonner outre

mesure. Son ami Jean d’Enneris était à genoux devant

un canapé, près d’une jeune personne étendue dont il

baisait le front, les paupières et les joues, délicatement,

d’un air appliqué, avec componction.

Van Houben balbutia :

« Vous, d’Enneris !... Vous !... Qu’est-ce que vous



43

fichez là ? »

D’Enneris étendit le bras et ordonna le silence.

« Chut ! pas tant de bruit... je calme la jeune fille...

Rien de plus apaisant. Voyez comme elle

s’abandonne...

– Mais...

– Demain... à demain... on se réunira chez Régine

Aubry. D’ici là, le repos pour la malade... Ne jouons

pas avec ses nerfs... À demain matin... »

Van Houben demeurait confondu. La mère d’Arlette

Mazolle ne comprenait rien à l’aventure. Mais, près

d’eux, quelqu’un les dépassait en stupeur et en

ahurissement : le brigadier Béchoux.

Le brigadier Béchoux, petit homme pâle et maigre,

qui visait à l’élégance et qui était muni de deux bras

énormes, écarquillait les yeux et contemplait Jean

d’Enneris comme s’il eût été en face d’une apparition

épouvantable. Il avait l’air de connaître d’Enneris et

l’air aussi de ne pas le connaître, et il semblait chercher

s’il n’y avait pas, sous ce masque jeune et souriant, une

autre figure qui, pour lui, Béchoux, était celle du diable

lui-même.

Van Houben présenta :

« Le brigadier Béchoux... M. Jean d’Enneris... Mais





44

vous avez l’air de connaître d’Enneris, Béchoux ? »

Celui-ci voulut parler. Il voulut poser des questions.

Mais il ne le pouvait pas, et il considérait toujours d’un

œil rond le flegmatique personnage qui poursuivait son

étrange système de guérison...









45

3



D’Enneris, gentleman détective





La réunion projetée eut lieu à deux heures dans le

boudoir de Régine Aubry. Dès son arrivée, Van Houben

trouva d’Enneris installé là comme chez lui, et

plaisantant avec la belle actrice et avec Arlette Mazolle.

Tous trois semblaient très gais. On n’eût pas dit, à la

voir insouciante et joyeuse, bien qu’un peu lasse,

qu’Arlette Mazolle avait passé, la nuit précédente, de

telles heures d’anxiété. Elle ne quittait pas d’Enneris

des yeux et, comme Régine, approuvait tout ce qu’il

disait, et riait de la façon amusante dont il le disait.

Van Houben, vivement éprouvé par la perte de ses

diamants, et qui prenait la vie au tragique, s’écria d’une

voix furieuse :

« Fichtre ! la situation vous paraît donc si drôle, à

vous trois ?

– Ma foi, dit d’Enneris, elle n’a rien d’effrayant. Au

fond, tout a bien tourné.

– Parbleu ! ce ne sont pas vos diamants qu’on a



46

subtilisés. Quant à Mlle Arlette, tous les journaux de ce

matin parlent de son aventure. Quelle réclame ! Il n’y a

que moi qui perds dans cette sinistre affaire.

– Arlette, protesta Régine, ne vous offusquez pas de

ce que dit Van Houben, il n’a aucune éducation et ses

paroles n’ont pas la moindre valeur.

– Voulez-vous que je vous en dise qui en aient

davantage, ma chère Régine ? bougonna Van Houben.

– Dites.

– Eh bien, cette nuit, j’ai surpris votre sacré

d’Enneris à genoux devant Mlle Arlette, en train

d’expérimenter sur elle la petite méthode de guérison

qui vous a si bien ressuscitée, il y a une dizaine de

jours.

– C’est ce qu’ils m’ont raconté tous les deux.

– Hein ! Quoi ! Et vous n’êtes pas jalouse ?

– Jalouse ?

– Dame ! D’Enneris ne vous fait-il pas la cour ?

– Et de fort près, je l’avoue.

– Alors, vous admettez ?...

– D’Enneris a une excellente méthode, il l’emploie,

c’est son devoir.

– Et son plaisir.



47

– Tant mieux pour lui. »

Van Houben se lamenta.

« Ah ! ce d’Enneris, ce qu’il en a de la chance ! Il

fait de vous ce qu’il veut... et de toutes les femmes

d’ailleurs.

– Et de tous les hommes aussi, Van Houben. Car, si

vous le détestez, vous n’espérez qu’en lui pour vos

diamants.

– Oui, mais je suis absolument résolu à me passer de

son concours, puisque le brigadier Béchoux est à ma

disposition et que... »

Van Houben n’acheva pas sa phrase. S’étant

retourné, il apercevait sur le seuil de la porte le

brigadier Béchoux.

« Vous êtes donc arrivé, brigadier ?

– Depuis un moment, déclara Béchoux, qui s’inclina

devant Régine Aubry. La porte était entrouverte.

– Vous avez entendu ce que j’ai dit ?

– Oui.

– Et que pensez-vous de ma décision ? »

Le brigadier Béchoux gardait une expression

renfrognée et quelque chose de combatif dans l’allure.

Il dévisagea Jean d’Enneris comme il l’avait fait la





48

veille et articula fortement :

« Monsieur Van Houben, bien qu’en mon absence

l’affaire de vos diamants ait été confiée à l’un de mes

collègues, il est hors de doute que je participerai aux

investigations et, d’ores et déjà, j’ai reçu l’ordre

d’enquêter au domicile de Mlle Arlette Mazolle. Mais

je dois vous prévenir de la façon la plus nette que je

n’accepte à aucun prix la collaboration, ouverte ou

clandestine, d’aucun de vos amis.

– C’est clair, dit Jean d’Enneris, en riant.

– Très clair. »

D’Enneris, fort calme, ne dissimula pas son

étonnement.

« Bigre, monsieur Béchoux, on croirait en vérité que

je ne vous suis pas sympathique.

– Je l’avoue », fit l’autre avec rudesse.

Il s’approcha de d’Enneris, et bien en face :

« Êtes-vous bien sûr, monsieur, que nous ne nous

soyons jamais rencontrés ?

– Si, une fois, il y a vingt-trois ans, aux Champs-

Élysées. On a joué au cerceau ensemble... Je vous ai fait

tomber grâce à un croc-en-jambe que vous ne m’avez

pas pardonné, je m’en aperçois. Mon cher Van Houben,

M. Béchoux a raison. Pas de collaboration possible



49

entre nous. Je vous rends votre liberté et je travaille.

Vous pouvez vous en aller.

– Nous en aller ? dit Van Houben.

– Dame ! nous sommes ici chez Régine Aubry.

C’est moi qui vous ai convoqués. Puisqu’on ne

s’accorde pas, adieu ! Filez. »

Il se jeta sur le canapé entre les deux jeunes femmes

et saisit les mains d’Arlette Mazolle.

« Ma jolie petite Arlette, maintenant que vous avez

repris votre équilibre, ne perdons pas notre temps et

racontez-moi par le menu ce qui vous est arrivé. Aucun

détail n’est inutile. »

Et, comme Arlette hésitait, il lui dit :

« Ne vous occupez pas de ces deux messieurs. Ils ne

sont pas là. Ils sont sortis. Donc, raconte, ma petite

Arlette. Je te tutoie parce que j’ai promené mes lèvres

sur tes joues qui sont plus douces que du velours, et que

cela me donne les droits d’un amoureux. »

Arlette rougit. Régine riait et la pressait de parler.

Van Houben et Béchoux qui voulaient savoir et profiter

de la conversation semblaient cloués au sol comme des

bonshommes de cire. Et Arlette dit toute son histoire,

ainsi que le lui avait demandé cet homme à qui ni elle

ni les autres ne paraissaient capables de résister.





50

Il écoutait, sans un mot. Parfois, Régine approuvait.

« C’est bien cela... un perron de six marches... Oui,

un vestibule dalle noir et blanc... et, au premier, en face,

le salon avec des meubles en soie bleue. »

Quand Arlette eut fini, d’Enneris arpenta la pièce,

les mains au dos, colla son front à la vitre, et réfléchit

assez longtemps. Puis il conclut, entre ses dents :

« Difficile... difficile... Néanmoins quelques lueurs...

ces premières lueurs blanches qui indiquent l’issue du

tunnel. »

Il reprit place sur le canapé et dit aux jeunes

femmes :

« Voyez-vous, quand il y a deux aventures d’un

parallélisme aussi marqué, avec procédés analogues et

mêmes protagonistes – car l’identité du couple ennemi

est indéniable – il faut découvrir le point par où lesdites

aventures se distinguent l’une de l’autre, et, quand on

l’a découvert, ne plus s’en écarter avant d’en avoir

déduit toutes les certitudes. Or, toutes réflexions faites,

le point sensible me paraît résider dans la différence des

motifs qui ont amené votre enlèvement, Régine, et votre

enlèvement, Arlette. »

Il s’interrompit un instant et se mit à rire.

« Ça n’a l’air de rien ce que je viens de formuler, ou

tout au plus d’une vérité de La Palice, mais je vous



51

affirme, moi, que c’est rudement fort. La situation se

simplifie tout à coup. Vous, ma belle Régine, pas la

moindre espèce de doute, vous avez été enlevée à cause

des diamants que ce brave Van Houben pleure de toutes

ses larmes. Là-dessus, pas d’objections, et je suis

certain que M. Béchoux, lui-même, s’il était là, serait

de mon avis. »

M. Béchoux ne souffla pas mot, attendant la suite du

discours, et Jean d’Enneris se tourna vers son autre

compagne.

« Quant à toi, la jolie Arlette, aux joues plus douces

que le velours, pourquoi a-t-on pris la peine de te

capturer ? Toutes tes richesses doivent tenir à peu près

dans le creux de ta main, n’est-ce pas ? »

Arlette aux joues plus douces que le velours, comme

il disait, montra ses deux paumes.

« Toutes nues, s’écria-t-il. Donc l’hypothèse du vol

est écartée, et nous devons considérer comme seuls

mobiles l’amour, la vengeance ou telle combinaison

propre à l’exécution d’un plan que tu peux faciliter, ou

bien auquel tu peux mettre obstacle. Pardonne-moi mon

indiscrétion, Arlette, et réponds sans pudeur. As-tu

aimé jusqu’ici ?

– Je ne crois pas, dit-elle.

– As-tu été aimée ?



52

– Je ne sais pas.

– Cependant on t’a fait la cour, n’est-ce pas ? Pierre

et Philippe. »

Elle protesta ingénument :

« Non, ils s’appelaient Octave et Jacques.

– D’honnêtes garçons, cet Octave et ce Jacques ?

– Oui.

– Donc incapables d’avoir marché dans toutes ces

combinaisons ?

– Incapables.

– Alors ?

– Alors, quoi ? »

Il se pencha sur elle, et, doucement, de toute son

influence pénétrante, il murmura :

« Cherche bien, Arlette. Il ne s’agit pas d’évoquer

les faits extérieurs et visibles de ta vie, ceux qui t’ont

frappée et que tu aimes ou n’aimes pas te rappeler, mais

ceux qui ont à peine effleuré ta conscience et que tu as

pour ainsi dire oubliés. Tu n’aperçois rien d’un peu

spécial, d’un peu anormal ? »

Elle sourit.

« Ma foi, non... rien du tout...





53

– Si. Il n’est pas admissible qu’on t’ait enlevée de

but en blanc. Il y a sûrement une préparation dont

certains actes t’ont frôlée, à ton insu... Cherche bien. »

Arlette cherchait de toutes ses forces. Elle

s’ingéniait à extraire de sa mémoire les menus

souvenirs endormis qu’on exigeait d’elle, et Jean

d’Enneris précisait :

« As-tu jamais senti une présence quelconque rôder

autour de toi dans l’ombre ? As-tu éprouvé un petit

frisson d’inquiétude, comme au contact d’une chose

mystérieuse ? Je ne te parle pas d’un danger réel, mais

de ces menaces vagues où l’on se dit : « Tiens... qu’est-

ce qu’il y a ?... Que se passe-t-il ?... Que va-t-il se

passer ? »

Le visage d’Arlette se contracta légèrement. Ses

yeux semblèrent se fixer sur un point. Jean s’écria :

« Ça y est ! Nous y sommes. Ah ! dommage que

Béchoux et Van Houben ne soient pas là... Explique-toi,

ma jolie Arlette. »

Elle dit, pensivement :

« Il y avait un jour un monsieur... »

Jean d’Enneris l’arracha du canapé, enthousiasmé

par ce préambule, et se mit à danser avec elle.

« Nous y voilà ! Et ça commence comme un conte





54

de fées ! Il y avait un jour... Dieu ! que tu es charmante,

Arlette aux joues douces ! Et qu’est-il advenu de ton

monsieur ? »

Elle se rassit et continua, la voix lente :

« Ce monsieur était venu, voilà trois mois, avec sa

sœur, un après-midi qu’il y avait beaucoup de monde

pour voir des présentations de robes, au profit d’une

œuvre. Moi, je ne l’avais pas remarqué. Mais une

camarade me dit : « Tu sais, Arlette, tu as fait une

conquête, un type épatant, très chic, qui te dévorait des

yeux, un type qui s’occupe d’œuvres sociales, à ce que

prétend la directrice. Ça tombe bien, Arlette, toi qui es

en quête d’argent. »

– En quête d’argent, toi ? interrompit d’Enneris.

– Ce sont mes camarades, dit-elle, qui me taquinent

parce que je voudrais fonder une caisse de secours pour

l’atelier, une caisse de dots, enfin un tas de rêves. Alors,

une heure plus tard, quand je me suis aperçue qu’un

grand monsieur m’attendait à la sortie et qu’il me

suivait, j’ai pensé que je pourrais peut-être l’embobiner.

Seulement, à ma station de métro, il s’est arrêté. Le

lendemain, même manège, et les jours suivants. J’en ai

été pour mes frais, car au bout d’une semaine, il ne

revint plus. Et puis, quelques jours après, un soir...

– Un soir ?... »





55

Arlette baissa le ton.

« Eh bien, quelquefois, à la maison, le dîner fini et

le ménage fait, je quitte maman, et je vais voir une amie

qui demeure tout en haut de Montmartre. Avant d’y

arriver, je tourne par une ruelle assez noire, où il n’y a

jamais personne quand je reviens sur le coup de onze

heures. C’est là que, trois fois de suite, j’ai discerné

l’ombre d’un homme dans l’enfoncement d’une porte

cochère. Deux fois l’homme n’a pas bougé. Mais, à la

troisième fois, il est sorti de sa retraite et a voulu me

barrer le passage. J’ai poussé un cri et je me suis mise à

courir. La personne n’insista pas. Et depuis, j’évite cette

rue. Voilà tout. »

Elle se tut. Son récit ne semblait pas avoir intéressé

Béchoux et Van Houben. Mais d’Enneris demanda :

« Pourquoi nous as-tu raconté ces deux petites

aventures ? Tu vois un lien entre elles ?

– Oui.

– Lequel ?

– J’ai toujours cru que l’homme qui me guettait

n’était autre que le monsieur qui m’avait suivie.

– Mais sur quoi se fonde ta conviction ?

– J’avais eu le temps de remarquer, le troisième soir,

que l’homme de Montmartre portait des chaussures à





56

guêtre ou à tige claire.

– Comme le monsieur des boulevards ? s’écria Jean

d’Enneris vivement.

– Oui », dit Arlette.

Van Houben et Béchoux étaient confondus. Régine,

tout émue, interrogea :

« Mais vous ne vous rappelez donc pas, Arlette, que

mon agresseur de l’Opéra portait aussi ces sortes de

bottines ?

– En effet... en effet... dit Arlette... je n’y avais pas

songé.

– Et le vôtre aussi, Arlette... celui d’hier... le

pseudo-docteur Bricou...

– Oui, en effet, répéta la jeune fille, mais je n’avais

pas fait ce rapprochement... C’est à l’instant que mes

souvenirs se précisent.

– Arlette, un dernier effort, ma petite. Tu ne nous as

pas donné le nom de ton monsieur. Tu le connais ?

– Oui.

– Il s’appelle ?

– Le comte de Mélamare. »

Régine et Van Houben tressaillirent. Jean réprima

un mouvement de surprise. Béchoux haussa les épaules,



57

et Van Houben s’exclama :

« Mais c’est de la folie ! Le comte Adrien de

Mélamare... Mais je le connais de vue ! J’ai eu

l’occasion de siéger près de lui dans des comités de

bienfaisance. Un parfait gentilhomme, à qui je serais

fier de serrer la main. Le comte de Mélamare, voler mes

diamants !

– Mais je ne l’accuse pas du tout, fit Arlette

interdite. Je prononce un nom.

– Arlette a raison, dit Régine. On l’interroge, elle

répond. Mais il est évident que le comte de Mélamare,

d’après tout ce que le monde sait de lui et de sa sœur,

avec qui il vit, ne peut pas être l’homme qui vous a

épiée dans la rue, ni l’homme qui nous a enlevées, vous

et moi.

– Porte-t-il des chaussures à tige claire ? dit Jean

d’Enneris.

– Je ne sais pas... ou plutôt si... quelquefois...

– Presque toujours », dit nettement Van Houben.

L’affirmation fut suivie d’un silence. Puis Van

Houben reprit :

« Il y a là quelque malentendu. Je répète que le

comte de Mélamare est un parfait gentilhomme.

– Allons le voir, dit simplement d’Enneris. Van



58

Houben, est-ce que vous n’avez pas un ami qui est de la

police, un sieur Béchoux ? Il nous fera entrer, lui. »

Béchoux s’indigna.

« Alors, vous vous imaginez que l’on entre chez les

gens comme ça, et que, sans enquête préalable, sans

charges, sans mandat, on va les questionner à propos de

racontars stupides ? Oui, stupides. Tout ce que

j’entends depuis une demi-heure est un comble de

stupidité. »

D’Enneris murmura :

« Dire que j’ai joué au cerceau avec cette gourde-

là ! Quel remords ! »

Il se tourna vers Régine.

« Chère amie, ayez l’obligeance d’ouvrir l’annuaire

téléphonique et de faire demander le numéro du comte

Adrien de Mélamare. On se passera du sieur

Béchoux. »

Il se leva. Au bout d’un instant, Régine Aubry lui

passa l’appareil, et il dit :

« Allô ! je suis chez le comte de Mélamare ? C’est

le baron d’Enneris qui est au téléphone... M. le comte

de Mélamare lui-même ? Monsieur, excusez-moi de

vous déranger, mais j’ai lu, il y a deux ou trois

semaines, dans les journaux, l’annonce que vous avez





59

fait insérer à propos de quelques objets qui vous ont été

dérobés, le pommeau d’une paire de pincettes, une

bobèche en argent, une entrée de serrure, et la moitié

d’un ruban de sonnette en soie bleue... tous objets sans

valeur, mais auxquels vous tenez pour des raisons

particulières... Je ne me trompe pas, n’est-ce pas,

monsieur ?... En ce cas, si vous voulez bien me

recevoir, je pourrai vous donner quelques

renseignements utiles à ce sujet... À deux heures,

aujourd’hui ?... Très bien... Ah ! un mot encore, puis-je

me permettre d’amener deux dames dont le rôle

d’ailleurs vous sera expliqué ?... Vous êtes trop

aimable, monsieur, et je vous remercie infiniment. »

D’Enneris raccrocha.

« Si le sieur Béchoux était là, il verrait qu’on entre

chez les gens comme on veut. Régine, vous avez vu sur

l’annuaire où demeure le comte ?

– 13, rue d’Urfé.

– Donc, dans le faubourg Saint-Germain. »

Régine interrogea :

« Mais ces objets, où sont-ils ?

– En ma possession. Je les ai achetés le jour même

de l’annonce, pour la modique somme de treize francs

cinquante.





60

– Et pourquoi ne les avez-vous pas renvoyés au

comte ?

– Ce nom de Mélamare me rappelait quelque chose

de confus. Il me semble qu’il y a eu, jadis, au cours du

XIXe siècle, une affaire Mélamare. Et puis je n’ai pas

eu le temps de m’enquérir. Mais nous allons nous

rattraper. Régine, Arlette, rendez-vous à deux heures

moins dix sur la place du Palais-Bourbon. La séance est

levée. »

Séance vraiment efficace. Une demi-heure avait

suffi à d’Enneris pour déblayer le terrain et pour

découvrir une porte à laquelle on pouvait enfin frapper.

Dans l’ombre, une silhouette se dressait, et le problème

se posait d’une façon plus précise : quel rôle jouait dans

l’affaire le comte de Mélamare ?

Régine retint Arlette à déjeuner. D’Enneris s’en alla

une ou deux minutes après Van Houben et Béchoux.

Mais il les retrouva sur le palier du second étage où

Béchoux, brusquement exaspéré, avait agrippé Van

Houben par le collet de son veston.

« Non, je ne vous laisserai pas plus longtemps

suivre une route qui vous mène sûrement au désastre.

Non ! je ne veux pas que vous soyez la victime d’un

imposteur. Savez-vous qui est cet homme ? »

D ‘Enneris s’avança.





61

« Il s’agit de moi, évidemment, et le sieur Béchoux

a envie de vider son sac. »

Il présenta sa carte.

« Baron Jean d’Enneris, navigateur, dit-il à Van

Houben.

– Des blagues ! s’écria Béchoux. Vous n’êtes pas

plus baron que d’Enneris, et pas plus d’Enneris que

navigateur.

– Eh bien, vous êtes poli, monsieur Béchoux. Qui

suis-je donc ?

– Tu es Jim Barnett ! Jim Barnett en personne !... Tu

as beau te camoufler, tu as beau n’avoir plus ta

perruque et ta vieille redingote, je te retrouve sous ton

masque d’homme du monde et de sportsman. C’est toi !

Tu es Jim Barnett de l’agence Barnett et Cie, Barnett

avec qui douze fois j’ai collaboré, et qui douze fois m’a

roulé1. J’en ai assez, et mon devoir est de mettre les

gens en garde. Monsieur Van Houben, vous n’allez pas

vous livrer à cet individu ! »

Van Houben, fort embarrassé, regardait Jean

d’Enneris qui allumait paisiblement une cigarette, et il

lui dit :

« L’accusation de M. Béchoux est-elle véridique ? »



1

L’Agence Barnett et Cie.





62

D’Enneris sourit.

« Peut-être... je n’en sais trop rien. Tous mes papiers

en tant que baron d’Enneris sont en règle, mais je ne

suis pas sûr de n’en pas avoir aussi au nom de Jim

Barnett, qui fut mon meilleur ami.

– Mais ce voyage autour du monde, dans un canot

automobile, vous l’avez accompli ?

– Peut-être. Tout cela est assez vague dans ma

mémoire. Mais que diable ça peut-il vous faire ?

L’essentiel pour vous est de retrouver vos diamants. Or,

si je suis l’extraordinaire Barnett, comme le prétend

votre policier, c’est la meilleure garantie de réussite,

mon cher Van Houben.

– La meilleure garantie que vous serez volé,

monsieur Van Houben, gronda Béchoux. Oui, il

réussira. Oui, les douze fois où nous avons travaillé en

commun, il a réussi à débrouiller l’affaire, à mettre la

main au collet des coupables, ou à retrouver leur butin.

Mais, les douze fois aussi, ce butin, il l’a empoché, en

partie ou au total. Oui, il découvrira vos diamants, mais

il les escamotera à votre nez et à votre barbe, et vous

n’y verrez que du feu. Déjà, il a mis le grappin sur

vous, et déjà vous ne pouvez plus lui échapper. Vous

croyez bonnement qu’il travaille pour vous, monsieur

Van Houben ? C’est pour lui qu’il travaille ! Jim

Barnett ou d’Enneris, gentilhomme ou détective,



63

navigateur ou bandit, il n’a pas d’autre guide que son

intérêt. Si vous lui permettez de participer à l’enquête,

vos diamants sont fichus, monsieur.

– Ah ça ! non, protesta Van Houben, indigné.

Puisqu’il en est ainsi, restons-en là. Si je dois retrouver

mes diamants pour qu’on me les reprenne, bonsoir !

Occupez-vous de vos affaires, d’Enneris. Je

m’occuperai des miennes. »

D’Enneris se mit à rire :

« C’est que les vôtres, pour l’instant, m’intéressent

beaucoup plus que les miennes.

– Je vous défends...

– Vous me défendez quoi ? N’importe qui peut

s’occuper des diamants. Ils sont perdus : j’ai le droit de

les rechercher, tout comme un autre. Et puis, que

voulez-vous ? Toute cette affaire me passionne. Les

femmes qui s’y trouvent mêlées sont si jolies ! Régine,

Arlette ! Délicieuses créatures... En vérité, cher ami, je

ne lâcherai pas la partie avant d’avoir mis la main sur

vos diamants !

– Et moi, grinça Béchoux, hors de lui, je ne lâcherai

pas la partie avant de t’avoir fait coffrer, Jim Barnett.

– On va s’amuser alors. Adieu, camarades. Et bonne

chance. Qui sait ! On se rencontrera peut-être un jour

ou l’autre. »



64

Et d’Enneris, la cigarette aux lèvres, s’en alla, d’un

petit pas sautillant.





Arlette et Régine étaient pâles lorsqu’elles

descendirent d’auto sur cette petite place tranquille du

Palais-Bourbon où d’Enneris les attendait.

« Dites donc, d’Enneris, fit Régine, vous ne pensez

vraiment pas que c’est l’homme qui nous a enlevées, ce

comte de Mélamare ?

– Pourquoi cette idée, Régine ?

– Je ne sais pas... un pressentiment. J’ai un peu peur.

Et Arlette est comme moi. N’est-ce pas, Arlette ?

– Oui, j’ai le cœur serré.

– Et après ? fit Jean. Quand ce serait votre homme à

toutes deux, croyez-vous qu’il va vous manger ? »

La vieille rue d’Urfé était proches bordée de ces

anciennes demeures du XVIIIe siècle, au fronton

desquelles se lisaient des noms historiques : Hôtel de

La Rocheferté... Hôtel d’Ourmes... toutes à peu près

semblables, avec des façades tristes, un entresol très

bas, une haute porte cochère, et le corps de logis

principal au fond d’une cour mal pavée. L’hôtel de

Mélamare ne différait pas des autres.

Au moment même où d’Enneris allait sonner, un



65

taxi arriva d’où sautèrent, tour à tour, Van Houben et

Béchoux, assez penauds l’un et l’autre, mais d’autant

plus arrogants en apparence.

D’Enneris se croisa les bras avec indignation.

« Eh bien, vrai, ils en ont du toupet, ces deux cocos-

là ! Il y a une heure, je n’étais pas bon à jeter aux

chiens, et les voilà qui s’accrochent à nous ! »

Il leur tourna le dos et sonna. Une minute plus tard,

une porte pratiquée dans un des battants fut ouverte par

un vieillard en culotte courte et en lévite marron, un

vieillard tout cassé et tout voûté. D’Enneris dit son

nom. Il répliqua :

« Monsieur le comte attend monsieur. Si monsieur

veut prendre la peine... »

Il indiqua du doigt, de l’autre côté de la cour, le

perron central, qu’abritait une marquise. Mais Régine

eut une défaillance soudaine et balbutia :

« Six marches... le perron a six marches. »

Ce à quoi Arlette fit écho, en murmurant, d’un ton

non moins éploré :

« Oui, six marches... c’est le même perron... la

même cour... Est-ce possible !... C’est là !... C’est là. »









66

4



Béchoux, policier





D’Enneris empoigna chacune des deux jeunes

femmes au-dessous du coude et les redressa.

« Du calme, nom d’un chien ! Rien à faire si vous

flanchez comme ça à la première occasion. »

Le vieux maître d’hôtel cheminait un peu en avant et

à l’écart. Van Houben, qui avait pénétré d’autorité dans

la cour ainsi que Béchoux, souffla à l’oreille de celui-

ci :

« Hein ! j’ai eu du flair. Heureusement que nous

sommes là !... Attention aux diamants... Ne quittez pas

d’Enneris de l’œil. »

On traversa la cour aux larges pavés inégaux. Les

murs des autres hôtels voisins, tout nus, sans fenêtres, la

bordaient à droite et à gauche. Au fond la demeure,

animée de hautes croisées, avait grande allure. On

monta les six marches.

Régine Aubry bégaya :





67

« Si le vestibule a des dalles noires et blanches, je

me trouve mal.

– Crebleu ! » protesta d’Enneris.

Le vestibule avait des dalles noires et blanches.

Mais d’Enneris pinça si rudement le bras de ses

deux compagnes qu’elles tinrent bon sur leurs jambes

qui vacillaient.

« Saperlotte, bougonna-t-il en riant, nous

n’arriverons à rien.

– Le tapis de l’escalier, marmotta Régine, c’est le

même.

– C’est le même, gémit Arlette... et la même

rampe...

– Eh bien, et puis après ?... fit d’Enneris.

– Mais si nous reconnaissons le salon ?...

– L’essentiel est d’y aller, et je ne suppose pas que

le comte, s’il est coupable, ait grande envie de nous y

conduire.

– Alors ?...

– Alors, il faut l’y forcer. Voyons, Arlette, du

courage, et pas une syllabe, quoi qu’il advienne ! »

À ce moment le comte Adrien de Mélamare vint au-

devant de ses visiteurs et les introduisit dans une pièce



68

du rez-de-chaussée, garnie de jolis meubles d’acajou du

temps de Louis XVI et qui devait lui servir de cabinet

de travail. C’était un homme à cheveux grisonnants, de

quarante cinq ans peut-être, bien d’aplomb, de visage

plutôt désagréable et peu sympathique. Il avait dans le

regard une expression un peu vague, distraite par

moments, et qui déconcertait.

Il salua Régine, tressaillit légèrement à la vue

d’Arlette, et, tout de suite, se montra courtois, mais

d’une manière plutôt superficielle et par habitude de

gentilhomme. Jean d’Enneris se présenta et présenta ses

compagnes. Mais il n’ajouta pas un mot pour Béchoux

ni pour Van Houben.

Celui-ci s’inclina un peu plus qu’il n’eût fallu, et dit

en affectant des airs gracieux :

« Van Houben, le lapidaire... le Van Houben des

diamants volés à l’Opéra. Mon collaborateur, M.

Béchoux. »

Le comte, bien qu’assez étonné de cet assemblage

de visiteurs, ne fit aucune remarque. Il salua et attendit.

Van Houben, les diamants de l’Opéra, Béchoux, on

eût pu croire que tout cela n’avait aucune signification

pour lui.

Alors d’Enneris, tout à fait maître de lui, sans aucun

embarras, prit la parole :



69

« Monsieur, dit-il, le hasard fait bien les choses. Il se

trouve, en effet, que, aujourd’hui même où je viens

vous rendre un petit service, j’ai découvert, en

feuilletant un ancien répertoire des personnes de

qualité, que nous étions quelque peu cousins. Mon

arrière-grand-mère maternelle, née de Sourdin, avait

épousé un Mélamare, de la branche cadette des

Mélamare-Saintonge. »

La physionomie du comte s’éclaira. Visiblement ces

questions de généalogie l’intéressaient, et il poursuivit

avec Jean d’Enneris un dialogue serré à la suite de quoi

leur parenté fut solidement établie. Arlette et Régine se

remettaient peu à peu. Van Houben dit tout bas à

Béchoux :

« Alors, quoi, il serait allié aux Mélamare !...

– Comme moi au pape, grogna Béchoux.

– En ce cas, il a un rude culot !

– C’est le début. »

Cependant d’Enneris repartait, de plus en plus

désinvolte :

« Mais j’abuse de votre patience, monsieur et cher

cousin, et, si vous le permettez, je vous dirai tout de

suite en quoi le hasard m’a servi.

– Je vous en prie, monsieur.





70

– Le hasard m’a servi, une première fois, en me

mettant sous les yeux, dans le métro, un matin, votre

annonce du journal. J’avoue qu’elle me frappa sur-le-

champ par la composition même et l’insignifiance des

objets que vous réclamiez. Un bout de ruban bleu, une

entrée de serrure, une bobèche, le pommeau d’une

pincette, ce sont des choses qui ne méritent peut-être

pas un communiqué aux journaux. Quelques minutes

après, d’ailleurs, je n’y pensais plus, et sans doute n’y

aurais-je jamais plus songé, si... »

Après un instant d’habile suspension, Jean

continua :

« Vous connaissez évidemment, mon cher cousin, le

« Marché aux Puces », cette foire pittoresque où

s’accumulent les objets les plus hétéroclites, dans le

désordre le plus amusant. Pour ma part, j’y ai trouvé

souvent de bien jolies choses, et jamais, en tout cas, je

n’ai regretté les promenades que j’y ai faites. Ce matin-

là, par exemple, je dénichai un bénitier de faïence en

vieux Rouen, cassé, rapiécé et raccommodé, mais d’un

style charmant... Une soupière... un dé à coudre... bref,

une série d’aubaines. Et tout à coup, sur le pavé du

trottoir, au milieu d’un tas d’ustensiles sans valeur jetés

là en pagaïe, voilà que mon regard accroche un bout de

ruban... Oui, mon cher cousin, un bout de ruban de

sonnette, en soie bleue, usée, de couleur éteinte. Et, à





71

côté, une entrée de serrure, une bobèche d’argent... »

L’attitude de M. de Mélamare s’était soudain

transformée. Vivement, avec une agitation extrême, il

s’écria :

« Ces objets ! Est-ce possible ! exactement ceux que

je réclame ! Mais où m’adresser, monsieur ? Comment

les avoir ?

– En me les demandant, tout simplement.

– Hein !... Vous les avez achetés ! Quel prix ? Je

vous rembourserai le double, le triple ! Mais je tiens... »

D’Enneris l’apaisa.

« Laissez-moi vous les offrir, mon cher cousin. J’ai

eu le tout pour treize francs cinquante !

– Ils sont chez vous ?

– Ils sont ici même, dans ma poche. Je viens de

passer les prendre chez moi. »

Le comte Adrien tendit la main, sans vergogne.

« Une seconde, dit Jean d’Enneris, gaiement. Je

désire une petite récompense... oh ! bien minime. Mais

je suis curieux, excessivement curieux de nature... et je

voudrais voir l’emplacement qu’occupaient ces objets...

et aussi pourquoi vous y tenez tant. »

Le comte hésita. La demande était indiscrète et





72

prouvait quelque méfiance, mais combien cette

hésitation, de sa part, était significative ! À la fin

cependant, il répliqua :

« C’est facile, monsieur. Veuillez me suivre au

premier étage, dans le salon. »

D’Enneris jeta un coup d’œil aux deux jeunes

femmes pour leur dire :

« Vous voyez... on arrive toujours à ce qu’on veut. »

Mais, les ayant observées, il remarqua le

bouleversement de leurs traits. Le salon, pour elles,

c’était le lieu même de l’épreuve qu’elles avaient subie.

Y retourner, c’était acquérir la redoutable certitude.

Van Houben également avait compris : une nouvelle

étape allait être franchie. Le brigadier Béchoux, de son

côté, s’animait. Il emboîta le pas au comte.

« Excusez-moi, dit celui-ci, je vous montre le

chemin. »

Ils sortirent et traversèrent le vestibule dallé.

L’écho sonore des pas remplit la cage de l’escalier.

En montant, Régine comptait les marches. Il y en avait

vingt-cinq... Vingt-cinq ! Exactement le même nombre.

Elle eut encore une défaillance, plus sérieuse, et

chancela.

Tout le monde s’empressa autour d’elle. Que se





73

passait-il ? Elle était souffrante ?

« Non, chuchota Régine, sans ouvrir les yeux, non...

un simple étourdissement... Pardonnez-moi.

– Il faut vous asseoir, madame », dit le comte en

poussant la porte du salon.

Van Houben et d’Enneris l’installèrent sur un

canapé. Mais quand Arlette entra et qu’elle vit la pièce,

elle poussa un cri, tournoya et tomba évanouie sur un

fauteuil.

Alors ce fut un affolement, un tumulte quelque peu

comique. On tournait à droite et à gauche, au hasard. Le

comte appelait :

« Gilberte !... Gertrude !... vite ! des sels... de

l’éther. François, appelez Gertrude. »

François arriva le premier. C’était le concierge

maître d’hôtel, et, sans doute, le seul domestique avec

sa femme Gertrude, aussi vieille que lui et plus ridée

encore. Elle le suivit de près. Puis entra la personne que

le comte nommait Gilberte et à qui il jeta vivement :

« Ma sœur, voici deux jeunes dames qui se trouvent

indisposées. »

Gilberte de Mélamare (divorcée, elle avait repris son

nom de famille) était grande, brune, altière, avec un

visage jeune et régulier, mais avec quelque chose d’un





74

peu démodé dans la mise et dans la tournure. Elle avait

plus de douceur que son frère. Ses yeux noirs, très

beaux, montraient une expression grave. D’Enneris nota

qu’elle portait des bandes de velours noir à sa robe

prune.

Bien que la scène dût lui sembler inexplicable, elle

garda tout son sang-froid. Ayant bassiné d’eau de

Cologne le front d’Arlette, elle chargea Gertrude de la

soigner, puis s’approcha de Régine autour de laquelle

Van Houben s’évertuait vivement. Jean d’Enneris

écarta Van Houben, afin d’observer de près

l’événement qu’il prévoyait. Gilberte de Mélamare

s’inclina et dit :

« Et vous, madame ? Ce ne doit pas être bien

sérieux, n’est-ce pas ? Qu’éprouvez-vous ? »

Elle fit sentir un flacon de sels à Régine. Celle-ci

souleva ses paupières, regarda cette dame, regarda sa

robe prune à bandes de velours noir, puis ses mains, et

se dressa tout à coup en criant, avec une terreur

indicible :

« La bague ! Les trois perles ! Ne me touchez pas !

Vous êtes la femme de l’autre nuit ! Oui, c’est vous... je

reconnais votre bague... je reconnais votre main... et

aussi ce salon... ces meubles en soie bleue... le

parquet... la cheminée... la tapisserie... le tabouret

d’acajou... Ah ! laissez-moi, ne me touchez pas. »



75

Elle balbutia encore quelques mots indistincts,

chancela comme la première fois, et de nouveau

s’évanouit. Et Arlette qui s’éveillait à son tour,

reconnaissant les souliers pointus aperçus dans l’auto et

entendant sonner la pendule au tintement aigrelet,

gémissait :

« Ah ! cette sonnerie, c’est la même, et c’est la

même femme... Quelle horreur ! »





La stupeur fut telle que personne ne bougea. La

scène prenait une allure de vaudeville qui eût suscité le

rire d’un témoin indifférent, et, de fait, les lèvres

minces de Jean d’Enneris se plissèrent légèrement. Il

s’amusait.

Van Houben interrogeait tour à tour d’Enneris et

Béchoux, pour savoir que penser. Béchoux épiait

attentivement le frère et la sœur, qui demeuraient

interdits.

« Que signifient ces paroles ? murmura le comte. De

quelle bague s’agit-il ? Je suppose que cette dame a le

délire. »

Alors d’Enneris intervint, et il le fit aussi

allégrement que s’il n’attachait à tous ces événements

aucune importance.

« Mon cher cousin, vous avez dit le mot juste,



76

l’émoi de mes deux amies a quelque rapport avec ces

sortes de fièvres injustifiées qui ne vont pas sans un

soupçon de délire. Cela fait partie des explications que

je vous dois et que je vous ai annoncées en venant ici.

Voulez-vous m’accorder quelque nouveau délai ? et

régler tout de suite cette petite question des objets

recueillis par moi ? »

Le comte Adrien ne répondit pas sur-le-champ.

Il montrait un embarras mêlé d’une inquiétude

visible, murmurant des phrases inachevées :

« À quoi cela rime-t-il, et que devons-nous

supposer ? J’imagine difficilement... »

Il prit sa sœur à part et ils causèrent tous deux avec

animation. Mais Jean s’avança vers lui, tenant entre le

pouce et l’index une petite plaque de cuivre ouvragée

représentant deux papillons aux ailes déployées.

« Voici l’entrée de serrure, mon cher cousin. Je

suppose que c’est bien celle qui manque à l’un des

tiroirs de ce secrétaire ? Elle est identique aux deux

autres. »

De lui-même, il appliqua le morceau de cuivre, qui

retrouva sa place, et dont les pointes de la face interne

s’installèrent tout naturellement dans leurs anciens

trous. En suite de quoi, Jean d’Enneris tira de sa poche

un ruban bleu auquel s’accrochait une poignée de



77

sonnette également en cuivre, et, comme on apercevait

le long de la cheminée un autre ruban qui pendait,

déchiqueté par le bas et de même couleur, il s’approcha.

Les deux extrémités coïncidaient exactement.

« Tout va bien, dit-il. Et cette bobèche, mon cher

cousin, où la mettons-nous ?

– À cette girandole, monsieur, dit le comte Adrien,

d’un ton bourru. Il y en avait six. Comme vous voyez, il

n’y en a plus que cinq... dont celle-ci ne diffère en rien.

Reste le pommeau de ces pincettes, qui fut dévissé,

comme vous pouvez vous en assurer.

– Le voici, dit Jean, lequel, comme un

prestidigitateur, continuait de tout extraire de sa poche

inépuisable. Et maintenant, mon cher cousin, vous

voudrez bien tenir votre promesse, n’est-ce pas ? et

nous dire pourquoi ces babioles vous sont si chères et

pourquoi elles n’étaient pas à leur place habituelle. »

Ces diverses opérations avaient donné au comte le

loisir de se reprendre, et il semblait avoir oublié les

imprécations de Régine et les gémissements d’Arlette,

car il répondit, en termes brefs, et comme pour se

débarrasser de l’intrus qui lui avait soutiré cette

promesse inopportune :

« Je suis attaché à tout ce qui me fut légué par les

miens, et les moindres babioles, comme vous dites,





78

nous sont, à ma sœur et à moi, aussi sacrées que les

objets les plus rares. »

L’explication valait ce qu’elle valait. Jean d’Enneris

reprit :

« Que vous y teniez, mon cher cousin, c’est fort

légitime, et je sais trop par moi-même comme on

s’attache aux souvenirs de famille. Mais pourquoi ont-

elles disparu ?

– Je l’ignore, dit le comte. Un matin, j’ai constaté

que cette bobèche manquait. J’ai fait une inspection

minutieuse avec ma sœur. L’entrée de serrure manquait

aussi, et une partie de ce ruban, et le pommeau de ces

pincettes.

– Un vol alors ?

– Un vol sûrement, et effectué d’un seul coup.

– Comment ! On pouvait prendre ces bonbonnières,

ces miniatures, cette pendule, cette argenterie, toutes

choses de valeur... Et l’on a choisi ce qu’il y avait de

plus insignifiant ? Pourquoi ?

– Je l’ignore, monsieur. »

Le comte répéta ces mots d’un ton sec. Ces

questions l’excédaient, et la visite, pour lui, n’avait plus

de but.

« Peut-être cependant, fit Jean, désirez-vous, mon



79

cher cousin, que je vous explique les raisons pour

lesquelles je me suis permis d’amener ici mes deux

amies et les raisons de l’émotion manifestée par elles.

– Non, déclara nettement le comte Adrien. Cela ne

me concerne pas. »

Il avait hâte d’en finir, et il esquissa un mouvement

vers la porte. Mais il trouva en face de lui Béchoux qui

s’était avancé et qui lui dit gravement :

« Cela vous concerne, monsieur le comte. Certaines

questions doivent être éclaircies sur l’heure, et elles le

seront. »

L’intervention de Béchoux était impérieuse. Le

brigadier barrait la porte de ses longs bras étendus.

« Mais, qui êtes-vous, monsieur ? s’écria le comte

avec hauteur.

– Le brigadier Béchoux, des services de la Sûreté. »

M. de Mélamare bondit sur place.

« Un policier, vous ? De quel droit vous êtes-vous

introduit chez moi ? Un policier ici ! dans l’hôtel

Mélamare !

– Je vous ai été présenté sous mon nom de Béchoux,

dès mon arrivée, monsieur le comte. Mais ce que j’ai vu

et ce que j’ai entendu m’oblige à faire précéder ce nom

de mon grade de brigadier.



80

– Ce que vous avez vu ?... ce que vous avez

entendu ? balbutia M. de Mélamare, dont le visage se

décomposait de plus en plus. Mais, en vérité, monsieur,

je ne vous autorise pas...

– Ça, c’est le cadet de mes soucis », gronda

Béchoux, qui ne se piquait pas de politesse.

Le comte revint vers sa sœur, et ils eurent de

nouveau un dialogue véhément et rapide. Gilberte de

Mélamare montrait autant d’agitation que son frère.

Debout, se soutenant l’un l’autre, ils attendaient dans

l’attitude combative de gens qui sentent l’importance de

l’attaque.

« Voilà Béchoux déchaîné, dit tout bas Van Houben

à Jean.

– Oui, je le voyais qui s’excitait de plus en plus. Je

connais mon bonhomme. Il commence par regimber et

par se boucher les yeux. Et puis, tout à coup, il éclate. »

Arlette et Régine s’étaient levées aussi et se tenaient

en arrière, sous la protection de Jean.

Et Béchoux prononça :

« Ce ne sera pas long, d’ailleurs, monsieur le comte.

Quelques questions auxquelles je vous prie de répondre

sans détours. À quelle heure êtes-vous sorti de chez

vous hier ? Et Mme de Mélamare ? »





81

Le comte haussa les épaules et ne répliqua pas. Sa

sœur, plus souple, jugea préférable de répondre.

« Nous sommes sortis, mon frère et moi, à deux

heures et rentrés à quatre heures et demie, pour prendre

le thé.

– Et après ?

– Nous n’avons pas bougé. Nous ne sortons jamais

le soir.

– Cela, c’est une autre question, dit Béchoux avec

ironie. Ce que je voudrais savoir, c’est l’emploi de

votre temps, ici, dans cette pièce, hier, entre huit heures

et minuit. »

M. de Mélamare frappa du pied avec rage et

enjoignit à sa sœur de se taire. Béchoux comprit

qu’aucune force au monde ne les obligerait à parler, et

cela le mit dans une telle fureur que, emporté par sa

conviction, il lâcha toute l’accusation sans plus

interroger, d’une voix contenue d’abord, puis âpre,

dure, frémissante :

« Monsieur le comte, vous n’étiez pas chez vous

hier, dans l’après-midi, ni madame votre sœur, mais

devant le numéro 3 bis de la rue du Mont-Thabor. En

tant que docteur Bricou, vous attendiez une jeune fille

que vous avez prise au piège dans votre automobile,

dont votre sœur a enveloppé la tête d’une couverture, et



82

que vous avez amenée ici, dans votre hôtel. Cette jeune

fille s’est enfuie. Vous avez couru après, sans pouvoir

la rattraper dans les rues. La voici.

Le comte martela, les lèvres crispées, les poings

serrés :

« Vous êtes fou ! vous êtes fou ! Qu’est-ce que c’est

que tous ces fous-là ?

– Je ne suis pas fou ! proféra le policier qui glissait

peu à peu au mélodrame et à une grandiloquence dont

les termes pompeux et vulgaires réjouissaient

d’Enneris. Je ne dis que l’exacte vérité. Des preuves ?

J’en ai plein les poches. Mlle Arlette Mazolle, que vous

connaissez, que vous attendiez à la porte du couturier

Chernitz, peut nous servir de témoin. Elle est montée

sur votre cheminée. Elle s’est étendue sur cette

bibliothèque. Elle a renversé cette potiche. Elle a ouvert

cette fenêtre. Elle a traversé ce jardin. Elle le jure sur la

tête de sa mère. N’est-ce pas, Arlette Mazolle, que vous

le jurez sur la tête de votre chère mère ? »

D’Enneris dit à l’oreille de Van Houben :

« Mais il perd la boule. De quel droit fait-il le juge

d’instruction ? Et quel juge pitoyable ! Il n’y a que lui

qui parle... Quand je dis qu’il parle !... »

Béchoux hurlait, en effet, face à face avec le comte

dont les yeux hagards exprimaient un désarroi sans



83

bornes.

« Ce n’est pas tout, monsieur ! Ce n’est pas tout. Ce

n’est même rien ! Il y a autre chose ! Cette dame... cette

dame... (il désignait Régine Aubry) vous la connaissez,

hein ? C’est celle qui a été enlevée un soir à l’Opéra, et

par qui ? Hein, qui est-ce qui l’a conduite ici, dans ce

salon..., dont elle reconnaît les meubles... n’est-ce pas,

madame ? ces fauteuils... ce tabouret... ce parquet...

Hein, monsieur, qui l’a amenée ici ? Qui l’a dépouillée

du corselet de diamants ? Le comte de Mélamare, n’est-

ce pas ? et sa sœur Gilberte de Mélamare... La preuve ?

cette bague aux trois perles... Mais les preuves, il y en a

trop. Le Parquet décidera, monsieur, et mes chefs... »

Il n’acheva pas. Le comte de Mélamare, hors de lui,

l’avait serré à la gorge et trépignait en bégayant des

insultes. Béchoux se dégagea, lui montra le poing et

recommença encore son réquisitoire insolite. Entraîné

par l’évidence des faits, par le rôle qu’il jouait dans

l’affaire et surtout par l’importance que lui donnerait ce

rôle auprès de ses chefs et auprès du public, il avait

perdu la boule, comme le disait d’Enneris. Il le sentit si

bien qu’il s’arrêta net, essuya son front perlé de sueur,

et, soudain maître de lui, très digne, articula :

« Je dépasse mes droits, je l’avoue. Ceci n’est pas de

ma compétence et je téléphone à la préfecture de Police.

Vous voudrez bien attendre les instructions que je vais



84

recevoir. »

Le comte s’effondra et prit sa tête entre ses mains,

comme un homme qui ne tente même plus de se

défendre. Mais Gilberte de Mélamare barra le passage

au brigadier. Elle suffoquait.

« La police ! la police va venir ici ?... dans cet

hôtel ? Mais non... mais non... voyons, ce n’est pas

possible... Il y a de ces événements... Vous n’avez pas

le droit... C’est un crime.

– Je suis désolé, madame », dit Béchoux, que sa

victoire rendait subitement poli.

Mais elle se cramponnait au bras du policier et

l’implorait.

« Je vous en supplie, monsieur. Mon frère et moi

nous sommes victimes d’un malentendu affreux. Mon

frère est incapable d’une mauvaise action... Je vous en

prie... »

Béchoux fut inflexible. Il avait vu l’appareil dans

l’antichambre. Il y alla, téléphona et revint.

Les choses ne traînèrent pas. Au bout d’une demi-

heure, durant laquelle Béchoux, de plus en plus excité,

pérora devant d’Enneris et Van Houben, tandis que

Régine et Arlette considéraient le frère et la sœur avec

un effroi mêlé de compassion, le chef de la Sûreté

arriva, accompagné d’agents, et bientôt suivi d’un juge



85

d’instruction, d’un greffier et du procureur. La

communication de Béchoux avait produit de l’effet.

Une enquête sommaire eut lieu. On interrogea le

couple de vieux domestiques. Ils habitaient une aile à

l’écart et ne s’occupaient que de leur service. Leur

service fini, ils se retiraient dans leur chambre ou dans

la cuisine, qui donnaient sur la façade du jardin.

Mais la déposition des deux jeunes femmes fut

accablante et il leur suffit pour cela d’évoquer

simplement leurs souvenirs. Arlette, en particulier,

montra le chemin qu’elle avait pris pour s’enfuir, et

décrivit, avant même de les revoir, le jardin, les

arbustes, le mur, le pavillon isolé, la porte, la rue

déserte donnant sur une rue plus animée. Aucun doute

ne pouvait subsister.

D’ailleurs, il se produisit une découverte dont

Béchoux eut tout l’honneur, et qui ne laissait pas la

moindre place pour la plus petite hésitation. En

inspectant d’un coup d’œil l’intérieur de la

bibliothèque, Béchoux remarqua une série de vieux in-

quarto dans leurs vieilles reliures. Ils lui parurent

suspects. Un à un, il les examina. Ils étaient vides de

pages et formaient des boîtes. L’un d’eux contenait une

étoffe d’argent, un autre le corselet.

Régine s’exclama aussitôt :





86

« Ma tunique !... mon corselet !...

– Et les diamants n’y sont plus ! vociféra Van

Houben, aussi bouleversé que si on l’avait volé une

seconde fois. Mes diamants, qu’est-ce que vous en avez

fait, monsieur ? Ah ! mais, vous rendrez gorge... »

Le comte de Mélamare avait assisté à cette scène,

impassible, mais avec une expression étrange. Lorsque

le juge se retourna vers lui en montrant la tunique et le

corselet d’où les diamants avaient été arrachés, il hocha

la tête, et sa bouche se contracta pour un sourire

affreux.

« Ma sœur n’est donc pas là ? » chuchota-t-il en

regardant autour de lui.

La vieille bonne répondit :

« Je crois que madame est dans sa chambre.

– Vous lui direz adieu de ma part et lui conseillerez

de suivre mon exemple. »

Et, vivement, il tira un revolver de sa poche, le

dirigea vers sa tempe et appuya sur la détente.

D’un geste brusque, d’Enneris, qui veillait, lui

poussa le coude. La balle, déviée, alla briser une des

vitres de la fenêtre. Des agents se jetèrent sur M.

de Mélamare. Le juge d’instruction prononça :

« Vous êtes sous mandat d’arrêt, monsieur. Qu’on



87

emmène aussi Mme de Mélamare... »

Mais, quand on chercha la comtesse, on ne la trouva

ni dans sa chambre ni dans son boudoir. On fouilla tout

l’hôtel. Par où s’était-elle enfuie ? et avec quelle

complicité ?

D’Enneris, très inquiet, redoutant un suicide,

dirigeait les investigations. Elles furent vaines.

« N’importe, murmura Béchoux, vous n’êtes pas

loin de recueillir vos diamants, monsieur Van Houben.

Notre situation est bonne et j’ai bien travaillé.

– Jean d’Enneris aussi, avouons-le, observa Van

Houben.

– Il a manqué d’audace à mi-chemin, répliqua

Béchoux. Mon accusation a tout déclenché. »





Quelques heures plus tard, Van Houben rentrait

dans son magnifique appartement du boulevard

Haussmann. Il avait dîné au restaurant avec le brigadier

Béchoux et le ramenait pour parler encore de l’affaire

qui les préoccupait autant l’un que l’autre.

« Tiens, tiens, dit-il après un moment de

conversation, on croirait entendre du bruit au bout de

l’appartement. Les domestiques ne couchent pourtant

pas de ce côté. »





88

Il suivit, ainsi que Béchoux, un long corridor à

l’extrémité duquel se trouvait un petit logement ayant

sa sortie particulière sur le grand escalier.

« Deux chambres tout à fait séparées, dit-il, où je

reçois quelquefois des amis. »

Béchoux prêta l’oreille.

« En effet, il y a du monde.

– C’est curieux. Personne n’a la clef. »

Revolver au poing, ils entrèrent d’un bond, et, tout

de suite, Van Houben poussa un cri :

« Nom de D... ! » auquel Béchoux répondit par un

autre cri : « Cré bon sang ! »

À genoux devant une femme étendue sur un canapé,

Jean d’Enneris lui embrassait légèrement, selon sa

méthode apaisante, le haut du front et les cheveux.

Ils s’avancèrent et reconnurent Gilberte de

Mélamare, les yeux clos, très pâle, et la poitrine

haletante.

D’Enneris, furieux, se planta devant les nouveaux

venus.

« Encore vous ! Mais, sacrebleu ! on ne peut donc

pas être tranquille ! Qu’est-ce que vous venez ficher ici,

tous les deux ?





89

– Comment, ce que nous venons faire ? s’écria Van

Houben. Mais je suis chez moi, ici ! »

Et Béchoux, indigné, proférait :

« Eh bien ! mais, tu as de l’aplomb ! Alors, c’est toi

qui as fait évader la comtesse de l’hôtel ? »

D’Enneris, subitement apaisé, pirouetta sur lui-

même.

« On ne peut rien te cacher, Béchoux. Mon Dieu,

oui, c’est moi.

– Tu as osé !

– Dame, cher ami, tu avais oublié de mettre des

agents dans le jardin. Alors, je l’ai fait filer par là, en lui

donnant rendez-vous dans une rue voisine où elle prit

une auto. La cérémonie de l’instruction terminée, je l’y

retrouvai, et, depuis ce temps, après l’avoir transportée

ici, je la soigne.

– Mais qui vous a fait entrer, sapristi ? dit Van

Houben. Il fallait la clef de ce logement !

– Pas besoin. Avec des pinces, j’ouvre toutes les

portes en rigolant. Voilà plusieurs fois que je visite

ainsi votre demeure, cher ami, et j’ai pensé qu’il n’y

avait pas de meilleure retraite pour Mme de Mélamare

que ce coin isolé. Qui donc imaginerait que Van

Houben ait pu recueillir la comtesse de Mélamare ?





90

Personne. Pas même Béchoux ! Elle va vivre là très

tranquillement, sous votre protection, jusqu’à ce que

l’affaire soit éclaircie. La femme de chambre qui la

servira croira que c’est votre nouvelle amie, puisque

Régine est perdue pour vous.

– Je l’arrête ! je préviens la police ! » s’écria

Béchoux.

D’Enneris éclata de rire.

« Ah ! ça c’est drôle ! Voyons. Tu sais aussi bien

que moi que tu n’y toucheras pas. Elle est sacrée.

– Tu crois ça, toi ?

– Parbleu ! puisque je la protège. »

Béchoux était exaspéré.

« Alors, tu protèges une voleuse ?

– Une voleuse, qu’est-ce que tu en sais ?

– Comment ! la sœur de l’homme que tu as fait

arrêter ?

– Calomnie odieuse ! Ce n’est pas moi qui l’ai fait

arrêter. C’est toi, Béchoux.

– Sur ton indication, et parce qu’il est coupable, sans

contestation possible.

– Qu’en sais-tu ?

– Hein ! voilà que tu n’es plus certain ?



91

– Ma foi, non, dit Jean d’Enneris, d’un ton de

persiflage horripilant, il y a dans tout cela des choses

rudement déconcertantes. Un voleur, ce noble

personnage ? Une voleuse, cette dame si fière, dont je

n’ose guère embrasser que les cheveux ? Vrai,

Béchoux, je me demande si tu n’as pas été un peu vite,

et si tu ne t’es pas jeté imprudemment dans une bien

mauvaise affaire ? Quelle responsabilité, Béchoux ! »

Béchoux écoutait, vacillant et blême. Van Houben,

le cœur étreint par l’inquiétude, sentait ses diamants se

perdre de nouveau dans l’ombre.

Jean d’Enneris, agenouillé respectueusement devant

la comtesse, chuchotait :

« Vous n’êtes pas coupable, n’est-ce pas ? Il est

inadmissible qu’une femme comme vous ait volé.

Promettez-moi de me dire la vérité au sujet de votre

frère et de vous... »









92

5



Est-ce l’ennemi ?





Rien n’est plus fastidieux que le récit détaillé d’une

instruction judiciaire, surtout lorsqu’il s’agit d’une

affaire connue, dont tout le monde a parlé, et à propos

de laquelle chacun s’est formé une opinion plus ou

moins exacte. L’intérêt de ces pages consiste donc

uniquement dans la mise en lumière de ce que le public

ignora et de ce que la justice ne parvint pas à éclaircir,

et, cela, en définitive, revient à raconter les faits et

gestes de Jean d’Enneris, c’est-à-dire d’Arsène Lupin.

Qu’il suffise de rappeler combien l’enquête fut

vaine. Le couple de vieux domestiques, tout en

s’indignant que l’on osât soupçonner des maîtres qu’ils

servaient depuis vingt ans, ne put dire un mot qui les

disculpât. Gertrude ne quittait guère sa cuisine que pour

les courses du matin. Quand on sonnait – ce qui était

rare, car il y avait peu de visiteurs – François enfilait

son habit et allait ouvrir.

Un sondage attentif permit d’affirmer qu’il n’y avait





93

aucune issue dérobée. Le petit réduit attenant au salon,

jadis alcôve avec ruelle, était utilisé comme cabinet de

débarras. Nulle part, rien de suspect, rien de truqué.

Dans la cour, aucun logement. Aucune remise pour

auto. On établit que le comte savait conduire. Mais, s’il

avait une auto, où la mettait-il ? Et où se trouvait son

garage ? Toutes questions qui ne reçurent point de

réponse.

D’autre part, la comtesse de Mélamare demeurait

invisible, et le comte se renferma dans un mutisme

absolu, refusant aussi bien de s’expliquer sur les points

essentiels que de donner les moindres renseignements

sur sa vie privée.

Un fait cependant doit être retenu, car il domina

toute cette aventure et l’idée générale que chacun en

conçut instantanément dans les milieux judiciaires,

comme dans la presse et dans le public. Ce fait, que

Jean d’Enneris avait éventé dès le début et à propos

duquel il voulait se renseigner, le voici, dépouillé de

tout commentaire. En 1840, l’arrière-grand-père du

comte actuel, Jules de Mélamare, le plus illustre de la

race des Mélamare, général sous Napoléon,

ambassadeur sous la Restauration, était arrêté pour vol

et assassinat. Il mourait de congestion dans sa cellule.

On serra la question de plus près. On fouilla dans les

archives. Certains souvenirs s’éveillèrent. Et un



94

document d’une importance considérable fut mis au

jour. En 1868, le fils de ce Mélamare, et le grand-père

du comte Adrien, Alphonse de Mélamare, officier

d’ordonnance de l’empereur Napoléon III, était

convaincu de vol et d’assassinat. Dans son hôtel de la

rue d’Urfé, il se brûlait la cervelle. L’empereur étouffa

l’affaire.

L’évocation de ce double scandale fit une grande

impression. Tout de suite, un mot éclaira le drame

présent et résuma la situation : atavisme. Si le frère et la

sœur ne possédaient pas une grosse fortune, du moins

ils jouissaient d’une certaine aisance, ayant hôtel à Paris

et château en Touraine, et se consacrant à des œuvres

humanitaires ou charitables. Ce n’était donc point

uniquement la cupidité qui pouvait expliquer l’incident

de l’Opéra et le vol des diamants. Non, c’était

l’atavisme. Les Mélamare avaient l’instinct du vol. Le

frère et la sœur tenaient cela de leurs aïeux. Ils avaient

volé, sans doute pour faire face à un train de vie

supérieur à leurs ressources, ou peut-être par suite

d’une tentation trop forte, mais surtout par nécessité

atavique.

Et, comme son grand-père Alphonse de Mélamare,

le comte Adrien avait voulu se tuer. Atavisme encore.

Quant aux diamants, quant au rapt des deux jeunes

femmes, quant à l’emploi de son temps aux heures des



95

deux épisodes, quant à la tunique trouvée dans sa

bibliothèque, quant à tout ce qui constituait le côté

mystérieux de l’aventure, il affirmait ne rien savoir.

Cela ne le concernait pas. Cela semblait, pour lui, s’être

produit sur une autre planète.

Il ne voulut se disculper qu’à propos d’Arlette

Mazolle. Il avait eu, dit-il, de ses relations avec une

femme mariée, une fille qu’il aimait beaucoup, et qui

était morte quelques années auparavant. Ce dont il avait

ressenti un profond chagrin. Or, Arlette ressemblait à

cette fille, et il avait suivi Arlette deux ou trois fois,

involontairement, en souvenir de l’enfant qu’il avait

perdue. Il nia d’ailleurs, avec énergie, qu’il eût tenté de

l’aborder dans une rue déserte, selon l’accusation

d’Arlette Mazolle.

Quinze jours s’écoulèrent ainsi, durant lesquels le

brigadier Béchoux, rageur et opiniâtre, déploya la plus

grande et la plus inutile activité. Van Houben, qui

s’attachait à ses pas, se lamentait.

« Fichus ! je vous dis qu’ils sont fichus. »

Béchoux montrait ses poings fermés.

« Vos diamants ? C’est comme si je les tenais dans

mes mains. J’ai pris les Mélamare, je prendrai vos

diamants.

– Vous êtes sûr de n’avoir pas besoin de d’Enneris ?



96

– Jamais de la vie ! J’aime mieux tout rater que de

m’adresser à lui. »

Van Houben se rebiffait.

« Vous en avez de bonnes, vous ! Mes diamants

passent avant votre amour-propre. »

Van Houben, d’ailleurs, ne manquait pas de stimuler

Jean d’Enneris qu’il rencontrait journellement. Il ne

pouvait pénétrer dans le logement isolé où se cachait

Gilberte de Mélamare sans le voir assis aux pieds de la

comtesse, lui prodiguant les consolations, lui donnant

de l’espoir, lui promettant de sauver son frère de la

mort et du déshonneur, et, du reste, n’obtenant d’elle

aucun renseignements, aucune parole qui pût le guider.

Et si Van Houben, se retournant vers Régine Aubry,

voulait l’emmener au restaurant, il était sûr de trouver

d’Enneris en train de faire sa cour.

« Laissez-nous tranquilles, Van Houben, disait la

belle actrice, je ne peux plus vous voir en peinture,

depuis toutes ces histoires. »

Van Houben ne dérageait pas, et, prenant d’Enneris

à part :

« Voyons, cher ami, mes diamants ?

– J’ai bien autre chose en tête. Régine et Gilberte me

prennent tout mon temps, l’une l’après-midi, l’autre le





97

soir.

– Mais le matin ?...

– Arlette. Elle est adorable, cette enfant, fine,

intelligente, intuitive, heureuse et touchante, simple

comme une enfant et mystérieuse comme une vraie

femme. Et si honnête ! Le premier soir, j’ai pu, par

surprise, lui embrasser les joues. Fini, maintenant ! Van

Houben, je crois bien que c’est Arlette que je préfère. »

D’Enneris disait vrai. Son caprice pour Régine se

transformait en bonne amitié. Il ne voyait plus Gilberte

que dans le vain espoir d’obtenir des confidences. Mais

il passait auprès d’Arlette des matinées qui le

ravissaient. Il y avait en elle un charme particulier, qui

venait à la fois d’une ingénuité profonde et d’un sens

très sûr de la vie. Tous les rêves chimériques qu’elle

faisait pour aider ses camarades prenaient une

apparence d’événements réalisables quand elle les

exposait en souriant.

« Arlette, Arlette, disait-il, je ne connais personne de

plus clair que toi, et de plus obscur.

– Moi, obscure ? disait-elle.

– Oui, par moments. Je te comprends tout entière,

sauf un certain point qui reste pour moi impénétrable, et

qui, chose bizarre, n’existait pas quand je t’ai approchée

pour la première fois. Chaque jour, l’énigme grandit.



98

Énigme sentimentale, je crois.

– Pas possible ? disait-elle en riant.

– Oui, sentimentale... Tu n’aimes pas quelqu’un ?

– Si j’aime quelqu’un ? Mais tout le monde !

– Non, non, disait-il, il y a du nouveau dans ta vie.

– Je vous crois qu’il y a du nouveau ! Enlèvement,

émotions, enquêtes interrogatoires, des tas de gens qui

m’écrivent, du bruit, trop de bruit autour de moi ! Il y a

là de quoi faire perdre la tête à un petit mannequin ! »

Il hochait la tête et la regardait avec une tendresse

croissante.

Cependant, au Parquet, l’instruction n’avançait pas.

Vingt jours après l’arrestation de M. de Mélamare, on

continuait à recueillir des témoignages sans valeur et à

pratiquer des perquisitions qui ne menaient à rien.

Toutes les pistes étaient mauvaises, et fausses toutes les

hypothèses. On ne retrouva même pas le premier

chauffeur qui avait conduit Arlette de l’hôtel Mélamare

à la place des Victoires.

Van Houben maigrissait. Il ne voyait plus aucun lien

entre l’arrestation du comte et le vol des diamants, et il

ne se gênait pas pour suspecter tout haut les qualités de

Béchoux.

Un après-midi, deux hommes sonnèrent à la porte



99

du rez-de-chaussée que d’Enneris occupait près du parc

Monceau. Le domestique ouvrit et les introduisit.

« Décampez, s’écria d’Enneris, en les rejoignant.

Van Houben ! Béchoux ! eh bien, vrai, vous n’êtes pas

fiers ! »

Ils confessèrent leur désarroi.

« C’est une de ces affaires qui se présentent mal,

avoua le brigadier Béchoux piteusement. Il y a de la

malchance.

– Il y a de la malchance pour les gourdes comme toi,

fit d’Enneris. Enfin, je serai bon prince. Mais

l’obéissance absolue, hein ? La corde au cou, et en

chemise, comme les bourgeois de Calais ?

– Oui, déclara Van Houben, déjà ragaillardi par la

bonne humeur de d’Enneris.

– Et toi, Béchoux ?

– Ordonne, dit Béchoux, d’une voix sinistre.

– Tu laisseras de côté la Préfecture, tu t’assiéras sur

ton Parquet, puis tu proclameras que ces gens-là ne sont

capables de rien, et tu me donneras des gages.

– Quels gages ?

– Des gages de collaboration loyale. Où en est-on

là-bas ?





100

– Demain, il doit y avoir confrontation entre le

comte, Régine Aubry et Ariette Mazolle.

– Fichtre ! il faut se hâter. Aucun fait n’a été caché

au public ?

– Presque rien.

– Raconte.

– Mélamare a reçu une missive qu’on a découverte

dans sa cellule. Elle est ainsi conçue :

« Tout s’arrangera. Je m’en porte garant. Courage. »

J’ai enquêté. Je sais, depuis ce matin, que cette missive

lui a été transmise grâce à la complicité d’un garçon du

restaurant qui fournit les repas du comte, et qui m’a

avoué qu’il y eut réponse de celui-ci.

– Tu possèdes le signalement exact du

correspondant ?

– Exact.

– Parfait ! Van Houben, vous avez votre auto ?

– Oui.

– Allons.

– Où ?

– Vous le verrez. »

Et, dans l’auto où ils montèrent tous trois, d’Enneris

formula :



101

« Il y a un point, Béchoux, que tu as négligé et qui,

pour moi, est capital. Que signifie l’annonce faite par le

comte dans les journaux, quelques semaines avant notre

affaire ? Quel intérêt avait-il à réclamer de telles

babioles ? Et quel intérêt avait-on à les lui barboter, de

préférence à tant d’autres objets de valeur entassés dans

l’hôtel de la rue d’Urfé ? Le seul moyen d’élucider cette

question, c’était, n’est-ce pas ? de m’adresser à la

bonne femme qui m’avait vendu la bobèche, le cordon

de sonnette et autres futilités, pour la modique somme

de treize francs cinquante. C’est ce que j’ai fait.

Et le résultat ?

– Négatif jusqu’ici, mais positif tout à l’heure, je

l’espère. Ma vendeuse du marché aux puces, que j’ai

vue dès le lendemain des événements, s’est fort bien

souvenue de la personne qui lui avait cédé le stock des

objets pour cent sous, une marchande à la toilette,

laquelle vient quelquefois lui refiler des objets de même

acabit. Son nom ? son adresse ? Ma vendeuse les

ignore. Mais elle était persuadée que le sieur Gradin,

antiquaire, qui lui avait amené la marchande à la

toilette, pourrait les indiquer. J’ai couru chez le sieur

Gradin, sur la rive gauche. En voyage. Il revient

aujourd’hui. »

Ils arrivèrent bientôt chez le sieur Gradin, lequel

répondit, sans hésiter :



102

« Il s’agit évidemment de la mère Trianon que nous

appelons tous ainsi à cause de sa boutique « Le Petit

Trianon », rue Saint-Denis. C’est une drôle de femme,

pas communicative, assez bizarre, qui solde des tas de

choses insignifiantes, mais qui, à côté de cela, m’a

vendu des meubles fort intéressants, qu’elle tenait de je

ne sais qui... entre autres un beau mobilier acajou du

plus pur Louis XVI, signé Chapuis, le grand ébéniste du

XVIIIe siècle.

– Mobilier que vous avez revendu ?

– Oui, et expédié en Amérique. »

Les trois hommes sortirent de là, fort intrigués.

Cette signature Chapuis se retrouvait sur la plupart des

meubles du comte de Mélamare.

Van Houben se frotta les mains.

« La coïncidence nous est favorable, et rien ne nous

interdit de croire que mes diamants sont dans quelque

tiroir secret du « Petit Trianon ». En ce cas, d’Enneris,

je suis sûr que vous aurez la délicatesse...

– De vous en faire cadeau ?... Certainement, cher

ami. »

L’auto s’arrêta à quelque distance du « Petit

Trianon », où d’Enneris et Van Houben entrèrent,

laissant Béchoux à la porte. C’était une étroite et longue

boutique, encombrée de bibelots, de vases fêlés, de



103

porcelaines ébréchées, de fourrures « usagées », de

dentelles déchirées, et de tout ce qui compose un

magasin de marchande à la toilette. Dans une arrière-

boutique, la mère Trianon, grosse femme à cheveux

gris, causait avec un monsieur qui tenait à la main une

carafe sans bouchon.

Lentement, Van Houben et d’Enneris se

promenèrent entre les étalages, comme des amateurs

qui cherchent une occasion. D’un œil furtif, d’Enneris

observait le monsieur, auquel il ne trouvait pas l’air

d’un client qui est là pour acheter. Grand, blond, fort,

trente ans peut-être, élégant d’aspect et de figure

franche, il causa un moment encore, puis reposa la

carafe sans bouchon et se dirigea vers la porte, tout en

examinant différents bibelots et tout en épiant, lui aussi,

d’Enneris s’en rendait compte, les nouveaux venus.

Van Houben, qui ne surprenait rien de ce double

manège, et qui était arrivé près de la mère Trianon,

estima qu’il pouvait entrer en conversation avec elle,

puisque d’Enneris négligeait de le faire, et il lui dit à

demi-voix :

« Est-ce que, par le plus grand des hasards, on ne

vous aurait pas revendu certains objets qui m’ont été

dérobés, par exemple une... »

D’Enneris, pressentant l’imprudence de son

compagnon, tenta de lui faire signe, mais Van Houben



104

continuait :

« Par exemple, une entrée de serrure, une moitié de

cordon de sonnette en soie bleue... »

La marchande à la toilette dressa l’oreille, puis

échangea un regard avec le monsieur, qui s’était

retourné un peu plus vivement qu’il n’eût fallu, et qui

fronça le sourcil.

« Ma foi, non, dit-elle... Cherchez dans le fouillis...

Peut-être bien que vous trouverez des choses qui vous

iront. »

Le monsieur attendit un moment, envoya de

nouveau à la marchande un coup d’œil qui semblait la

mettre en garde, et puis sortit.

D’Enneris se hâta vers la porte. Le monsieur héla un

taxi, monta, et, se penchant par la portière, donna tout

bas une adresse au chauffeur. Mais, à ce moment

même, le brigadier Béchoux, qui s’était approché,

passait le long de l’auto.

D’Enneris ne bougea pas durant l’espace de temps

où il aurait pu être aperçu de l’inconnu. Dès que la

voiture eut tourné, Béchoux et lui se rejoignirent.

« Eh bien ! tu as entendu ?

– Oui, hôtel Concordia, faubourg Saint-Honoré.

– Mais tu te méfiais donc ?



105

– J’avais identifié le bonhomme à travers les vitres.

C’est lui.

– Qui ?

– Le type qui a réussi à faire passer une lettre au

comte de Mélamare, dans sa cellule.

– Le correspondant du comte ? Et il causait avec la

femme qui a vendu les objets volés dans l’hôtel

Mélamare ! Fichtre ! tu avoueras, Béchoux, que la

coïncidence a de la valeur ! »

Mais la joie de d’Enneris dura peu. À l’hôtel

Concordia, on n’avait vu entrer aucun monsieur qui

répondît au signalement. Ils attendirent. Jean

s’impatientait.

« L’adresse donnée est peut-être fausse, déclara-t-il

à la fin. L’individu aura voulu nous éloigner du « Petit

Trianon ».

– Pourquoi ?

– Pour gagner du temps... Retournons-y. »

D’Enneris ne s’était pas trompé. Dès qu’ils eurent

débouché dans la rue Saint-Denis, ils constatèrent que

le magasin de la marchande à la toilette était déjà

fermé, clos de ses volets, barré de sa barre de fer, et

cadenassé.

Les voisins ne purent donner aucune indication.



106

Tous connaissaient de vue la mère Trianon. Mais aucun

d’eux n’avait jamais pu tirer d’elle un seul mot. Dix

minutes auparavant, on l’avait aperçue qui, comme

chaque soir, mais deux heures plus tôt, fermait elle-

même sa boutique. Où allait-elle ? On ignorait le lieu de

son domicile.

« Je le saurai, grogna Béchoux.

– Tu ne sauras rien, affirma d’Enneris. La mère

Trianon est évidemment sous la coupe du monsieur, et

celui-ci m’a tout l’air d’un type qui connaît son affaire,

et qui non seulement pare les coups, mais n’est pas

embarrassé pour en donner. Tu sens l’attaque, hein,

Béchoux ?

– Oui. Mais il faut d’abord qu’il se défende.

– La meilleure manière de se défendre est

d’attaquer.

– Il ne peut rien contre nous. À qui s’en prendrait-

il ?

– À qui s’en prendrait-il ?... »

D’Enneris réfléchit quelques secondes, puis

brusquement sauta dans l’auto, repoussa le chauffeur de

Van Houben, prit le volant et démarra avec une rapidité

qui laissa tout juste à Van Houben et à Béchoux le

temps de s’accrocher aux portières. Par des prodiges

d’adresse, il se faufila parmi les encombrements, força



107

les consignes, et, à toute allure, gagna les boulevards

extérieurs. La rue Lepic fut escaladée. Halte devant la

maison d’Arlette. Irruption chez la concierge.

« Arlette Mazolle ?

– Mais elle est sortie, monsieur d’Enneris.

– Depuis ?...

– Un quart d’heure, pas davantage.

– Seule ?

– Non.

– Avec sa mère ?

– Non. Mme Mazolle est en courses et ne sait pas

encore que Mlle Arlette est sortie.

– Avec qui, alors ?

– Un monsieur qui est venu la chercher en auto.

– Grand, blond ?

– Oui.

– Et que vous avez vu déjà ?

– Toute cette semaine, il est venu voir ces dames

après dîner.

– Vous connaissez son nom ?

– Oui, M. Fagerault, Antoine Fagerault.





108

– Je vous remercie. »

D’Enneris ne cachait pas son désappointement et sa

colère.

« Je prévoyais le coup, mâchonna-t-il en sortant de

la loge. Ah ! Il nous manœuvre, le bougre ! Et c’est lui

qui mène le jeu. Mais bon sang, qu’il n’essaie pas de

toucher à la petite ! »

Béchoux objecta :

« Ce ne doit pas être son but, puisqu’il est venu déjà,

et qu’elle semble l’avoir suivi d’elle-même.

– Oui, mais qu’y a-t-il là-dessous, quelle embûche ?

Pourquoi ne m’a-t-elle pas parlé de ces visites ? Enfin,

quoi, que veut-il, ce Fagerault ? »

De même qu’il avait sauté dans l’auto sous le coup

d’une inspiration subite, il traversa la rue en courant,

entra dans un bureau de poste et demanda Régine au

téléphone. Dès qu’il eut la communication :

« Madame est là ? De la part de M. d’Enneris.

– Madame sort à l’instant, monsieur, répondit la

femme de chambre.

– Seule ?

– Non, monsieur, avec Mlle Arlette, qui est venue la

chercher.





109

– Elle devait sortir ?

– Non. Madame s’est décidée d’un coup.

Cependant, Mlle Arlette lui avait téléphoné ce matin.

– Vous ne savez pas où ces dames sont allées ?

– Non, monsieur. »

Ainsi, en l’espace de vingt minutes, ces deux mêmes

femmes, qui avaient été enlevées une première fois,

disparaissaient dans des conditions qui semblaient

annoncer un nouveau piège et une menace plus terrible

encore.









110

6



Le secret des Mélamare





Cette fois, Jean d’Enneris resta maître de lui, du

moins en apparence. Pas de colère. Pas de jurons. Mais

quelle rage bouleversait son être !

Il consulta sa montre.

« Sept heures. Dînons. Tenez, voilà un petit

caboulot. À huit heures, nous entrerons en action.

– Pourquoi pas tout de suite ? » dit Béchoux.

Ils s’attablèrent dans un coin, parmi de petits

employés et quelques chauffeurs de taxis, et d’Enneris

répondit au brigadier :

« Pourquoi ? Parce que je suis dérouté. J’ai agi au

hasard, tâchant de parer les coups que j’envisageais

comme possibles. Mais trop tard, et chacun d’eux m’a

un peu plus démoli. J’ai besoin de me refaire et de

comprendre. Pourquoi ce Fagerault a-t-il fait partir de

chez elles Régine et Arlette ? Tout ce qu’on peut

supposer d’un tel homme n’est pas de nature à me

rassurer.



111

– Et tu crois que, dans une heure ?...

– Il faut toujours se donner une limite de temps,

Béchoux. Cela vous oblige à trouver. »

On eût dit vraiment que d’Enneris ne se tourmentait

guère, car il mangea de bon appétit et parla même de

choses indifférentes. Mais ses gestes étaient nerveux et

l’on devinait la tension inquiète de son cerveau. Au

fond, il considérait la situation comme très grave. Vers

huit heures, sur le point de s’en aller, il dit à Van

Houben :

« Prenez des nouvelles de la comtesse par

téléphone. »

Au bout d’une minute, Van Houben revint de la

cabine installée dans le café.

« Rien de nouveau, m’a dit la femme de chambre

que j’ai mise à son service. Elle va bien. Elle dîne.

– Filons.

– Où ? demanda Béchoux.

– Je ne sais pas. Marchons. Il faut agir. Il le faut,

Béchoux, répéta d’Enneris avec force. Quand on pense

que, toutes deux, elles sont à la disposition de cet

individu. »

Ils descendirent à pied des hauteurs de Montmartre

vers la place de l’Opéra, et Jean exhalait sa fureur en



112

phrases brèves.

« Un rude jouteur que cet Antoine Fagerault ! et qui

me le paiera cher ! Tandis que nous dispersions nos

efforts, il agissait, lui... et avec quelle énergie ! Que

veut-il ? Qui est-il ? Un ami du comte, comme sa lettre

interceptée le donnerait à croire ? ou bien un ennemi ?

un complice ou un rival ? Et, en tout état de cause, quel

est son but en entraînant hors de chez elles ces deux

femmes ? Elles ont déjà été enlevées l’une après

l’autre... Que cherche-t-il en les emmenant ensemble ?

Et pourquoi Arlette s’est-elle cachée de moi ? »

Longtemps il se tut. Il réfléchissait, frappant du pied

parfois et bousculant les passants qui ne se dérangeaient

pas.

Soudain, Béchoux lui dit :

« Tu sais où nous sommes ?

– Oui. Sur le pont de la Concorde.

– Donc pas loin de la rue d’Urfé.

– Pas loin de la rue d’Urfé et de l’hôtel de

Mélamare, je le sais.

– Alors ? »

D’Enneris saisit le bras du brigadier.

« Béchoux, notre affaire est de celles où nul indice

ne vous guide comme d’habitude, ni empreintes



113

digitales, ni mensuration, ni vestiges de pas... rien... rien

que l’intelligence, et, plus encore, l’intuition. Or, c’est

de ce côté, et pour ainsi dire à mon insu, que mon

intuition m’a dirigé. C’est là que tout s’est passé, là que

fut conduite Régine d’abord, puis Arlette. Et, malgré

moi, j’évoque le vestibule dallé, les vingt-cinq marches

de l’escalier, le salon... »

Ils longeaient la Chambre des députés. Béchoux

s’écria :

« Impossible ! Voyons, pourquoi cet homme-là

répéterait-il ce qu’un autre a fait ? et dans des

conditions bien plus dangereuses pour lui ?

– C’est justement ce qui me trouble, Béchoux ! S’il

lui a fallu risquer cela pour la réussite de ses projets,

comme ces projets doivent être menaçants !

– Mais c’est qu’on n’y entre pas comme on veut,

dans cet hôtel ! protesta Béchoux.

– Ne te fais pas de bile pour moi, Béchoux Je l’ai

visité de fond en comble, de jour et de nuit, et sans que

le vieux François s’en doute.

– Mais, lui, Antoine Fagerault ? Comment veux-tu

qu’il entre ? et surtout qu’il introduise ces deux

personnes ?

– Avec la complicité de François, parbleu ! » ricana

d’Enneris.



114

Au fur et à mesure qu’il approchait, il pressait

l’allure comme si sa vision des choses de venait plus

nette, et qu’il imaginât avec plus d’anxiété les

événements auxquels il fallait faire face.

Il évita la rue d’Urfé, contourna le pâté de maisons

qui entouraient l’hôtel et gagna la rue déserte qui

bordait le jardin sur la façade postérieure. Au-delà du

pavillon abandonné, il y avait la petite porte par où

Arlette s’était enfuie. De cette porte, d’Enneris, au

grand étonnement de Béchoux, possédait les clefs, clef

de la serrure et clef du verrou de sûreté. Il ouvrit. Le

jardin s’étendait devant eux, demi obscur, et l’on

entrevoyait la masse de l’hôtel qu’aucune lumière

n’éclairait. Les persiennes devaient être closes.

De même qu’Arlette, mais en sens contraire, ils

suivirent la ligne plus sombre des arbustes, et ils se

trouvaient à dix pas de la maison lorsqu’une main

brutale empoigna l’épaule de d’Enneris.

« Eh ! quoi ! murmura-t-il, aussitôt sur la défensive.

– C’est moi, dit une voix.

– Qui vous ? Ah ! Van Houben... Que voulez-vous,

saperlotte ?

– Mes diamants...

– Vos diamants ?





115

– Tout me laisse croire que vous allez les découvrir.

Or, jurez-moi...

– Fichez-nous la paix, marmotta d’Enneris exaspéré,

et en poussant Van Houben qui trébucha dans un

massif. Et puis restez là. Vous nous gênez... Faites le

guet...

– Vous me jurez... »

D’Enneris reprit sa course avec Béchoux. Les

persiennes du salon étaient fermées. Tout de même il

grimpa jusqu’au balcon, jeta un coup d’œil, écouta, et

sauta à terre.

« Il y a de la lumière. Mais on ne voit rien à

l’intérieur, et l’on n’entend rien.

– Donc c’est manqué ?

– T’es bête. »

Une porte basse faisait communiquer le sous-sol et

le jardin. Il descendit quelques marches, alluma une

lampe de poche, franchit une salle encombrée de pots à

fleurs et de caisses, et déboucha avec précaution dans le

vestibule qu’une ampoule éclairait. Personne. Il monta

le grand escalier en recommandant le silence à

Béchoux. Sur le palier, en face, il y avait le salon, à

droite un boudoir qui n’était guère utilisé, mais qu’il

connaissait bien pour y avoir fureté.





116

Il y entra, longea dans l’obscurité le mur qui séparait

les deux pièces et se mit en mesure d’ouvrir avec une

fausse clef, et sans qu’il se produisît un craquement ou

un grincement, la porte à deux battants qui était

condamnée à l’ordinaire. Il savait que, de l’autre côté,

une tapisserie la masquait, et que cette tapisserie,

doublée d’une toile trouée à certaines places, offrait des

endroits par où l’on voyait au travers du fin grillage de

la trame.

Ils perçurent des pas qui allaient et qui venaient sur

le parquet. Aucun bruit de voix.

D’Enneris appuya sa main sur l’épaule de Béchoux,

comme pour prendre contact avec lui et lui imposer ses

impressions.

La tapisserie avait bougé légèrement, au courant de

l’air. Ils attendirent qu’elle se fût immobilisée. Alors ils

collèrent leur visage contre elle, et ils virent.

Vraiment la scène dont ils furent les témoins surpris

ne leur sembla pas de celles qui nécessitent une

irruption et une bataille. Arlette et Régine, assises l’une

près de l’autre sur un canapé, regardaient un monsieur,

grand, blond, qui se promenait d’un bout à l’autre de la

pièce. C’était l’homme qu’ils avaient rencontré au

« Petit Trianon », le correspondant de M. de Mélamare.

Aucune de ces trois jeunes personnes ne soufflait





117

mot. Les deux jeunes femmes n’avaient pas l’air

anxieux, et Antoine Fagerault n’avait point l’aspect

belliqueux, ou menaçant, ou même, désagréable. Ces

gens-là semblaient plutôt attendre. Ils écoutaient. Leurs

yeux se tournaient souvent vers la porte qui donnait sur

le palier et, même, Antoine Fagerault alla l’ouvrir et

prêta l’oreille.

« Vous n’avez aucune inquiétude ? lui dit Régine.

– Aucune », déclara-t-il.

Et Arlette ajouta :

« La promesse fut formelle, et donnée sans même

que j’aie besoin d’insister. Mais vous êtes sûr que le

domestique entendra le timbre ?

– Il a bien entendu notre appel. D’ailleurs sa femme

le rejoint dans la cour et je laisse les portes ouvertes. »

D’Enneris serra l’épaule de Béchoux. Ils se

demandaient ce qui allait se passer, et quelle était cette

personne dont la visite promise avait attiré Arlette et

Régine.

Antoine Fagerault vint s’asseoir auprès de la jeune

fille et ils parlèrent tout bas, avec animation. Il y avait

une certaine intimité entre eux. Lui, il se montrait

empressé et se penchait vers elle un peu plus qu’il n’eût

fallu, sans qu’elle s’en offusquât. Mais ils se séparèrent

brusquement. Fagerault se leva. Le timbre de la cour



118

avait frappé deux fois, coup sur coup. Et deux fois

encore, après un léger intervalle, il retentit.

« C’est le signal », dit Fagerault, qui se hâta vers le

palier.

Une minute s’écoula. Des voix échangèrent

quelques paroles. Puis il revint, accompagné d’une

femme que d’Enneris et Béchoux reconnurent aussitôt :

la comtesse de Mélamare.

L’épaule de Béchoux fut triturée avec une telle force

qu’il étouffa un soupir. L’apparition de la comtesse

stupéfiait les deux hommes. D’Enneris avait tout

envisagé, sauf qu’elle abandonnât sa retraite et qu’elle

vînt à la réunion provoquée par l’adversaire.

Elle était pâle, essoufflée. Ses mains tremblaient un

peu. Elle regardait avec angoisse cette pièce où elle

n’était pas retournée depuis le drame, et ces deux

femmes dont le témoignage redoutable l’avait fait fuir

et avait perdu son frère. Puis elle dit à son compagnon :

« Je vous remercie de votre dévouement, Antoine.

Je l’accepte, en souvenir de notre ancienne amitié...

mais sans espérer beaucoup.

– Ayez confiance, Gilberte, dit-il. Vous voyez bien

que déjà j’ai su vous retrouver.

– Comment ?





119

– Par Mlle Mazolle, que j’ai été voir chez elle et que

j’ai gagnée à votre cause. Sur mes instances, elle a

interrogé Régine Aubry à qui Van Houben avait confié

le lieu de votre retraite. C’est Arlette Mazolle qui, ce

matin, vous a téléphoné de ma part, pour vous

supplier. »

Gilberte inclina la tête en signe de remerciement, et

elle dit :

« Je suis venue furtivement, Antoine, et à l’insu de

l’homme qui m’a protégée jusqu’ici et à qui j’avais

promis de ne rien faire sans l’avertir. Vous le

connaissez ?

– Jean d’Enneris ? Oui, par ce que m’en a dit Arlette

Mazolle, qui elle aussi regrette d’agir en dehors de lui.

Mais il le fallait. Je me méfie de tout le monde.

– Il ne faut pas se méfier de cet homme-là, Antoine.

– Plus que de tout autre. Je l’ai rencontré tantôt chez

une revendeuse que je cherche depuis des semaines et

qui a entre les mains les objets volés à votre frère. Il

était là, lui aussi, avec Van Houben et le policier

Béchoux, et j’ai senti peser sur moi son regard hostile et

soupçonneux. Il a même voulu me suivre. Dans quelle

intention ?

– Il pourrait vous aider...

– Jamais ! Collaborer avec cet aventurier qui sort on



120

ne sait d’où... avec ce don Juan équivoque et cauteleux,

qui vous tient toutes sous sa domination ? Non, non,

non. D’ailleurs nous n’avons pas le même but. Mon but

est d’établir la vérité, le sien de capter les diamants au

passage.

– Qu’en savez-vous ?

– Je le devine. Son rôle m’apparaît nettement. En

outre, d’après mes informations particulières, c’est

l’opinion que se font de lui Béchoux et Van Houben.

– Opinion fausse, affirma Arlette.

– Peut-être, mais j’agis comme si elle était vraie. »

D’Enneris écoutait passionnément. L’aversion que

cet homme manifestait contre lui, il l’éprouvait de son

côté, instinctive et violente. Il le détestait d’autant plus

qu’il ne pouvait pas méconnaître la franchise de son

visage et la sincérité de son dévouement. Qu’y avait-il

entre Gilberte et lui, dans le passé ? L’avait-il aimée ?

Et, dans le présent, par quels moyens avait-il pu gagner

la sympathie et obtenir la soumission d’Arlette ?

La comtesse de Mélamare garda le silence assez

longtemps. À la fin, elle murmura :

« Que dois-je faire ? »

Il désigna Arlette et Régine.

« Les persuader toutes deux, elles qui vous ont



121

accusée. J’ai réussi, par ma seule conviction, à éveiller

leurs doutes et à préparer cette entrevue. Vous seule

pouvez compléter mon œuvre.

– Comment ?

– En parlant. Il y a dans cette affaire

incompréhensible des faits qui la rendent plus

incompréhensible encore, et sur lesquels cependant la

justice s’est appuyée pour prendre des décisions

implacables. Et il y a... il y a ce que vous savez.

– Je ne sais rien.

– Vous savez certaines choses... quand vous ne

sauriez que les raisons pour lesquelles votre frère et

vous, innocents tous deux, ne vous êtes pas défendus.

Elle dit avec accablement :

« Toute défense est inutile.

– Mais je ne vous demande pas de vous défendre,

Gilberte, s’écria-t-il d’une voix ardente. Je vous

demande les motifs qui vous obligent à ne pas vous

défendre. Sur les faits d’aujourd’hui, pas un mot. Soit.

Mais votre état d’esprit, Gilberte, le fond de votre âme,

toutes les choses sur lesquelles Jean d’Enneris vous a

vainement interrogée... toutes ces choses que je devine,

et que je connais, Gilberte, puisque j’ai vécu près de

vous, ici, dans l’intimité de cet hôtel, et que le secret

des Mélamare devait m’apparaître peu à peu, toutes ces



122

choses que je pourrais expliquer, mais que votre devoir

est de dire, Gilberte, parce que votre voix seule pourra

convaincre Arlette Mazolle et Régine Aubry. »

Les coudes sur les genoux, la tête entre les mains,

elle chuchota :

« À quoi bon !

– À quoi bon, Gilberte ? Demain, je le sais de source

certaine, on les confronte avec votre frère. Que leur

témoignage soit plus hésitant, moins affirmatif, quelle

preuve réelle restera-t-il à la justice ? »

Elle demeurait prostrée. Tous ces arguments

devaient lui sembler insignifiants et vains. Elle le dit, et

ajouta :

« Non... non... rien ne servirait... il n’y a que le

silence.

– Et la mort », dit-il.

Elle releva la tête.

« La mort ? »

Il se pencha sur elle et prononça gravement :

« Gilberte, j’ai communiqué avec votre frère. Je lui

ai écrit que je vous sauverais tous deux, et il m’a

répondu.

– Il vous a répondu, Antoine ? dit-elle, les yeux





123

brillants d’émotion.

– Voici son billet. Quelques mots... lisez. »

Elle vit l’écriture de son frère, et lut.

« Merci. J’attendrai jusqu’à mardi soir. Sinon... »

Et, toute défaillante, elle balbutia :

« Mardi... c’est demain.

– Oui, demain. Si demain soir, après la

confrontation, Adrien de Mélamare n’est pas libéré, ou

sur le point de l’être, Adrien de Mélamare mourra dans

sa cellule. Ne pensez-vous pas, Gilberte, qu’une

tentative doit être faite pour le sauver ? »

Elle tressaillit de fièvre, repliée de nouveau sur elle-

même, et la figure dissimulée. Arlette et Régine

l’observaient avec une compassion infinie. D’Enneris

se sentait le cœur serré. Tant de fois il avait essayé de

provoquer en elle cette déroute de la résistance et de

l’obstination ! Maintenant elle était vaincue. Et c’est

dans les larmes, si bas qu’on l’entendait à peine, qu’elle

s’exprima.

« Il n’y a pas de secret des Mélamare... Admettre

qu’il y ait un secret, ce serait tenter d’effacer des fautes

que ceux du dernier siècle et que mon frère et moi nous

aurions commises. Or nous n’avons rien commis... Si

nous sommes innocents tous deux, Jules et Alphonse de





124

Mélamare le furent comme nous... Des preuves, je ne

vous en donnerai pas. Je ne peux pas vous en donner.

Toutes les preuves nous accablent, et pas une n’est en

notre faveur... Mais nous savons, nous, que nous

n’avons pas volé... Cela, on le sait bien soi-même,

n’est-ce pas ? Je sais que ni Adrien ni moi nous n’avons

amené ces jeunes femmes ici... et que nous n’avons pas

pris les diamants ni caché la tunique... Nous le savons.

Et nous savons aussi qu’il en fut de même pour notre

grand-père et pour son père. Toute notre famille a

toujours su qu’ils étaient, tous deux, innocents. C’est

une vérité sacrée que mon père nous a transmise et qu’il

tenait de ceux-là mêmes qui avaient été accusés... La

probité, l’honneur sont de règle chez les Mélamare... Si

loin qu’on remonte dans notre histoire, on ne trouve

aucune faiblesse. Pourquoi eussent-ils agi, soudain,

sans raison ? Ils étaient riches et honorés. Et pourquoi

mon frère et moi aurions-nous, sans raison, menti à

notre passé... et menti au passé de tous les nôtres ? »

Elle s’arrêta. Elle avait parlé avec une émotion

poignante et un accent désespéré qui, tout de suite,

avaient touché les deux jeunes femmes. Arlette

s’avança vers elle, et, le visage contracté, lui dit :

« Et alors, madame... Alors ?

– Alors, répondit-elle nous sommes les victimes de

je ne sais pas quelle chose... S’il y a un secret, c’est



125

celui-là, celui qui est contre nous. Au théâtre, dans les

tragédies, on montre des familles que le destin

persécute pendant plusieurs générations. Voilà trois

quarts de siècle que nous sommes frappés sans relâche.

Peut-être, au début, Jules de Mélamare aurait-il pu et

aurait-il voulu se défendre, malgré les charges terribles

qui pesaient sur lui. Malheureusement, fou

d’indignation et de colère, il mourut de congestion dans

sa cellule. Et vingt-cinq ans plus tard, son fils Alphonse

déjà n’offrait plus la même résistance, lorsque des

charges différentes, mais aussi terribles, s’accumulèrent

contre lui. Traqué de toutes parts, effrayé de se sentir

impuissant, se rappelant le calvaire de son père, il se

suicida. »

De nouveau Gilberte de Mélamare se tut. Et de

nouveau Arlette, qui frémissait en face d’elle, lui dit :

« Alors, madame ?... Je vous en supplie,

continuez. »

Et la comtesse repartit :

« Alors la légende est née chez nous... légende de

malédiction qui s’appesantit sur cet hôtel funeste où le

père et le fils avaient vécu, et où l’un et l’autre avaient

été pris à la gorge par l’étreinte des preuves. Brisée, elle

aussi, au lieu de lutter pour la mémoire de son mari, la

veuve se réfugie chez ses parents, à la campagne, élève

son fils, qui fut notre père, lui enseigne l’horreur de



126

Paris, lui fait jurer de ne jamais rouvrir l’hôtel de

Mélamare, le marie en province... et le sauve ainsi de la

catastrophe qui l’eût écrasé à son tour.

– Qui l’eût écrasé ?... dit Arlette. Qu’en savez-

vous ?

– Oui, oui, s’écria la comtesse avec exaltation, oui,

il eût été écrasé comme les autres, parce que la mort est

ici, dans cet hôtel. C’est ici que le mauvais génie des

Mélamare nous cerne et nous terrasse. Et c’est pour

nous être insurgés contre lui, après la mort de nos

parents, que mon frère et moi nous subissons la loi

fatale. Dès les premiers jours, quand nous avons franchi

la porte de la rue d’Urfé, arrivant de province pleins

d’espoir, oublieux du passé, joyeux d’entrer dans la

demeure de nos ancêtres, dès les premiers jours, nous

avons senti la menace sournoise du péril. Mon frère

surtout. Moi, je me suis mariée, j’ai divorcé, j’ai été

heureuse et malheureuse. Mais Adrien tout de suite

devint sombre. Sa certitude était si grande et si

douloureuse qu’il résolut de ne pas se marier. En

coupant court à la lignée des Mélamare, il conjurait le

sort et interrompait la série des malheurs. Il serait le

dernier des Mélamare. Il avait peur !

– Mais peur de quoi ? demanda Arlette, d’une voix

altérée.

– De ce qui allait advenir, et de ce qui est advenu, au



127

bout de quinze ans.

– Mais rien ne le laissait prévoir ?

– Non, mais le complot se tramait dans l’ombre. Les

ennemis rôdaient autour de nous. L’investissement de

notre demeure se poursuivait et se resserrait. Et

l’attaque s’annonça brusquement.

– Quelle attaque ?

– Celle qui s’est produite, il y a quelques semaines.

Incident naturel, en apparence, mais avertissement

terrible. Un matin, mon frère s’aperçut que certains

objets n’étaient plus là, des objets insignifiants, un

cordon de sonnette, une bobèche ! mais qu’on avait

choisis au milieu des plus beaux, pour bien marquer que

l’heure était venue... »

Elle fit une pause et acheva :

« Que l’heure était venue... et que la foudre allait

tomber. »

Ces mots furent prononcés avec une épouvante pour

ainsi dire mystique. Les yeux étaient égarés. On sentait

dans son attitude tout ce qu’elle et son frère avaient

souffert, en attendant...

Elle dit encore, et ses paroles révélaient l’état de

détresse et de dépression où « la foudre », selon sa

formule, les avait surpris.





128

« Adrien essaya de lutter. Il fit passer une annonce

pour réclamer les objets disparus. Il voulait ainsi,

comme il disait, apaiser le destin. Si l’hôtel reprenait

possession de ce qui lui avait été pris, si les objets

retrouvaient l’emplacement sacré qu’ils occupaient

depuis un siècle et demi, il n’y aurait plus contre nous

ces forces mystérieuses qui persécutaient la race des

Mélamare. Espoir inutile. Que peut-on faire quand on

est condamné d’avance ? Un jour vous êtes entrées ici

toutes deux, vous que nous n’avions jamais vues, et

vous nous avez accusés de choses auxquelles nous ne

comprenions rien... Et ce fut fini. Il n’y avait pas à se

défendre, n’est-ce pas ? Nous nous trouvions

subitement désarmés et enchaînés. Pour la troisième

fois les Mélamare étaient vaincus sans même savoir

pourquoi. Les mêmes ténèbres nous enveloppaient que

Jules et Alphonse de Mélamare. Et le même

dénouement mettrait fin à nos épreuves... le suicide, la

mort... Voilà notre histoire. Quand il en est ainsi, il n’y

a que la résignation et la prière. La révolte est presque

sacrilège, puisque l’ordre est donné. Mais quelle

souffrance ! et quel fardeau nous portons depuis un

siècle ! »

Cette fois Gilberte était arrivée au bout de l’étrange

confidence, et aussitôt elle retomba dans cette torpeur

où elle s’abîmait depuis le drame. Mais tout ce que son

récit présentait d’anormal et, en quelque sorte, de



129

morbide, s’atténuait de la grande compassion et du

respect qu’imposaient ses malheurs. Antoine Fagerault,

qui n’avait pas prononcé une seule parole, vint vers elle

et lui embrassa la main avec vénération. Arlette

pleurait. Régine, moins sensible, paraissait aussi

touchée.









130

7



Fagerault, le sauveur





Derrière leur tapisserie, Jean d’Enneris et Béchoux

n’avaient pas remué. Tout au plus, par instants, les

doigts implacables de d’Enneris torturaient le brigadier.

Profitant de ce qu’on aurait pu appeler un entracte, il dit

à l’oreille de son compagnon :

« Qu’en penses-tu ? Cela s’éclaircit, hein ? »

Le brigadier chuchota :

« À mesure que cela s’éclaircit, tout s’embrouille.

Nous connaissons le secret des Mélamare, mais rien de

plus sur l’affaire, sur le double enlèvement, sur les

diamants.

– Très juste. Van Houben n’a pas de chance. Mais

patiente un peu. Le sieur Fagerault s’agite. »

De fait, Antoine Fagerault quittait Gilberte et se

tournait vers les deux jeunes femmes. La conclusion du

récit, c’est lui qui devait la donner en même temps qu’il

allait exposer ses projets. Il demanda :





131

« Mademoiselle Arlette, tout ce qu’a dit Gilberte de

Mélamare, vous le croyez, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Vous aussi, madame ? dit-il à Régine.

– Oui.

– Et vous êtes prêtes toutes les deux à agir selon

votre conviction ?

– Oui. »

Il reprit :

« En ce cas, nous devons nous conduire avec

prudence et dans le seul dessein de réussir, c’est-à-dire

de libérer le comte de Mélamare. Et, cela, vous le

pouvez.

– Comment ? dit Arlette.

– D’une manière très simple : en atténuant vos

dépositions, en accusant avec moins de fermeté, et en

mêlant le doute à des affirmations vagues.

– Cependant, objecta Régine, je suis certaine d’avoir

été amenée dans ce salon, et je ne puis le nier.

– Non. Mais êtes-vous sûre d’y avoir été amenée par

M. et Mme de Mélamare ?

– J’ai reconnu la bague de madame.

– Comment pouvez-vous le certifier ? Au fond, la



132

justice ne s’appuie que sur des présomptions, et

l’instruction n’a nullement renforcé les charges de la

première heure. Le juge, nous le savons, s’inquiète. Que

vous consentiez à dire avec hésitation : « Cette bague

ressemble bien à celle que j’ai vue. Cependant, peut-

être, les perles n’étaient-elles pas disposées de la même

façon. » Et la situation change du tout au tout.

– Mais, dit Arlette, il faudrait pour cela que la

comtesse de Mélamare assistât à la confrontation.

– Elle y assistera », dit Antoine Fagerault.

Ce fut un coup de théâtre. Gilberte se dressa,

effarée.

« Je serai là ?... Il faut que je sois là ?

– Il le faut, s’écria-t-il d’un ton impérieux. Il ne

s’agit plus de tergiverser ou de fuir. Votre devoir est de

faire face à l’accusation, de vous défendre pied à pied,

de secouer cet engourdissement de la peur et de la

résignation absurde qui vous a tous paralysés, et

d’entraîner votre frère à lutter, lui aussi. Vous

coucherez ce soir dans cet hôtel, vous reprendrez votre

place comme si Jean d’Enneris n’avait pas eu

l’imprudence de vous le faire quitter, et, lorsque la

confrontation aura lieu, vous vous présenterez. La

victoire est inévitable, mais il faut la vouloir.

– Mais on m’arrêtera... dit-elle.



133

– Non ! »

Le mot fut jeté si violemment et la physionomie

d’Antoine Fagerault exprimait une telle foi que Gilberte

de Mélamare inclina la tête en signe d’obéissance.

« Nous vous aiderons, madame, dit Arlette qui

s’enflammait à son tour, et dont les circonstances

mettaient en valeur l’esprit logique et clairvoyant. Mais

notre bonne volonté suffira-t-elle ? Puisque nous avons

été conduites ici l’une après l’autre, que nous avons

reconnu ce salon et qu’on a retrouvé la tunique d’argent

dans cette bibliothèque, la justice voudra-t-elle admettre

que Mme de Mélamare et son frère ne soient pas

coupables ou tout au moins complices ? Habitant cet

hôtel, et ne l’ayant pas quitté à ces heures-là, ils ont dû

voir, ils ont assisté aux deux scènes.

– Ils n’ont rien vu et ils n’ont rien su, dit Antoine

Fagerault. Il faut bien se représenter la disposition de

l’hôtel. Au second étage à gauche, et sur le jardin, les

appartements du comte et de la comtesse, où ils dînent

et où ils passent la soirée... À droite, et sur le jardin, la

chambre des domestiques... En bas et au milieu,

personne, et personne non plus dans la cour et dans les

communs. Voilà donc un terrain d’action entièrement

libre. C’est le terrain où ont évolué les acteurs des deux

scènes, où ils vous ont amenées, toutes deux, et d’où

vous, mademoiselle, vous vous êtes enfuie. »



134

Elle objecta :

« C’est invraisemblable.

–Invraisemblable, en effet, mais possible. Et ce qui

donne à cette possibilité un caractère plus acceptable,

c’est que l’énigme se pose pour la troisième fois dans

les mêmes conditions, et qu’il y a toute probabilité pour

que Jules de Mélamare, Alphonse de Mélamare et

Adrien de Mélamare aient été perdus parce que l’hôtel

de Mélamare est disposé de cette sorte. »

Arlette haussa légèrement les épaules.

« Alors, selon votre hypothèse, trois fois le même

complot aurait recommencé avec des malfaiteurs

nouveaux qui, chaque fois, auraient constaté cette

disposition ?

– Des malfaiteurs nouveaux, oui, mais des

malfaiteurs qui connaissaient la chose. Il y a le secret

des Mélamare, qui est un secret de peur et de

défaillance que se transmettent plusieurs générations.

Mais, en face, il y a un secret de convoitise et de rapine,

d’agression sans danger, qui se prolonge à travers une

race opposée.

– Mais pourquoi ces gens-là viennent-ils ici ? Ils

auraient tout aussi bien dépouillé Régine Aubry dans

l’automobile, sans commettre l’imprudence de la

transporter dans cet hôtel pour lui arracher le corselet



135

de diamants.

– Imprudence, non, mais précaution, afin que

d’autres soient accusés, et qu’eux demeurent impunis.

– Mais moi, je n’ai pas été volée, et l’on ne pouvait

pas me voler, puisque je n’ai rien.

– Cet homme vous poursuivait peut-être par amour.

– Et, pour cela également, il m’aurait amenée ici ?

– Oui, pour tourner les soupçons vers d’autres.

– Est-ce un motif suffisant ?

– Non.

– Alors ?

– Alors, il y a la haine, la rivalité possible des deux

races dont l’une, pour des raisons inconnues, s’est

accoutumée à opprimer la première.

– M. et Mme de Mélamare le sauraient, cela.

– Non. Et c’est justement ce qui fait leur infériorité

et ce qui, fatalement, provoque leur défaite. Les

adversaires marchent parallèlement au cours d’un

siècle. Mais les uns ignorent les autres, et ceux-ci, qui

savent, agissent et complotent. En conséquence les

Mélamare sont réduits à invoquer l’intervention d’une

sorte de mauvais génie qui les persécute, tandis qu’il

n’y a qu’une suite de gens, qui, par tradition, par





136

habitude, succombent à la tentation, profitent du terrain

d’action qui leur est offert, accomplissent ici leur

besogne, et y laissent volontairement des preuves de

leur passage... comme cette tunique d’argent. Ainsi, les

Mélamare seront accusés. Et ainsi les victimes, comme

vous, Arlette Mazolle, et comme Régine Aubry,

reconnaîtront l’endroit où elles ont été enfermées. »

Arlette ne semblait pas satisfaite. L’explication, bien

qu’elle fût habilement présentée et qu’elle répondît

étrangement à la situation exposée par Gilberte, avait

quelque chose de « forcé », se heurtait à tant

d’arguments contraires, et laissait dans l’ombre tant de

faits essentiels, qu’on ne pouvait l’adopter sans

résistance. Mais, tout de même, c’était une explication

et, par bien des côtés, elle donnait l’impression de

n’être pas très loin de la vérité.

« Soit, dit-elle. Mais ce que vous imaginez... »

Il rectifia :

« Ce que j’affirme.

– Ce que vous affirmez, la justice ne peut l’admettre

ou le rejeter que si on lui en fait part. Qui le lui dira ?

Qui aura assez de conviction et de sincérité pour la

contraindre à écouter d’abord, et ensuite à croire ?

– Moi, dit-il hardiment. Et moi seul peux le faire. Je

me présenterai demain en même temps que Mme



137

de Mélamare, comme son ami d’autrefois, et j’avouerai

même sans honte que, ce titre d’ami, j’aurais été

heureux, si elle avait consenti, de le changer contre un

titre plus en rapport avec les sentiments que j’éprouvais

pour elle. Je dirai qu’après un voyage de plusieurs

années, entrepris à la suite de son refus, je suis revenu à

Paris au moment où ses épreuves commençaient, que je

me suis juré d’établir son innocence et celle de son

frère, que j’ai découvert sa retraite, et que je l’ai

persuadée de revenir chez elle.

« Et, lorsque les magistrats seront déjà ébranlés par

votre déposition moins catégorique et les doutes de

Régine Aubry, alors je redirai les confidences de

Gilberte, je révélerai le secret des Mélamare, et

j’établirai les conclusions qu’il faut en tirer. Le succès

est certain. Mais, comme vous le voyez, mademoiselle

Arlette, le premier pas c’est vous et c’est Régine Aubry

qui devez le faire. Si vous n’êtes pas franchement

résolues, si vous ne voyez que les contradictions et les

insuffisances de mes explications, regardez Gilberte de

Mélamare, et demandez-vous si une telle femme peut

être voleuse. »

Arlette n’hésita pas. Elle déclara :

« Je déposerai demain dans le sens que vous

m’indiquez.

– Moi de même, dit Régine.



138

– Mais j’ai bien peur, monsieur, dit Arlette, que le

résultat ne soit pas conforme à votre désir... à notre

désir à tous. »

Il conclut posément :

« Je réponds de tout. Adrien de Mélamare ne

quittera peut-être pas sa prison demain soir. Mais les

choses tourneront d’une telle manière que la justice

n’osera pas arrêter Mme de Mélamare, et que son frère

conservera assez d’espoir pour vivre jusqu’à l’heure de

la libération. »

Gilberte lui tendit la main de nouveau.

« Je vous remercie encore, je vous ai méconnu

autrefois, Antoine. Ne m’en veuillez pas.

– Je ne vous en ai jamais voulu, Gilberte, et je suis

trop heureux de servir votre cause. Je l’ai fait pour

vous, en souvenir du passé. Je l’ai fait aussi parce que

c’était juste, et parce que... »

Il dit plus bas, d’un air grave :

« Il y a des actes qu’on accomplit avec plus

d’enthousiasme quand on les accomplit sous les yeux

de certaines personnes. Il semble que ces actes, bien

naturels cependant, prennent une allure d’exploits, et

qu’ils vous aideront à gagner l’estime et l’affection de

ceux qui vous voient agir. »





139

Cette petite tirade fut prononcée très simplement,

sans aucune affectation et en l’honneur d’Arlette. Mais

la position des personnages dans la pièce, à ce moment,

ne permettait pas à d’Enneris de voir leurs figures, et il

crut que la déclaration s’adressait à Gilberte de

Mélamare.

Une seconde seulement, il soupçonna la vérité, ce

qui valut à Béchoux une douleur intolérable entre les

deux omoplates. Jamais le brigadier n’aurait cru que

des doigts pussent donner cette impression de tenailles.

Par bonheur, cela ne se prolongea point.

Antoine Fagerault n’avait pas insisté. Ayant sonné

le couple des vieux domestiques, il leur donna des

instructions minutieuses sur le rôle qu’ils devaient jouer

le lendemain et sur les réponses qu’ils devaient faire. Le

soupçon de d’Enneris se dissipa.

Ils écoutèrent encore quelques minutes. Mais il

semblait que la conversation fût terminée. Régine

proposait à Arlette de la reconduire.

« Allons-nous-en, murmura d’Enneris. Ces gens-là

n’ont plus rien à se dire. »

Il partit, irrité contre Antoine Fagerault et contre

Arlette. Il traversa le boudoir et le vestibule, avec le

désir d’être entendu, afin de pouvoir exhaler sa

mauvaise humeur.





140

En tout cas, dehors, il la passa sur Van Houben, qui

jaillit d’un massif pour lui réclamer ses diamants, et qui

fut rejeté prestement par une bourrade vigoureuse.

Béchoux n’eut pas beaucoup plus de chance, quand

il voulut formuler un avis.

« Après tout, cet homme n’est pas antipathique.

– Idiot ! grinça d’Enneris.

– Pourquoi, idiot ? Tu n’admets pas chez lui une

certaine sincérité ? Son hypothèse...

– Re-idiot ! »

Le brigadier flancha sous l’épithète.

« Oui, je sais, il y a notre rencontre dans la boutique

du Trianon, son coup d’œil avec la revendeuse, et la

fuite de celle-ci. Mais ne crois-tu pas que tout peut

s’accorder ? »

D’Enneris ne discuta pas. Dès qu’ils furent sortis du

jardin, il se débarrassa de ses deux acolytes et courut

vers un taxi. Van Houben, persuadé qu’il emportait ses

diamants, essaya de le retenir, mais reçut un coup droit

qui régla le conflit. Dix minutes plus tard, Jean

s’étendait sur son divan.

C’était sa tactique aux heures de fièvre où il ne se

sentait plus maître de lui et craignait de commettre

quelque bêtise. S’il se fût écouté, il eût pénétré



141

furtivement chez Arlette Mazolle, et, après avoir exigé

de la jeune fille une explication, l’eût prévenue contre

Antoine Fagerault. Expédition inutile. L’essentiel était

d’abord d’évoquer toutes les phases de l’entrevue et de

se former une opinion qui ne fût pas celle que lui

imposaient de banales impressions d’amour-propre et

une vague jalousie.

« Il les tient tous, disait-il avec agacement, et je

crois même qu’il m’aurait mis dedans comme les

autres, s’il n’y avait pas l’incident du Trianon... Et puis,

non, non, c’est trop bête, son histoire !... La justice

marchera peut-être. Pas moi ! Cela ne tient pas debout.

Mais alors que veut-il ? Pourquoi se dévoue-t-il aux

Mélamare ?... Et comment a-t-il l’audace de sortir de

l’ombre et de se mettre en avant, comme s’il n’avait

rien à risquer ? On va enquêter sur lui, on va fouiller

dans sa vie, et il marche quand même ?... »

D’Enneris enrageait aussi qu’Antoine Fagerault se

fût insinué si adroitement auprès d’Arlette et eût pris

sur elle, par des moyens qu’il ne discernait point, une

influence incompréhensible qui contrecarrait la sienne,

et qui se révélait si forte que la jeune fille avait agi en

dehors de lui, et même en opposition avec lui. C’était

là, pour d’Enneris, une humiliation dont il souffrait.

Le lendemain soir, Béchoux arriva, tout agité.

« Ça y est.



142

– Quoi ?

– La justice a coupé dedans.

– Comme toi.

– Comme moi ! comme moi, non... Mais j’avoue...

– Que tu es embobiné comme les autres, et que

Fagerault vous a fait prendre des vessies pour des

lanternes. Raconte.

– Tout s’est passé dans l’ordre fixé. Confrontation.

Interrogatoire. Par leurs réticences et leurs dénégations,

Arlette et Régine déconcertent le juge d’instruction. Sur

quoi surviennent la comtesse et Fagerault, et le

programme continue.

– Avec Fagerault comme acteur.

– Oui, acteur irrésistible, d’une éloquence ! d’une

habileté !

– Passons. Je connais l’individu, un cabotin de

premier ordre.

– Je t’assure...

– Conclusion : un non-lieu ? Le comte sera libéré ?

– Demain ou après-demain.

– Quelle tuile pour toi, mon pauvre Béchoux ! car tu

es responsable de l’arrestation. À propos, comment

s’est comportée Arlette ? Toujours influencée par le



143

Fagerault ?

– Je l’ai entendue qui annonçait son départ à la

comtesse, dit Béchoux.

– Son départ ?

– Oui, elle va se reposer quelque temps chez une de

ses amies à la campagne.

– Très bien, dit Jean, à qui cette nouvelle fut

agréable. Au revoir, Béchoux. Tâche de me fournir des

renseignements sur Antoine Fagerault et sur la mère

Trianon. Et laisse-moi dormir. »

Le sommeil de d’Enneris consista durant une

semaine à fumer des cigarettes et ne fut interrompu que

par Van Houben qui lui réclama ses diamants et le

menaça de mort, par Régine qui s’asseyait près de lui,

et à qui il défendait de troubler ses méditations en

prononçant un seul mot, et par Béchoux qui l’appela au

téléphone et qui lui lut cette fiche :

« Fagerault. – Vingt-neuf ans, d’après son passeport.

Né à Buenos Aires de parents français, décédés. Depuis

trois mois à Paris, où il habite l’hôtel Mondial, rue de

Châteaudun. Sans profession. Quelques relations dans

le monde des courses et de l’automobile. Aucune

indication sur sa vie intime et sur son passé. »

Une semaine encore d’Enneris ne bougea pas de

chez lui. Il réfléchissait. De temps à autre, il se frottait



144

les mains avec allégresse, ou bien marchait d’un air

soucieux. Enfin, un jour, il y eut un nouveau coup de

téléphone.

C’était Béchoux qui l’appela d’une voix saccadée :

« Viens. Pas un instant à perdre. Rendez-vous au

café Rochambeau, dans le haut de la rue La Fayette.

Urgent. »

La bataille commençait, et d’Enneris y alla

joyeusement, en homme dont les idées sont plus claires

et à qui la situation semble moins confuse.

Au café Rochambeau, il s’assit près de Béchoux qui,

installé à l’intérieur contre la vitre, surveillait la rue.

« Je suppose que tu ne m’as pas dérangé pour des

prunes, hein ?

Béchoux qui, en cas de réussite, se gonflait

d’importance et s’étalait volontiers en périodes

pompeuses, débuta :

« Parallèlement à mes investigations...

– Pas de grands mots, mon vieux. Des faits.

– Donc, la boutique de la mère Trianon s’obstinant à

rester close...

– Une boutique ne s’obstine pas. Je te conseille le

style télégraphique... ou même le petit nègre.





145

– Donc, la boutique...

– Tu l’as déjà dit.

– Ah ! tu m’embêtes à la fin.

– À quoi veux-tu arriver ?

– À te dire que le bail de cette boutique est au nom

d’une demoiselle Laurence Martin.

– Tu vois qu’il n’y avait pas besoin de faire des

discours. Et cette Laurence Martin, c’est notre

revendeuse ?

– Non. J’ai vu le notaire. Laurence Martin n’a pas

plus de cinquante ans.

– Elle aurait donc sous-loué ou mis quelqu’un à sa

place ?

– Justement, elle aurait mis la revendeuse... laquelle,

d’après ce que je crois, serait la sœur de Laurence

Martin...

– Où demeure celle-ci ?

– Impossible de le savoir. Le bail date de douze ans,

et l’adresse indiquée n’est pas la bonne.

– Comment paye-t-elle ses termes ?

– Par l’intermédiaire d’un très vieux bonhomme, qui

boite. J’étais donc embarrassé, lorsque, ce matin, les

circonstances m’ont servi.



146

– Heureusement pour toi. Bref ?...

– Bref, ce matin, à la Préfecture, j’ai appris qu’une

certaine dame avait offert cinquante mille francs à M.

Lecourceux, conseiller municipal, s’il changeait les

conclusions d’un rapport qu’il doit déposer

incessamment. M. Lecourceux, qui jouit d’une

réputation assez équivoque, et qui, à la suite d’un

scandale récent, cherche à se réhabiliter, a aussitôt

averti la police. La remise de l’argent par cette dame

doit avoir lieu tout à l’heure dans le bureau où M.

Lecourceux, tous les jours, est à la disposition de ses

électeurs. Deux agents sont déjà cachés dans une pièce

voisine d’où ils constateront la tentative de corruption.

– La femme a donné son nom ?

– Elle ne l’a pas donné, mais le hasard a voulu que,

jadis, M. Lecourceux ait été en relations avec elle, ce

dont elle ne s’est pas souvenue.

– Et c’est Laurence Martin ?

– Laurence Martin. »

D’Enneris se réjouit.

« Parfait. Le lien de complicité qui unit Fagerault à

la mère Trianon va maintenant jusqu’à Laurence

Martin. Or tout ce qui prouve la fourberie du sieur

Fagerault me fait plaisir. Et le bureau du conseiller

municipal se trouve ?



147

– Dans la maison opposée, à l’entresol. Deux

fenêtres seulement. Par-derrière une petite salle

d’attente, donnant, comme le bureau, sur un vestibule.

– C’est tout ce que tu as à me dire ?

– Non. Mais le temps presse. Il est deux heures

moins cinq, et...

– Parle tout de même. Il ne s’agit pas d’Arlette ?

– Si.

– Hein ? Qu’y a-t-il ?

– Je l’ai aperçue hier, ton Arlette, fit Béchoux, une

nuance de moquerie dans la voix.

– Comment ! mais tu m’as dit qu’elle avait quitté

Paris !

– Elle ne l’a pas quitté.

– Et tu l’as rencontrée ? Tu es bien sûr ? »

Béchoux ne répondit pas. Brusquement il s’était

levé à demi et se collait à la vitre.

« Attention ! la Martin... »

De l’autre côté de la rue, en effet, une femme

descendait d’un taxi et payait le chauffeur. Elle était

grande et habillée vulgairement. Le visage semblait dur

et flétri. Cinquante ans peut-être. Elle disparut dans le

couloir d’entrée dont la porte demeurait grande ouverte.



148

« C’est elle, évidemment », dit Béchoux, qui se

disposait à sortir.

D’Enneris l’arrêta par le poignet.

« Pourquoi rigoles-tu ?

– Tu es fou ! je ne rigole pas.

– Si, tout à l’heure, à propos d’Arlette.

– Mais il faut courir en face, sacrebleu !

– Je ne te lâcherai pas avant que tu ne m’aies

répondu.

– Eh bien, voilà Arlette attendait quelqu’un dans une

rue voisine de sa maison.

– Qui ?

– Fagerault.

– Tu mens !

– Je l’ai vu. Ils sont partis ensemble. »

Béchoux réussit à se dégager et traversa la chaussée.

Mais il n’entra pas dans la maison. Il hésitait.

« Non, dit-il. Restons là. Il est préférable de suivre

la Martin, au cas où elle éviterait le piège là-haut. Ton

avis ?

– Je m’en contrefiche, articula d’Enneris, de plus en

plus surexcité. Il s’agit d’Arlette. Tu es monté chez sa





149

mère ?

– Flûte !

– Écoute, Béchoux, si tu ne me réponds pas,

j’avertis Laurence Martin. Tu as vu la mère d’Arlette ?

– Arlette n’a pas quitté Paris. Chaque jour, elle s’en

va et ne rentre que pour dîner.

– Mensonge ! Tu dis ça pour m’embêter... Je

connais Arlette... Elle est incapable... »

Sept à huit minutes s’écoulèrent. D’Enneris se

taisait, mais arpentait le trottoir en frappant du pied et

en bousculant les promeneurs. Béchoux veillait, les

yeux fixés sur l’entrée. Et, soudain, il vit la femme qui

débouchait. Elle les examina d’un regard, puis s’éloigna

dans une autre direction, à une allure trop rapide et avec

un trouble visible.

Béchoux lui emboîta le pas. Mais, lorsqu’elle arriva

devant un escalier du métro, elle s’engouffra tout à

coup sous la voûte et put faire contrôler son billet au

moment où une rame entrait en gare. Béchoux était

distancé. Il eut l’idée de téléphoner à la station voisine,

mais craignit de perdre du temps et abandonna la partie.

« Bredouille ! dit-il en rejoignant d’Enneris.

– Parbleu ! ricana celui-ci, assez content de la

déconvenue de Béchoux. Tu as fait exactement le





150

contraire de ce qu’il fallait faire.

– Qu’est-ce qu’il fallait faire ?

– Entrer chez M. Lecourceux, dès le début, et

t’occuper toi-même de l’arrestation de la Martin. Au

lieu de cela, tu m’embêtes avec Arlette, tu réponds à

mes questions, tu tergiverses et, en fin de compte, te

voilà responsable de ce qui s’est passé là-haut.

– Que se passe-t-il ?

– Allons-y voir. Mais, vrai ! tu as une façon de

manœuvrer ! »

Béchoux grimpa jusqu’à l’entresol du conseiller

municipal. Il y trouva le désordre et le tumulte. Les

deux inspecteurs chargés de la surveillance appelaient

et s’agitaient comme des fous. La concierge de

l’immeuble était montée et criait. Des locataires

survenaient.

Au milieu de son bureau, allongé sur un canapé, M.

Lecourceux agonisait, le front troué et la figure baignée

de sang. Il mourut sans avoir pu parler.

En quelques mots, les inspecteurs mirent Béchoux

au courant. Ils avaient entendu la nommée Martin

renouveler ses propositions relativement à certain

rapport et compter les billets de banque, et ils

s’apprêtaient à faire irruption dans le bureau lorsque M.

Lecourceux, trop pressé, eut le tort d’appeler. Devinant



151

aussitôt le péril, la femme avait dû pousser le verrou,

car ils se heurtèrent à une porte close.

Ils voulurent alors lui couper la retraite en passant

dans le vestibule. Mais la seconde porte résista

également, bien qu’elle ne pût être, de l’extérieur,

fermée ni à clef ni au verrou. Ils poussaient de toutes

leurs forces. À cet instant, un coup de feu retentit.

« La femme Martin était déjà dehors cependant,

objecta Béchoux.

– Aussi n’est-ce pas elle qui a tué, répliqua l’un des

inspecteurs.

– Qui, en ce cas ?

– Ça ne peut être qu’un vieux homme mal fichu, que

nous avions vu assis sur la banquette du vestibule. Il

avait demandé audience, et M. Lecourceux ne devait le

recevoir qu’après la visite de la femme.

– Un complice, sans aucun doute, dit Béchoux. Mais

comment avait-il fermé la seconde porte ?

– Par un morceau de fer à crampon, glissé sous le

battant. Impossible de pousser à fond.

– Et qu’est-il devenu, lui ? Personne ne l’a

rencontré ?

– Si, moi, dit la concierge. Entendant la détonation,

j’ai sauté de ma loge. Un vieux qui descendait me jeta



152

tranquillement « On se bat là-haut. Montez donc. »

Probablement que c’était lui qui avait fait le coup. Mais

comment le soupçonner ? Un bonhomme cassé... qui ne

tient pas debout... et qui boite.

– Qui boite ? s’écria Béchoux. Vous êtes sûre ?

– Sûre et certaine, et qui boite très bas encore. »

Béchoux marmotta :

« C’est le complice de Laurence Martin. La voyant

en danger, il a supprimé M. Lecourceux. »

D’Enneris avait écouté, tout en examinant du coin

de l’œil les chemises des dossiers amoncelés sur le

bureau. Il demanda :

« Tu ne sais pas de quel rapport il s’agit et ce que

Laurence Martin désirait obtenir ?

– Non. M. Lecourceux ne l’avait pas encore précisé.

Mais il s’agissait d’obtenir qu’un des rapports dont était

chargé le conseiller municipal fût modifié dans un

certain sens. »

D’Enneris lisait les titres : Rapport sur les

abattoirs... Rapport sur les halles de quartier... Rapport

sur le prolongement de la rue Vieille-du-Marais...

Rapport...

« À quoi donc penses-tu ? lui dit Béchoux, qui allait

et venait, fort ennuyé de l’événement. C’est une sale



153

affaire, hein ?

– Quelle affaire ?

– Mais cet assassinat...

– Je t’ai déjà dit que je me contrefichais de toute ton

histoire ! Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse que cet

habitué du pot-de-vin ait été tué et que tu aies

manœuvré comme une citrouille ?

– Cependant, observa Béchoux, si Laurence Martin

est une meurtrière, Fagerault que tu prétends être son

complice... »

D’Enneris scanda entre ses dents, et d’un air

furieux :

« Fagerault est un assassin également... Fagerault est

un bandit... Je plains Fagerault si jamais il me tombe

entre les griffes, et il y tombera, aussi vrai que je

m’appelle, de mon vrai nom... »

Il s’interrompit net, mit son chapeau et partit

vivement.

Une auto le conduisit rue Verdrel, chez Arlette. Il

était trois heures moins dix.

« Ah ! monsieur d’Enneris, s’écria Mme Mazolle.

Comme il y a longtemps qu’on ne vous a vu ! Arlette va

être désolée.

– Elle n’est pas là ?



154

Non. Elle se promène tous les jours, vers ces heures-

là. C’est même drôle que vous ne l’ayez pas

rencontrée. »









155

8



Les Martin, incendiaires





Arlette et sa mère se ressemblaient beaucoup. Mais

si abîmé par l’âge et par les soucis que fût le visage de

Mme Mazolle, ce qui lui restait de fraîcheur et

d’expression donnait à croire qu’elle avait été plus

régulièrement belle que sa fille. Pour élever ses trois

enfants, et pour oublier le chagrin que lui avait causé la

conduite des deux aînées, elle avait travaillé avec

acharnement, et elle travaillait encore à la réparation

des dentelles anciennes, ouvrage où elle excellait au

point d’y avoir gagné une petite aisance.

D’Enneris pénétra dans le petit appartement, luisant

et bien propre, et dit :

« Vous ne pensez pas qu’elle soit bientôt de retour ?

– Je ne sais trop. Arlette, depuis son histoire, ne

raconte guère ce qu’elle fait. Elle a toujours peur que je

me tracasse, et tout le bruit qu’on a fait autour d’elle la

désole. Cependant, elle m’a dit qu’elle allait voir un

mannequin qui est malade, une jeune fille qui s’est





156

recommandée à elle par lettre, ce matin. Vous savez

combien Arlette est bonne, et ce qu’elle s’occupe de ses

camarades !

– Et cette jeune fille demeure loin ?

– J’ignore son adresse.

– Dommage ! J’aurais été si content de causer avec

Arlette !

– Mais c’est facile. Elle a dû jeter cette lettre dans la

corbeille, avec ses vieux papiers, et justement je ne les

ai pas encore brûlés... Tenez... ce doit être ça. Oui. Je

me rappelle. Cécile Helluin... à Levallois-Perret, 14,

boulevard de Courcy. Arlette y sera vers quatre heures.

– Sans doute va-t-elle y rejoindre M. Fagerault ?

– Quelle idée ! Arlette n’aime pas sortir avec un

monsieur. Et puis M. Fagerault vient souvent ici.

– Ah ! il vient souvent ? fit d’Enneris d’une voix

crispée.

– Presque tous les soirs. Ils causent de toutes ces

affaires qui intéressent tant Arlette, vous savez... la

Caisse dotale. M. Fagerault lui offre de gros capitaux.

Alors ils alignent des chiffres... ils établissent des plans.

– Il est donc riche, M. Fagerault ?

– Très riche. »





157

Mme Mazolle parlait fort naturellement. Il était clair

que sa fille, désireuse de lui épargner toute émotion, ne

la tenait pas au courant de l’affaire Mélamare. Il reprit

donc :

« Riche et sympathique.

– Très sympathique, affirma Mme Mazolle. Il est

plein d’attentions pour nous.

– Un mariage... dit Jean, en grimaçant un sourire.

– Oh ! monsieur d’Enneris, ne vous moquez pas.

Arlette ne saurait prétendre...

– Qui sait !

– Non, non. D’abord Arlette n’est pas toujours

aimable avec lui. Elle a beaucoup changé, ma petite

Arlette, à la suite de tous ces événements. Elle est

devenue plus nerveuse, un peu fantasque. Vous saviez

qu’elle est fâchée avec Régine Aubry ?

– Est-ce possible ? s’écria d’Enneris.

– Oui, et sans raisons, ou du moins pour des raisons

qu’elle ne m’a pas dites. »

Cette fâcherie surprenait d’Enneris. Que se passait-il

donc ?

Ils échangèrent encore quelques mots. Mais

d’Enneris avait hâte d’agir, et, comme il était trop tôt

pour retrouver Arlette à son rendez-vous, il se fit



158

conduire chez Régine Aubry, qu’il rencontra au

moment où elle sortait de chez elle, et qui lui répondit

vivement :

« Si je suis fâchée avec Arlette ? ma foi, non. Mais

elle l’est peut-être.

– Enfin, qu’est-ce qu’il y a eu ?

– Un soir, j’ai été l’embrasser. Il y avait là Antoine

Fagerault, l’ami des Mélamare. On a bavardé. Deux ou

trois fois, Arlette ne s’est montrée pas gentille avec

moi. Alors je suis partie, sans comprendre.

– Pas autre chose ?

– Rien. Seulement, d’Enneris, si vous tenez tant soit

peu à Arlette, méfiez-vous de Fagerault. Il a l’air bien

empressé, et Arlette pas indifférente du tout. Adieu,

Jean. »

Ainsi, de quelque côté que d’Enneris se retournât,

c’était pour en apprendre davantage sur les relations qui

unissaient Arlette et Fagerault. Le réveil était brusque.

Il s’apercevait tout à coup qu’Antoine Fagerault avait

circonvenu la jeune fille, et il s’apercevait en même

temps qu’Arlette avait pris dans sa pensée, à lui

d’Enneris, une place considérable.

Mais alors si Fagerault, à n’en point douter,

poursuivait et aimait Arlette, est-ce que celle-ci aimait

Fagerault ? Question douloureuse. Qu’elle pût



159

seulement se poser paraissait à d’Enneris la pire des

injures pour Arlette et, pour lui, une humiliation

intolérable.

Et cette question surgissait dans l’effervescence

d’un sentiment dont son orgueil blessé faisait du

premier coup le principe même de sa vie.

« Quatre heures moins quart, se dit-il, en

abandonnant son auto à quelque distance de l’endroit

indiqué. Viendra-t-elle seule ? Fagerault

l’accompagnera-t-il ? »

Le boulevard de Courcy fut tracé récemment, à

Levallois-Perret, en dehors de l’agglomération ouvrière,

et parmi des terrains vagues qui avoisinent la Seine et

où subsistent plusieurs petites usines et installations

particulières. Entre deux longs murs de briques s’ouvre

une allée étroite et boueuse, à l’extrémité de laquelle on

aperçoit le numéro 14 inscrit au goudron sur une

barrière à moitié démolie.

Quelques mètres de couloir en plein air, remplis de

vieux pneumatiques et de châssis d’automobiles hors

d’usage, enveloppent une sorte de garage en bois

marron, avec un escalier extérieur qui monte vers des

mansardes que percent les deux seules fenêtres de cette

façade. Sous l’escalier, une porte avec ce mot

« Frappez. »





160

D’Enneris ne frappa point. À la vérité, il hésitait.

L’idée d’attendre Arlette dehors semblait plus logique.

Mais, en outre, une impression mal définie, qui

s’insinuait en lui, le retenait. L’endroit lui paraissait si

bizarre, et il était si étrange qu’une jeune fille malade

pût habiter l’une de ces mansardes, au-dessus de ce

garage isolé, qu’il eut soudain le pressentiment de

quelque piège tendu à Arlette et qu’il évoqua la bande

sinistre qui évoluait autour de cette affaire et qui

multipliait ses attaques avec une hâte inconcevable. Dès

le début de l’après-midi, tentative de corruption et

assassinat du conseiller municipal. Deux heures plus

tard, machination contre Arlette qu’on attire dans un

guet-apens. Comme agents d’exécution, Laurence

Martin, la mère Trianon et le vieux qui boitait. Comme

chef, Antoine Fagerault.

Tout cela se présentait à lui d’une façon si

rigoureuse que ses doutes furent aussitôt emportés, et,

ne songeant pas que les complices pussent être déjà là,

puisque aucun bruit ne venait de l’intérieur, il conclut

que le plus simple était d’entrer et de se mettre lui-

même à l’affût.

Il essaya très doucement d’ouvrir. La porte était

fermée à clef, ce qui le confirma dans sa certitude qu’il

n’y avait personne.

Hardiment, sans même envisager les risques d’une



161

bataille possible, il crocheta la serrure, dont le

mécanisme était peu compliqué, pesa contre le battant

et glissa la tête. Personne en effet. Des outils. Des

pièces détachées. Quelques douzaines de bidons

d’essence rangés les uns sur les autres. Somme toute un

atelier de réparation qui semblait abandonné et

transformé en dépôt d’essence.

Il poussa davantage. Ses épaules passèrent. Il poussa

encore. Et subitement il eut la sensation qu’un choc

formidable l’atteignait en pleine poitrine. C’était un

bras de métal, fixé à la cloison, actionné par un ressort,

et qui, lorsque le battant prenait une certaine position

d’ouverture, se déclenchait avec une violence inouïe.

Durant quelques secondes, d’Enneris demeura

suffoqué et chancela, perdant ainsi tous ses moyens de

résistance. Cela suffisait aux adversaires qui le

guettaient, postés derrière les piles de bidons. Et, bien

que ce ne fussent que deux femmes et un vieillard, ils

eurent tout loisir de lui lier les bras et les jambes, de le

bâillonner, de l’asseoir contre un établi de fer et de l’y

attacher solidement.

D’Enneris ne s’était pas trompé dans ses

suppositions : un guet-apens était préparé contre

Arlette, et c’est lui, le premier, qui s’y jetait

étourdiment. Il reconnut la mère Trianon et Laurence

Martin. Quant au vieillard, il ne boitait pas, mais il ne



162

fallait guère d’attention pour constater que sa jambe

droite fléchissait un peu, et qu’il devait, à l’occasion,

accentuer ce fléchissement pour laisser croire qu’il

boitait de façon constante. C’était l’assassin du

conseiller municipal.

Les trois complices ne manifestèrent aucune

excitation. On les devinait accoutumés aux pires

besognes, et le fait d’avoir paré l’offensive imprévue de

d’Enneris devait être pour eux un incident tout naturel

auquel ils n’attribuaient pas une importance de victoire.

La mère Trianon se pencha sur lui et revint auprès

de Laurence Martin. Elles eurent une conversation dont

d’Enneris ne surprit que quelques bribes.

« Tu crois vraiment que c’est ce type-là ?

– Oui, c’est bien le type qui m’a relancée dans ma

boutique.

– Jean d’Enneris, alors, murmura Laurence Martin,

un type dangereux pour nous. Probable qu’il était avec

Béchoux sur le trottoir de la rue La Fayette.

Heureusement qu’on veillait et que j’ai entendu

l’approche de ses pas ! Pour, sûr qu’il avait rendez-vous

avec la petite Mazolle !

– Que veux-tu en faire ? souffla la revendeuse,

certaine que d’Enneris ne pouvait surprendre ses

paroles.



163

– Ça ne se discute pas, dit Laurence, sourdement.

– Hein ?

– Dame ! tant pis pour lui. »

Les deux femmes se regardèrent. Laurence montrait

un visage intraitable, d’une énergie sombre. Elle

ajouta :

« Aussi, pourquoi se mêle-t-il de nos affaires, celui-

là ? Dans ta boutique d’abord... et puis rue La Fayette...

et puis ici... Vrai, il en sait trop sur nous et nous

livrerait. Demande à papa. »

Il n’était pas nécessaire de demander son avis à celui

que Laurence Martin appelait papa. Les solutions les

plus redoutables devaient trouver auprès de ce très vieil

homme au masque sévère, aux yeux éteints, à la peau

desséchée par l’âge, un partisan farouche. À le voir agir

d’ailleurs et commencer des préparatifs encore

inexplicables, d’Enneris jugea que « papa » l’avait tout

de suite condamné à mort, et qu’il le tuerait froidement

comme il avait tué M. Lecourceux.

Moins expéditive, la revendeuse parlementa, très

bas. Laurence s’impatienta et, brutalement :

« Assez de bêtises ! Toi, tu es toujours pour les

demi-mesures. Il faut ce qu’il faut. Lui ou nous.

– On pourrait le tenir enfermé.





164

– Tu es folle. Un type comme ça !

– Alors ?... Comment ?...

– Comme la petite, parbleu... »

Laurence prêta l’oreille, puis regarda dehors par un

trou qui perçait la cloison de bois.

« La voici... Au bout de l’allée... Et maintenant,

chacun son rôle, hein ? »

Tous les trois se turent. D’Enneris les voyait de face

et leur trouvait un air de ressemblance très marqué, qui

se révélait surtout par la même expression résolue.

C’étaient évidemment, dans les mauvais coups et dans

le crime, des actifs, des êtres accoutumés à l’initiative

et à l’exécution. D’Enneris ne doutait point que les

deux femmes fussent sœurs et que le vieux fût leur

père. Celui-là surtout effrayait le captif. Il ne donnait

point l’impression de la vie réelle, mais plutôt d’une vie

automatique, fabriquée, et se révélant par gestes

commandés d’avance. La tête présentait des angles

brusques, des méplats rigides. Pas de méchanceté ni de

cruauté. On eût dit un bloc de pierre taillé en ébauche.

Cependant on frappa, comme l’ordonnait

l’inscription.

Laurence Martin, qui épiait contre la porte, ouvrit et,

laissant la visiteuse dehors, prit une intonation heureuse

et reconnaissante.



165

« Mademoiselle Mazolle, n’est-ce pas ? Comme

c’est gentil à vous de vous déranger ! Ma fille est là-

haut, bien malade. Vous allez monter... et ce qu’elle va

être contente de vous voir ! Vous avez été dans la

même maison de couture, il y a deux ans, chez

Lucienne Oudart. Vous ne vous rappelez pas ? Ah ! elle

ne vous a pas oubliée, elle ! »

La voix d’Arlette répondit des mots que l’on ne

perçut point. Elle était claire et fraîche, et ne trahissait

pas la moindre appréhension.

Laurence Martin sortit pour la conduire en haut. La

revendeuse cria, de l’intérieur :

« Je t’accompagne ?

– Pas la peine », dit Laurence, d’un ton qui

signifiait : « Je n’ai besoin de personne... je suis assez

forte pour cela. »

On entendit les marches craquer sous les pas.

Chacune d’elles rapprochait Arlette du danger, de la

mort.

D’Enneris pourtant n’éprouvait pas encore de

craintes trop vives. Le fait qu’on ne l’avait pas tué, lui,

du premier coup, indiquait que l’exécution du plan

criminel exigeait certains délais, et tout répit laisse un

peu d’espoir.

Il y eut des piétinements au-dessus du plafond, puis,



166

soudain, un cri déchirant... que suivirent d’autres cris,

de plus en plus faibles. Puis le silence. La lutte n’avait

pas été longue. D’Enneris pensa qu’Arlette était,

comme lui, ligotée et bâillonnée. « Pauvre gosse ! » se

dit-il.

Après un moment, les marches craquèrent de

nouveau et Laurence Martin entra.

« C’est fait, annonça-t-elle. Et facilement. Elle a

tourné de l’œil presque aussitôt.

– Tant mieux, dit la revendeuse. Tant mieux si elle

ne se réveille pas tout de suite. Elle ne s’apercevra de la

chose qu’au dernier moment. »

D’Enneris frissonna. Aucune phrase ne pouvait

annoncer d’une façon plus formelle le dénouement

voulu par les complices et les souffrances probables. Et

son pressentiment était si juste qu’il en eut la

confirmation immédiate par un accès de révolte qui

secoua subitement la marchande à la toilette.

« Car, enfin, quoi ? rien n’oblige à ce qu’elle

souffre, cette petite ! Pourquoi ne pas en finir avec

elle ? N’est-ce pas ton avis, papa ? »

Tranquillement, Laurence présenta un bout de

corde.

« Facile. Tu n’as qu’à lui passer ça autour du cou... à

moins que tu n’aimes mieux une incision à la gorge,



167

proposa-t-elle, en lui offrant un menu poignard. Moi, je

ne m’en charge pas. Ce ne sont pas des choses qu’on

fait de sang-froid. »

La mère Trianon ne broncha plus, et, jusqu’à la

minute même de leur départ, ils ne prononcèrent pas un

seul mot. Mais, sans tarder, et puisque, là-haut, Arlette

était réduite à l’impuissance, « papa », comme elles

disaient l’une et l’autre, continuait sa besogne,

manœuvrant de telle manière que l’effroyable menace

prenait corps, et que la réalité s’imposait à d’Enneris,

inexorable et monstrueuse.

Tout autour de l’atelier, le vieux avait placé sur

deux rangs des bidons d’essence, tous pleins, comme on

pouvait s’en rendre compte à la vue de son effort. Il en

déboucha plusieurs, et il aspergea d’essence les cloisons

et le parquet, sauf, sur une longueur de trois mètres, les

lames qui aboutissaient à la porte. Ainsi réserva-t-il un

passage conduisant au milieu de l’atelier, en un endroit

où il empila d’autres bidons les uns par-dessus les

autres.

Dans un de ces bidons, il trempa la longue corde que

tenait Laurence Martin et qu’elle lui tendit. À eux deux,

ils la déposèrent le long du passage. Le vieillard

émécha l’autre extrémité, tira de sa poche une boîte

d’allumettes et mit le feu à la mèche. Quand ce fut bien

pris, il se releva.



168

Tout cela était accompli méthodiquement, par un

homme qui, au cours de sa longue carrière, avait dû

perpétrer beaucoup de besognes du même genre, et qui

prenait plaisir non pas tant à l’acte lui-même qu’à la

perfection qu’il mettait à l’accomplir. C’était en

quelque sorte « fignolé ». Rien n’était laissé à

l’imprévu, et il ne restait plus aux trois complices qu’à

s’en aller paisiblement.

C’est ce qu’ils firent, après avoir, derrière eux,

tourné la clef dans la serrure. Ils avaient remonté le

mécanisme. Inévitablement, l’œuvre diabolique

s’accomplirait. La baraque flamberait comme un

copeau de bois sec, et Arlette disparaîtrait sans qu’il

soit jamais possible d’identifier les quelques vestiges

calcinés qu’on retrouverait parmi les cendres. Pourrait-

on même soupçonner qu’il y avait eu incendie

volontaire ?

La mèche brûlait. D’Enneris estima que la

catastrophe se produirait entre la douzième et la

quinzième minute.

Lui, dès la première seconde, il avait commencé le

travail pénible de sa libération, se contractait,

s’amincissait, gonflait ses muscles. Mais les nœuds

étaient confectionnés de telle façon que tout effort les

resserrait davantage et enfonçait les liens dans la chair.

Malgré son extraordinaire habileté, malgré tous les



169

exercices de ce genre qu’il avait accomplis en prévision

de pareilles circonstances, il ne comptait pas aboutir à

temps. Sauf un miracle impossible l’explosion aurait

lieu.

Il était au supplice. Désespéré d’être pris

stupidement au piège et de ne pouvoir rien faire,

désespéré de savoir la malheureuse Arlette au bord de

l’abîme, il enrageait aussi de ne rien comprendre à

l’horrible aventure. La liaison entre Antoine Fagerault

et les trois complices comptait, pour tant de raisons

formelles, au nombre de ces vérités qu’on n’a pas le

droit de discuter. Mais pourquoi Fagerault, chef de la

bande, et dont le vieillard ne pouvait être que l’agent

d’exécution, pourquoi Fagerault avait-il ordonné cet

abominable assassinat ? Ses plans, qui semblaient

jusqu’ici établis sur la conquête amoureuse de la jeune

fille, étaient-ils changés au point de comporter sa mort ?

La mèche brûlait. Le petit serpent de feu cheminait

vers le but, selon la ligne impitoyable dont rien ne le

ferait dévier. Là-haut, Arlette, évanouie, impuissante en

tout cas, était condamnée. Elle ne se réveillerait qu’aux

premières flammes.

« Encore sept minutes, encore six minutes... »,

pensait d’Enneris avec épouvante.

À peine s’il avait réussi à relâcher un peu ses liens.

Cependant son bâillon tomba. Il aurait pu crier. Il aurait



170

pu appeler Arlette et lui dire toute la douceur des

sentiments qui le portaient vers elle, tout ce qu’il y avait

de frais et de spontané dans cet amour qu’il ignorait et

dont il n’avait la conscience profonde qu’à l’instant où

tout s’effondrait autour de lui. Mais à quoi bon des

paroles ? À quoi bon, si elle dormait, lui apprendre

l’affreuse menace et la réalité toute proche ?

Et puis non, il ne voulait pas perdre confiance. Des

miracles se produisent quand il le faut. Que de fois déjà,

traqué de toutes parts, inerte, condamné sans rémission,

avait-il été secouru par quelque hasard prodigieux ! Or

trois minutes restaient. Peut-être les mesures prises par

le vieillard se révéleraient-elles insuffisantes ? Peut-être

la mèche s’éteindrait-elle en montant le long de ce

bidon de métal auquel déjà elle touchait.

De toutes ses forces, il se raidit contre les nœuds qui

le torturaient. Après tout, elle était là, sa ressource

dernière, dans la vigueur surhumaine de ses bras et de

son thorax. Les cordes n’allaient-elles pas éclater ? Le

miracle ne viendrait-il pas de lui-même, d’Enneris ? Il

vint d’un autre côté, et d’un autre côté que Jean ne

pouvait certes pas prévoir. Des pas précipités retentirent

soudain dans l’allée, et une voix proféra :

« Arlette ! Arlette ! »

L’intonation était celle de quelqu’un qui arrive au

secours, et qui donne du courage en annonçant la



171

délivrance immédiate. La porte fut ébranlée. Comme on

ne pouvait pas l’ouvrir, on la frappa à coups de pied, à

coups de poing. Une planche s’abattit, laissant un

orifice par où passer la main à hauteur de la serrure.

D’Enneris, voyant un bras qui s’agitait, cria :

« Inutile ! Poussez ! La serrure ne tient pas ! Hâtez-

vous ! »

De fait, la serrure sauta. La porte fut à moitié

démolie. Quelqu’un fit irruption dans l’atelier. C’était

Antoine Fagerault.

D’un coup d’œil, il vit le péril et bondit sur le bidon

qu’il écarta du pied au moment où la partie enflammée

attaquait le bord supérieur. Il écrasa la flamme sous son

talon, puis, par prudence, dispersa les autres bidons qui

formaient le tas central.

Jean d’Enneris avait redoublé d’efforts pour se

libérer. Il ne voulait pas devoir le fait matériel de sa

libération à Fagerault, et que cet homme se penchât et

fît le geste de couper ses liens. Tout de même, lorsque

Fagerault vint vers lui et murmura : « Ah ! c’est

vous ? » Jean, débarrassé de ses entraves, ne put

s’empêcher de dire :

« Je vous remercie. Quelques secondes de plus et ça

y était.

– Arlette ? demanda l’autre.



172

– En haut !

– Vivante ?

– Oui. »

Ils s’élancèrent tous deux et grimpèrent les marches

extérieures.

« Arlette ! Arlette ! me voici, cria Fagerault. Il n’y a

rien à craindre. »

La porte ne résista pas plus que celle du hangar, et

ils entrèrent dans une mansarde exiguë où la jeune fille

était attachée sur un lit de sangle et bâillonnée.

Ils la délièrent vivement. Elle les regarda tous deux

d’un air égaré, et Fagerault expliqua :

« Nous avons été avertis l’un et l’autre, chacun de

notre côté, et nous nous sommes retrouvés ici... trop

tard pour les prendre au collet, les misérables. Ils ne

vous ont pas fait de mal ? Vous n’avez pas eu trop

peur ? »

Il passait ainsi sous silence l’affreuse tentative de

meurtre et l’œuvre de salut qu’il avait accomplie.

Arlette ne répondit pas. Elle ferma les yeux. Ses

mains frissonnèrent.

Après un instant, ils l’entendirent murmurer :

« Si, j’ai eu peur... Une fois encore cette attaque...





173

Qui donc m’en veut ainsi ?...

– On vous a attirée dans ce garage ?

– Une femme... je n’ai vu qu’une femme. Elle m’a

fait monter dans cette pièce, et elle m’a renversée...

Et elle dit, trahissant l’effroi qui, malgré la présence

des deux hommes, la torturait encore :

« La même femme que la première fois... oh ! cela,

j’en suis sûre, la même femme... j’ai reconnu sa façon

d’agir, son étreinte, sa voix... c’était la femme de

l’auto... la femme... la femme... »

Elle se tut, subitement épuisée, et désireuse de

repos. Les deux hommes la laissèrent un instant, et, sur

l’étroit palier qui surmontait, les marches devant la

mansarde, ils se trouvèrent dressés l’un contre l’autre.

Jamais Jean n’avait autant exécré son rival. L’idée

que Fagerault les avait sauvés tous deux, Arlette et lui,

l’exaspérait. Il ressentait la plus violente humiliation.

Antoine Fagerault était le maître des événements qui,

tous, tournaient en sa faveur.

« Elle est plus calme que je ne l’aurais pensé, dit

Fagerault à voix basse. Elle n’a pas eu conscience du

danger couru, et il faut qu’elle l’ignore. »

Il parlait comme s’il eût été déjà en relations

directes avec d’Enneris, et comme s’il admettait que





174

chacun d’eux sût tout ce que l’autre savait. Aucune

affectation de supériorité, qui eût pu rappeler le service

rendu. Il gardait son air de sérénité habituelle et un

visage à demi souriant et sympathique. Rien ne

marquait, du moins chez lui, qu’il y eût lutte entre eux

et rivalité.

Mais Jean, qui contenait mal sa colère, entama tout

de suite le duel, comme il l’eût fait avec un adversaire

déclaré, et, lui pesant fortement sur l’épaule :

« Causons, voulez-vous ? puisque nous en avons

l’occasion.

– Oui, mais tout bas. Le bruit d’une querelle lui

serait funeste, et on croirait vraiment, ce qui m’étonne,

que c’est une querelle que vous cherchez.

– Non, pas de querelle, déclara d’Enneris dont

l’attitude agressive contredisait les paroles. Ce que je

cherche, ce que je veux, c’est une mise au point.

– À propos de quoi ?

– À propos de votre conduite.

– Ma conduite est claire. Je n’ai rien à cacher, et, si

je consens à répondre à vos questions, c’est que mon

affection pour Arlette me rappelle votre amitié pour

elle. Interrogez-moi.

– Oui. D’abord que faisiez-vous dans la boutique du





175

« Trianon » quand je vous y ai rencontré ?

– Vous le savez.

– Je le sais ? Comment ?

– Par moi.

– Par vous ? C’est la première fois que je vous parle.

– Ce n’est pas la première fois que vous m’écoutez

parler.

– Et où donc ?

– À l’hôtel Mélamare, le soir du jour où vous

m’avez poursuivi avec Béchoux. Durant les

confidences de Gilberte de Mélamare, et durant mes

explications, vous étiez tous deux à l’affût derrière la

tapisserie. Celle-ci a bougé quand vous êtes entrés dans

la pièce voisine. »

D’Enneris fut un peu interloqué. Rien ne lui

échappait donc, à cet individu ? Il continua d’un ton

plus âpre :

« Ainsi vous prétendez que votre objectif est le

même que le mien ?

– Les faits le prouvent. Je m’efforce, comme vous,

de découvrir les gens qui ont volé les diamants, les gens

qui persécutent mes amis Mélamare et qui s’acharnent

après Arlette Mazolle.





176

– Et parmi eux se trouve cette marchande à la

toilette ?

– Oui.

– Mais pourquoi, entre elle et vous, ce coup d’œil

d’intelligence qui l’a mise en garde contre moi ?

– C’est vous qui interprétez ce coup d’œil comme

un avertissement. En fait je l’observais.

– Peut-être. Mais elle a fermé sa boutique et elle a

disparu.

– Parce qu’elle s’est défiée de nous tous.

– Et, selon vous, c’est une complice ?

– Oui.

– À ce titre, elle n’est pas étrangère au meurtre du

conseiller municipal Lecourceux ? »

Antoine Fagerault sursauta. On eût dit vraiment

qu’il ignorait ce meurtre.

« Hein ! M. Lecourceux a été tué ?

– Il y a trois heures au plus.

– Trois heures ? M. Lecourceux est mort ? Mais

c’est effrayant !

– Vous le connaissiez très bien, n’est-ce pas ?

– De nom seulement. Mais je savais que nos





177

ennemis devaient aller le voir, qu’ils voulaient acheter

ses services, et je n’étais pas rassuré sur leurs

intentions.

– Vous êtes certain que ce sont eux qui ont agi en

l’occurrence ?

– Certain.

– Ils ont donc de l’argent, pour offrir ainsi cinquante

billets de mille ?

– Parbleu ! avec la vente d’un seul diamant !

– Leurs noms ?

– Je les ignore.

– Je vais vous renseigner, du moins en partie, fit

d’Enneris en l’observant. Il y a la sœur de la

revendeuse, une dame Laurence Martin, qui avait loué

la boutique... Il y a un homme très vieux, qui boite.

– C’est cela ! c’est cela ! dit vivement Antoine

Fagerault. Et ce sont ces trois-là que vous avez

retrouvés ici, n’est-ce pas, et qui vous ont attaché ?

– Oui. »

Fagerault s’était assombri. Il murmura :

« Quelle fatalité ! J’ai été prévenu trop tard... sans

quoi je les empoignais.

– La justice s’en chargera. Le brigadier Béchoux les



178

connaît maintenant tous les trois. Ils ne peuvent lui

échapper.

– Tant mieux ! dit Fagerault, ce sont trois bandits

redoutables, et, si on ne les coffre pas, un jour ou

l’autre, ils réussiront à supprimer Arlette. »

Tout ce qu’il disait semblait l’expression profonde

de la vérité. Il n’hésitait jamais à répondre, et il n’y

avait jamais la moindre contradiction entre les

événements et la manière, si naturelle, dont il les

expliquait.

« Quel fourbe ! » pensait d’Enneris, qui s’obstinait à

l’accuser, et qui cependant était troublé par tant de

logique et de franchise.

Au fond de lui, il avait supposé que toute la nouvelle

aventure d’Arlette était combinée entre Antoine

Fagerault et ses trois complices, afin que Fagerault

apparût comme un sauveur aux yeux d’Arlette. Mais, en

ce cas, pourquoi cette mise en scène ? Pourquoi la jeune

fille n’en avait-elle pas été le témoin effaré ? Et

pourquoi même, vis-à-vis d’elle, Fagerault avait-il la

délicatesse de ne pas se targuer de son intervention ?

À brûle-pourpoint, il dit à Fagerault :

« Vous l’aimez ?

– Infiniment, répondit l’autre avec ferveur.





179

– Et Arlette, elle vous aime ?

– Je le crois.

– Qu’est-ce qui vous le fait croire ? »

Fagerault sourit doucement, sans fatuité, et

répondit :

« Parce qu’elle m’a donné la meilleure preuve de

son amour.

– Laquelle ?

– Nous sommes fiancés.

– Hein ? Vous êtes fiancés ? »

Il fallut à d’Enneris un effort prodigieux de volonté

pour prononcer ces mots avec un calme apparent. La

blessure fut profonde. Ses poings se crispèrent.

« Oui, affirma Fagerault, depuis hier soir.

– Mme Mazolle, que j’ai vue tout à l’heure, ne m’en

a pas parlé.

– Elle ne le sait pas. Arlette ne veut pas encore le lui

dire.

– C’est une nouvelle pourtant qui lui sera agréable.

– Oui, mais Arlette désire l’y préparer peu à peu.

– De sorte que tout s’est passé en dehors d’elle ?

– Oui. »



180

D’Enneris se mit à rire nerveusement.

– Et Mme Mazolle qui croyait sa fille incapable de

donner un rendez-vous à un homme ! Quelle

désillusion ! »

Antoine Fagerault prononça avec gravité :

« Nos rendez-vous ont lieu dans un endroit et devant

des personnes qui donneraient toute satisfaction à Mme

Mazolle si elle les connaissait.

– Ah ! Et qui donc ?

– À l’hôtel de Mélamare, et en présence de Gilberte

et de son frère. »

D’Enneris n’en revenait pas. Le comte de Mélamare

protégeait les amours du sieur Fagerault avec Arlette,

Arlette fille naturelle, mannequin, et sœur de deux

mannequins qui avaient mal tourné ! En vertu de quoi

cette indulgence incroyable ?

« Ils sont donc au courant ? dit Jean.

– Oui.

– Et ils approuvent ?

– Entièrement.

– Toutes mes félicitations. De tels appuis sont en

votre faveur. Du reste le comte vous doit beaucoup, et

vous avez été longtemps l’ami de la maison.





181

– Il y a une autre raison, dit Fagerault, qui a renoué

notre intimité.

– Puis-je savoir ?

– Certes. M. et Mme de Mélamare, comme vous le

comprenez, ils ont gardé du drame où ils ont failli

sombrer, l’un et l’autre un souvenir d’horreur. La

malédiction qui pèse sur leur famille depuis un siècle, et

qui semble s’exercer sur elle parce qu’elle habite cet

hôtel, les a conduits à une décision irrévocable.

– Laquelle ? ils ne veulent plus y demeurer ?

– Ils ne veulent même plus conserver l’hôtel

Mélamare. C’est lui qui attire sur eux le malheur. Ils le

vendent.

– Est-ce possible ?

– C’est à peu près fait.

– Ils ont trouvé un acquéreur ?

– Oui.

– Qui donc ?

– Moi.

– Vous ?

– Oui. Arlette et moi, nous avons l’intention d’y

habiter. »







182

9



Les fiançailles d’Arlette





Il était dit qu’Antoine Fagerault serait pour Jean

l’occasion de constantes surprises. Ses relations avec

Arlette, leur mariage inattendu, la sympathie que leur

témoignaient les Mélamare, l’inconcevable achat de

l’hôtel, autant de coups de théâtre, annoncés d’ailleurs

comme des événements les plus normaux de la vie

quotidienne.

Ainsi, durant les jours où d’Enneris s’était

volontairement tenu à l’écart pour juger plus sainement

une situation dont il ne devinait point d’ailleurs la

gravité, l’adversaire avait profité magnifiquement des

délais accordés, et avancé fort loin sa ligne de bataille.

Mais était-ce vraiment un adversaire, et leur rivalité

amoureuse, à tous deux, impliquait-elle réellement la

perspective d’une bataille ? D’Enneris était contraint de

s’avouer qu’il ne possédait aucune preuve certaine, et

qu’il se guidait d’après sa seule intuition.

« À quand la signature du contrat de vente ? dit-il en





183

plaisantant. À quand le mariage ?

– Dans trois ou quatre semaines. »

D’Enneris eût eu de la joie à le saisir à la gorge, cet

intrus qui s’installait dans la vie selon son bon plaisir, et

contrairement à ses volontés à lui, d’Enneris. Mais il

aperçut Arlette qui s’était levée, et qui apparaissait, pâle

encore et toute fiévreuse, vaillante cependant.

« Allons-nous-en, dit-elle. Je ne veux pas rester plus

longtemps. Et je ne veux pas non plus savoir ce qui

s’est passé, et non plus que maman le sache. Plus tard,

vous me raconterez cela.

– Plus tard, oui, fit d’Enneris. Mais en attendant, il

faut que nous vous défendions mieux que nous ne

l’avons fait contre les attaques. Et pour cela, il n’est

qu’un moyen, c’est de nous concerter tous deux, M.

Fagerault et moi. Le voulez-vous, monsieur ? Si nous

nous entendons, Arlette est hors de danger.

– Certes, s’écria Fagerault, et soyez sûr que, pour

ma part, je ne suis pas bien loin de la vérité.

– À nous deux, nous la découvrirons tout entière. Je

vous dirai ce que je sais, et vous ne me cacherez rien de

ce que vous savez.

– Rien. »

D’Enneris lui tendit la main, d’un geste spontané,





184

auquel l’autre riposta par un geste non moins

chaleureux.

« Je vous ai mal jugé, monsieur, fit d’Enneris.

L’homme qu’a choisi Arlette ne peut être indigne

d’elle. »

L’alliance fut conclue. Jamais d’Enneris n’avait

donné une poignée de main où il y eût plus de haine

inassouvie et un tel désir de vengeance, et jamais

cependant adversaire n’avait accueilli ses avances avec

plus de cordialité et de franchise.

Ils redescendirent tous trois devant le garage.

Arlette, trop fatiguée pour marcher, pria Fagerault de

chercher une voiture. Et, tout de suite, profitant de ce

qu’elle était seule avec Jean d’Enneris, elle lui dit :

« J’ai des remords envers vous, mon ami. J’ai fait

beaucoup de choses sans vous en prévenir, et des

choses qui ont dû vous être désagréables.

– Pourquoi désagréables, Arlette ? Vous avez

contribué à sauver M. de Mélamare et sa sœur... n’était-

ce pas mon intention également ? D’autre part, Antoine

Fagerault vous a fait la cour, et vous avez accepté de

vous fiancer à lui. C’est votre droit. »

Elle se tut. La nuit tombait, et d’Enneris voyait à

peine son joli visage. Il demanda :

« Vous êtes heureuse, n’est-ce pas ? »



185

Arlette affirma :

« Je le serais tout à fait si vous me gardiez votre

amitié.

– Ce n’est pas de l’amitié que j’ai pour vous,

Arlette. »

Comme elle ne répondait pas, il insista :

« Vous comprenez bien ce que je veux dire, n’est-ce

pas, Arlette ?

– Je le comprends, murmura-t-elle, mais je ne le

crois pas. »

Et, vivement, d’Enneris se rapprochant, elle reprit :

« Non, non, ne parlons pas davantage.

– Comme vous êtes déconcertante, Arlette ! Je vous

l’ai dit dès les premiers jours. Et j’éprouve encore près

de vous cette impression d’une chose cachée, d’un

secret... un secret qui se mêle à tous ceux qui rendent

cette affaire mystérieuse.

– Je n’ai aucun secret, affirma-t-elle.

– Si, si, et je vous en délivrerai, de même que je

vous délivrerai de vos ennemis. Je les connais tous déjà,

je les vois agir... je les surveille... l’un d’eux surtout,

Arlette, le plus dangereux et le plus fourbe... »

Il fut sur le point d’accuser Fagerault, et dans la





186

pénombre il sentit qu’Arlette attendait ses paroles. Mais

il ne les prononça point, car les preuves lui manquaient.

« Le dénouement est proche, dit-il. Mais je ne dois

pas le brusquer. Suivez votre route, Arlette. Je ne vous

demande qu’une promesse, c’est de me revoir autant

que cela sera nécessaire, et de vous arranger pour que je

sois reçu, comme vous l’êtes, chez M. et Mme

de Mélamare.

– Je vous le promets... »

Fagerault revenait.

« Un mot encore, dit Jean. Vous êtes bien mon

amie ?

– Du plus profond de mon cœur.

– Alors, à bientôt, Arlette. »

Une voiture stationnait au bout de l’allée. Fagerault

et d’Enneris se serrèrent de nouveau la main, et Arlette

partit avec son fiancé.

« Va, mon bonhomme, se dit Jean, pendant qu’ils

s’éloignaient, va. J’en ai maté de plus difficiles que toi,

et je jure Dieu que tu n’épouseras pas la femme que

j’aime, que tu n’habiteras pas l’hôtel Mélamare, et que

tu rendras le corselet de diamants. »

Dix minutes après, Béchoux surprenait d’Enneris

tout pensif, au même endroit. Le brigadier accourait,



187

essoufflé, en compagnie de deux acolytes.

« J’ai un tuyau. De la rue La Fayette, Laurence

Martin a dû venir dans ces parages où elle a loué, il y a

quelque temps, une sorte de remise.

– Tu es prodigieux, Béchoux, fit d’Enneris.

– Pourquoi ?

– Parce que tu finis toujours par arriver au but. Trop

tard, il est vrai... enfin, tu y arrives.

– Que veux-tu dire ?

– Rien. Sinon que tu dois poursuivre ces gens-là

sans répit, Béchoux. C’est par eux que nous serons

renseignés sur leur chef.

– Ils ont donc un chef ?

– Oui, Béchoux, et qui a pour lui une arme terrible.

– Quoi ?

– Une gueule d’honnête homme.

– Antoine Fagerault ? Alors tu soupçonnes donc

toujours ce type-là ?

– Je fais plus que de le soupçonner, Béchoux.

– Eh bien, moi, le brigadier Béchoux, ici présent, je

te déclare que tu te mets le doigt dans l’œil. Je ne me

trompe jamais sur la physionomie des gens.





188

– Même sur la mienne », ricana d’Enneris, en le

quittant.

L’assassinat du conseiller municipal Lecourceux et

les circonstances où il se produisit remuèrent l’opinion

publique. Lorsqu’on sut, par les révélations de

Béchoux, que l’affaire se rattachait à celle du corselet,

que la boutique de la revendeuse à la toilette que l’on

recherchait avait comme locataire en nom la demoiselle

Laurence Martin, et que cette Laurence Martin était

celle-là même à laquelle M. Lecourceux avait donné

audience, tout l’intérêt, un moment assoupi, se réveilla.

On ne parla plus que de Laurence Martin et du vieux

qui boitait, complice et assassin. Les raisons du crime

demeurèrent inexplicables, car il fut impossible de

savoir exactement sur la rédaction de quel rapport

Laurence Martin avait voulu influer par une offre

d’argent. Mais tout cela semblait si bien combiné, et par

des gens si exercés dans la pratique du crime, qu’on ne

douta point que ce fussent les mêmes qui avaient

agencé l’affaire du corselet de diamants, et les mêmes

aussi qui avaient machiné le complot mystérieux contre

M. de Mélamare et sa sœur. Laurence, le vieillard, la

revendeuse, les trois associés redoutables, devinrent

célèbres en quelques jours. Leur arrestation d’ailleurs

paraissait imminente.

D’Enneris revit Arlette chaque jour à l’hôtel



189

Mélamare. Gilberte n’oubliait pas l’audace avec

laquelle Jean l’avait fait évader et le rôle qu’il avait

joué. Il reçut donc, sur la recommandation d’Arlette, le

meilleur accueil auprès d’elle et auprès du comte.

Le frère et la sœur avaient repris confiance dans la

vie, quoique leur résolution de quitter Paris et de vendre

leur hôtel fût définitive. Ils éprouvaient le même besoin

de partir et considéraient comme un devoir de faire au

destin hostile le sacrifice de la vieille maison familiale.

Mais ce qui restait encore de leurs longues

inquiétudes se dissipait au contact de la jeune fille et de

leur ami Fagerault. Arlette apportait dans cette

demeure, pour ainsi dire abandonnée depuis plus d’un

siècle, sa grâce, sa jeunesse, la clarté de ses cheveux

blonds, l’équilibre de sa nature et l’élan de son

enthousiasme. Elle s’était fait aimer, à son insu et tout

naturellement, de Gilberte et du comte, et d’Enneris

comprit pourquoi, dans leur désir de la rendre heureuse,

ils avaient cru concourir à une bonne action en

appuyant les prétentions de Fagerault, de celui qu’ils

considéraient comme leur bienfaiteur.

Quant à lui, Fagerault, très gai, toujours de bonne

humeur, expansif et insouciant, il exerçait sur eux une

influence profonde, qu’Arlette semblait subir au même

point. Il était vraiment le type de l’homme qui n’a pas

d’arrière-pensée et qui s’abandonne à la vie en toute



190

confiance et en toute sécurité.

Aussi avec quelle attention anxieuse d’Enneris

étudiait la jeune fille ! Il y avait entre elle et lui, malgré

leur conversation affectueuse devant le garage de

Levallois, une certaine gêne que Jean n’essayait pas de

combattre. Et, cette gêne, il s’obstinait à croire

qu’Arlette la conservait même en dehors de lui, et

qu’elle ne se laissait pas aller au bonheur naturel d’une

femme qui aime et dont le mariage approche.

On n’eût point dit qu’elle envisageait l’avenir à ce

point de vue, et que cet hôtel de Mélamare, qu’elle

allait habiter, fût sa maison d’épouse. Lorsqu’elle en

parlait avec Fagerault – et c’était tout le sujet de leurs

conversations – ils semblaient aménager le siège social

d’une œuvre philanthropique. C’est qu’en effet l’hôtel

Mélamare, selon les projets d’Arlette, devenait le Foyer

de la « Caisse dotale ». Là se réunirait le conseil

d’administration. Là les protégées d’Arlette auraient

leur salle de lecture. Le rêve d’Arlette, mannequin de

chez Chernitz, se réalisait. Il n’était jamais question des

rêves d’Arlette jeune fille.

Fagerault était le premier à en rire.

« J’épouse une œuvre sociale, disait-il. Je ne suis

pas un mari, mais un commanditaire. »

Un commanditaire ! Ce mot, chez d’Enneris,





191

dominait toutes ses pensées dans leur évolution autour

d’Antoine Fagerault. De si vastes projets, achat d’hôtel

commandite, installations, révélaient une grosse

fortune. D’où venait cette fortune ? Les

renseignements, recueillis par le brigadier Béchoux

auprès du consulat et de la légation argentine,

établissaient qu’effectivement une famille Fagerault

s’était installée à Buenos Aires une vingtaine d’années

auparavant, et que le père et la mère étaient morts au

bout de dix ans. Mais ces gens-là ne possédaient rien, et

l’on avait dû rapatrier leur fils Antoine, un tout jeune

adolescent à cette époque. Comment cet Antoine que,

depuis, les Mélamare avaient connu assez pauvre,

s’était-il, enrichi soudain ? Comment... sinon par le vol

récent des merveilleux diamants de Van Houben ?

L’après-midi et le soir, les deux hommes ne se

quittaient pour ainsi dire pas. Chaque jour ils prenaient

le thé chez les Mélamare. Tous deux pleins d’entrain,

allègres et démonstratifs, ils se prodiguaient les

marques de leur amitié et de leur sympathie, se

tutoyaient à l’occasion et ne tarissaient pas d’éloges

l’un sur l’autre. Mais de quel œil frémissant d’Enneris

épiait son rival !

Et comme il sentait parfois le regard aigu de

Fagerault qui le fouillait jusqu’au fond de l’âme !

De l’affaire, entre eux, il n’était jamais question. Pas



192

un mot de cette collaboration que d’Enneris avait

réclamée et qu’il eût refusée si l’autre l’avait offerte. En

réalité, c’était un duel implacable, avec des assauts

invisibles, des ripostes sournoises, des feintes, et une

égale fureur contenue.

Un matin, d’Enneris avisa, aux environs du square

Laborde, bras dessus bras dessous, Fagerault et Van

Houben qui paraissaient au mieux. Ils suivirent la rue

Laborde et s’arrêtèrent devant une boutique fermée. Du

doigt, Van Houben montra l’enseigne : « Agence

Barnett et Cie ». Ils s’éloignèrent en parlant avec

animation.

« C’est bien cela, se dit Jean, les deux fourbes se

sont acoquinés. Van Houben me trahit et raconte à

Fagerault que d’Enneris n’est autre que l’ex-Barnett. Or

un type de la force de Fagerault ne peut manquer, à bref

délai, d’identifier Barnett et Arsène Lupin. En ce cas il

me dénonce. Qui démolira l’autre, Lupin ou

Fagerault ? »





Cependant Gilberte prenait ses dispositions de

départ. Jeudi le 28 avril (et l’on était au 15), les

Mélamare devaient abandonner leur hôtel. M.

de Mélamare signerait le contrat de vente et Antoine

donnerait un chèque. Arlette préviendrait sa mère, les

bans seraient publiés et le mariage aurait lieu vers le



193

milieu de mai.

Un peu de temps encore s’écoula. Une telle

exécration lançait l’un contre l’autre d’Enneris et

Fagerault que leur camaraderie affectée n’y résistait pas

toujours. Malgré eux les deux hommes se laissaient

aller, par instants, à prendre posture d’adversaires.

Fagerault eut l’audace d’amener Van Houben au thé des

Mélamare, et Van Houben marqua la plus grande

froideur vis-à-vis de Jean. Il parla de diamants et

déclara qu’Antoine Fagerault était sur la piste du

voleur, et il dit cela avec un tel accent de menace que

d’Enneris se demanda si le dessein de Fagerault n’était

pas de le mettre en cause, lui, d’Enneris.

La bataille ne pouvait tarder. D’Enneris, dont les

idées s’appuyaient sur une réalité de plus en plus solide,

en avait fixé la date et l’heure. Mais ne serait-il pas

devancé ? Un fait dramatique se produisit qui lui parut

de mauvais augure à ce sujet.

Il avait pris à sa solde le portier du Mondial Palace

où demeurait Fagerault et il savait par lui, et par

Béchoux, d’ailleurs, dont la surveillance ne se

démentait pas, que Fagerault ne recevait jamais ni

lettres ni visites. Un matin, néanmoins, d’Enneris fut

averti qu’on avait perçu quelques mots d’une

communication téléphonique, très courte, échangée

entre Fagerault et une femme. Rendez-vous était pris



194

pour le soir à onze heures et demie dans le jardin du

Champ-de-Mars, « à la même place que la dernière

fois ».

Le soir, dès onze heures, Jean d’Enneris rôda au

pied de la tour Eiffel et dans les jardins. Il faisait une

nuit sans lune et sans étoiles. Il chercha longtemps et ne

rencontra pas Fagerault. Ce n’est guère avant minuit

qu’il avisa, sur un banc, une masse épaisse qui lui parut

être une femme ployée en deux, la tête presque sur les

genoux.

« Eh ! dites donc, cria Jean, on ne dort pas comme

ça en plein air... Tenez, voilà qu’il pleut. »

La femme ne remuait pas. Il se pencha, sa lampe

électrique à la main, vit une tête sans chapeau, des

cheveux gris et une mante qui traînait sur le sable. Il

souleva la tête qui retomba aussitôt : il avait eu le temps

de reconnaître, toute pâle, de la pâleur d’une morte, la

marchande à la toilette, la sœur de Laurence Martin.

L’endroit se trouvait à l’écart des allées centrales, au

milieu de massifs, mais non loin de l’École militaire.

Or, sur l’avenue, passaient deux agents cyclistes dont il

attira l’attention d’un coup de sifflet, et qu’il appela au

secours.

« C’est bête ce que je fais, se dit-il. À quoi bon

m’occuper de cela ? »





195

Dès que les agents se furent approchés, il leur

expliqua sa découverte. On dévêtit un peu la femme et

l’on aperçut le manche d’un poignard planté au-dessous

de l’épaule. Les mains étaient froides. La mort devait

remonter à trente ou quarante minutes. Le sable, à

l’entour, était piétiné, comme si la victime s’était

débattue. Mais la pluie, qui commençait à tomber

fortement, effaçait les traces.

« Il faudrait une automobile, observa l’un des

agents, et la porter au poste. »

Jean s’offrit.

« Amenez le corps jusqu’à l’avenue. Moi, je reviens

avec une voiture : la station est tout près.

Il se mit à courir. Mais, à la station, au lieu de

monter dans le taxi, il se contenta d’avertir le chauffeur

et de l’envoyer au-devant des agents. Pour lui, il

s’éloigna du côté opposé à vive allure.

« Pas la peine de faire du zèle, se disait-il. On me

demanderait mon nom. Je serais convoqué à

l’instruction. Que de tracas pour un homme paisible !

Mais qui diable a tué cette revendeuse ? Antoine

Fagerault, à qui elle avait donné rendez-vous ?

Laurence Martin qui a voulu se débarrasser de sa sœur ?

Il y a une chose de plus en plus évidente, c’est que la

brouille est entre les complices. Avec cette hypothèse,





196

tout s’explique, la conduite de Fagerault, ses plans,

tout... »

Le lendemain, les journaux de midi relatèrent en

quelques lignes l’assassinat d’une vieille femme dans

les jardins du Champ-de-Mars. Mais, le soir, double

coup de théâtre ! La victime n’était autre que la

marchande à la toilette de la rue Saint-Denis, c’est-à-

dire la complice de Laurence Martin et de son père... Et

dans une de ses poches on avait recueilli un bout de

papier qui portait ce nom tracé d’une écriture grossière

et visiblement déguisée « Ars. Lupin. » En outre les

agents cyclistes racontèrent l’épisode de l’homme

trouvé près du cadavre et qui s’était prudemment

esquivé. Aucun doute : Arsène Lupin se trouvait mêlé à

l’affaire du corselet de diamants !

C’était absurde, et le public ne manqua pas de

réagir. Arsène Lupin ne tuait jamais, et n’importe quel

misérable pouvait avoir inscrit le nom d’Arsène Lupin.

Mais quel avertissement pour Jean d’Enneris ! Combien

le fait d’évoquer la silhouette de Lupin prenait de

signification ! La menace était directe : « Abandonne la

partie. Laisse-moi libre. Sinon je te dénonce, car j’ai en

main toutes les preuves par lesquelles on remonte de

d’Enneris à Barnett et de Barnett à Lupin. »

Mieux que cela, ne suffisait-il pas de prévenir le

brigadier Béchoux... Béchoux, toujours inquiet, qui ne



197

subissait qu’avec impatience l’autorité de d’Enneris et

qui saisirait avidement l’occasion d’une aussi

magnifique revanche ?

Or c’est ce qu’il advint. Sous prétexte de poursuivre

l’enquête relative aux diamants, Antoine Fagerault, de

même qu’il avait introduit Van Houben, amena

Béchoux chez les Mélamare, et l’attitude gauche et

compassée du brigadier avec d’Enneris ne pouvait

laisser place à la moindre hésitation : pour Béchoux,

d’Enneris devenait brusquement Lupin. Seul Lupin

avait pu accomplir les exploits que Béchoux avait vu

Barnett accomplir, et seul Lupin avait pu rouler

Béchoux comme Béchoux avait été roulé ; Béchoux

devait donc sans retard, et d’accord avec ses chefs de la

Préfecture, préparer l’arrestation de Jean d’Enneris.

Ainsi, chaque jour, la situation empirait. Fagerault,

qui avait paru soucieux et désemparé à la suite de

l’aventure du Champ-de-Mars, recouvrait son humeur

habituelle, mais, volontairement ou non, prenait vis-à-

vis de Jean une sorte de désinvolture dont l’arrogance

se déguisait mal. On le sentait triomphant, comme un

homme qui n’a plus qu’à lever le doigt pour que se

déclenche tout le mécanisme de la victoire.

Le samedi qui précéda le contrat de vente, il bloqua

d’Enneris dans un coin et lui dit :

« Eh bien, qu’est-ce que vous pensez de tout cela ?



198

– De tout cela ?

– Oui, de cette intervention de Lupin ?

– Bah ! je suis plutôt sceptique à cet égard.

– Tout de même, il y a des charges contre lui, et il

paraît qu’on le file de près, et que sa capture n’est plus

qu’une question d’heures.

– Sait-on jamais ? Le personnage est malin.

– Si malin qu’il soit, je ne sais pas comment il

pourra s’en tirer.

– Je vous avoue que je ne me tourmente pas pour

lui.

– Moi non plus, remarquez-le. Je parle en spectateur

désintéressé. À sa place...

– À sa place ?...

– Je filerais à l’étranger.

– Ce n’est pas le genre d’Arsène Lupin.

– Alors j’accepterais une transaction. »

D’Enneris s’étonna :

« Avec qui ? et à propos de quoi ?

– Avec le possesseur des diamants.

– Ma foi, fit d’Enneris, en riant, étant donné ce

qu’on sait de Lupin, je crois que les bases de



199

transaction seraient faciles à déterminer.

– Et ces bases ?

– Tout pour moi. Rien pour toi. »

Fagerault sursauta, croyant à une apostrophe directe.

« Hein ? Que dites-vous ?

– Je prête à Lupin une formule de réponse conforme

à ses habitudes. Tout pour Lupin, rien pour les autres. »

Fagerault rit de bon cœur à son tour, et sa

physionomie était si loyale que d’Enneris s’irrita. Rien

ne lui était plus désagréable que l’impression « bon

enfant » qui se dégageait d’Antoine et qui attirait au

jeune homme toutes les sympathies. Et l’anomalie

apparaissait cette fois au moment même où Fagerault se

croyait assez fort pour agir en provocateur. D’Enneris

jugea bon d’engager le fer sans plus tarder, et, passant

subitement du ton de la plaisanterie au ton d’hostilité,

prononça :

« Pas de phrases entre nous. Ou du moins le

minimum. Trois ou quatre suffisent. J’aime Arlette.

Vous aussi. Si vous persistez à l’épouser, je vous

démolis. »

Antoine parut stupéfait de l’algarade. Cependant, il

répliqua, sans se démonter :

« J’aime Arlette et je l’épouserai.



200

– Donc, refus ?

– Refus. Il n’y a aucune raison pour que je subisse

des ordres que vous n’avez, vous, aucun droit à me

donner.

– Soit. Choisissons le jour de la rencontre. La

signature du contrat de vente a lieu mercredi prochain,

n’est-ce pas ?

– Oui, l’après-midi, à six heures et demie.

– J’y serai.

– À quel titre ?

– M. de Mélamare et sa sœur partent le lendemain.

J’irai leur dire adieu.

– Vous serez certainement le bienvenu.

– Donc à mercredi.

– À mercredi. »

Au sortir de cet entretien, d’Enneris ne tergiversa

pas. Restaient quatre jours. À aucun prix, il ne voulait

courir le moindre risque durant cette période. Il fit donc

un « plongeon » dans les ténèbres. On ne le vit plus

nulle part. Deux inspecteurs de la Sûreté déambulèrent

devant son rez-de-chaussée. D’autres surveillèrent la

maison d’Arlette Mazolle, d’autres celle de Régine

Aubry, d’autres la rue qui bordait le jardin des

Mélamare. Aucune trace de Jean d’Enneris.



201

Mais, durant ces quatre jours, caché dans une de ces

retraites bien aménagées qu’il possédait à Paris, ou bien

camouflé comme lui seul savait le faire, avec quelle

fièvre il s’occupa de la bataille finale, concentrant toute

son attention sur les derniers points qui demeuraient

obscurs et agissant ensuite selon le résultat de sa

méditation ! Jamais il n’avait senti plus vivement la

nécessité d’être prêt, et l’obligation, en face d’un

adversaire, d’envisager les pires éventualités.

Deux expéditions nocturnes lui procurèrent certaines

indications qui lui manquaient. Son esprit discernait à

peu près nettement toute la chaîne des faits et toute la

psychologie de l’affaire. Il connaissait ce qu’on appelait

le secret des Mélamare, et dont les Mélamare n’avaient

entraperçu qu’une face. Il savait la raison mystérieuse

qui donnait tant de force aux ennemis du comte et de sa

sœur. Et il voyait clairement le rôle joué par Antoine

Fagerault.

« Ça y est ! s’écria-t-il le mercredi à son réveil. Mais

je dois bien savoir que, lui aussi, il doit se dire : « Ça y

est ! » et que je peux me heurter à des périls que je ne

soupçonne pas. Advienne que pourra ! »

Il déjeuna de bonne heure, puis se promena.

Il réfléchissait encore. Ayant traversé la Seine, il

acheta un journal de midi qui venait de paraître, le

déplia machinalement, et, tout de suite, fut attiré par un



202

titre sensationnel, en tête de colonne. Il s’arrêta et lut

posément :

« Le cercle se rétrécit autour d’Arsène Lupin, et

l’affaire évolue dans le nouveau sens que laissaient

prévoir les derniers événements. On sait qu’un

monsieur de tournure jeune et vêtu avec élégance

cherchait, il y a quelques semaines, des renseignements

sur une marchande à la toilette qu’il tâchait de

retrouver. Cette femme, dont il se procura l’adresse,

n’était autre que la revendeuse de la rue Saint-Denis.

Or, le signalement de ce monsieur correspond

exactement au signalement de l’individu que les agents

cyclistes ont surpris au Champ-de-Mars près du

cadavre, et qui s’est enfui sans avoir depuis donné

signe de vie. À la Préfecture, on est persuadé qu’il

s’agit d’Arsène Lupin. (Voir à la troisième page.) »

Et à la troisième page, en dernière heure, cet

entrefilet signé : « Un lecteur assidu. »

« Le monsieur élégant que l’on poursuit

s’appellerait, selon certaines informations, d’Enneris.

Serait-ce le vicomte Jean d’Enneris, ce navigateur qui,

soi-disant, a fait le tour du monde en canot automobile

et dont on a fêté l’arrivée l’année dernière ? D’autre

part, on est fondé à croire que le célèbre Jim Barnett,

de l’agence Barnett et Cie, ne faisait qu’un avec Arsène



203

Lupin. S’il en est ainsi, nous pouvons espérer que la

trinité Lupin-Barnett-d’Enneris n’échappera pas

longtemps aux recherches, et que nous serons

débarrassés de cet insupportable individu. Pour cela,

ayons confiance dans le brigadier Béchoux. »

D’Enneris replia rageusement le journal. Il ne

doutait pas que les conclusions du « lecteur assidu » ne

provinssent d’Antoine Fagerault, lequel tenait toutes les

ficelles de l’aventure et dirigeait le brigadier Béchoux.

« Voyou ! grinça-t-il. Tu me le paieras... et un bon

prix ! »

Il se sentait mal à l’aise, gêné dans ses mouvements,

et déjà comme traqué. Les passants avaient l’air de

policiers qui le dévisageaient. N’allait-il pas s’enfuir,

comme le lui avait conseillé Fagerault ?

Il hésita, songeant aux trois moyens de fuite qu’il

avait toujours à sa disposition : un avion, une auto, et,

toute proche, sur la Seine, une vieille péniche.

« Non, c’est trop bête, se dit-il. Un type comme moi

ne flanche pas à l’heure de l’action. Ce qui est vexant,

c’est que je vais être obligé, en tout état de cause, de

lâcher mon joli nom de d’Enneris. Dommage ! Il était

allègre et bien français. En outre, me voilà fichu comme

gentleman navigateur ! »

Inconsciemment néanmoins, obéissant à sa nature, il



204

inspectait la rue contiguë au jardin. Personne. Aucun

agent. Il contourna l’hôtel. Rue d’Urfé, rien de suspect

non plus. Et il pensa que Béchoux et Fagerault, ou bien

ne l’avaient pas cru capable d’affronter le danger – et ce

devait être le désir secret de Fagerault – ou bien avaient

pris toutes leurs mesures à l’intérieur de l’hôtel.

Cette idée le cingla. Il ne voulait pas qu’on l’accusât

de lâcheté. Il tâta ses poches, pour être bien sûr qu’il

n’y avait pas laissé, par mégarde, un revolver ou un

couteau, ustensiles qu’il qualifiait de néfastes. Puis il

marcha vers la porte cochère.

Une hésitation suprême : cette façade des communs,

morose et sombre, ressemblait à un mur de prison. Mais

la vision souriante, un peu ingénue, un peu triste,

d’Arlette lui traversa l’esprit. Allait-il livrer la jeune

fille sans la défendre ?

Il plaisanta, en lui-même :

« Non, Lupin, n’essaie pas de te donner le change.

Pour défendre Arlette, tu n’as pas besoin d’entrer dans

la souricière et de risquer ta précieuse liberté. Non. Tu

n’as qu’à faire tenir au comte une toute petite missive

où tu lui révéleras le secret des Mélamare et le rôle

qu’Antoine Fagerault joue là-dedans. Quatre lignes

suffisent. Pas une de plus. Mais, en réalité, rien ne

t’empêchera de sonner à cette porte, pour la raison bien

simple que cela t’amuse. C’est le danger que tu aimes.



205

C’est la lutte que tu cherches. C’est le corps à corps

avec Fagerault que tu veux. Tu succomberas peut-être à

la tâche – car ils sont prêts à te recevoir, les gredins ! –

mais, avant tout, cela te passionne de tenter la belle

aventure et d’affronter l’ennemi sur son terrain, sans

armes, seul, et le sourire aux lèvres... »

Il sonna.









206

10



Le coup de poing





« Bonjour, François, dit-il, en pénétrant dans la cour

d’un pas léger.

– Bonjour, monsieur, fit le vieux domestique.

Monsieur nous a quittés, ces jours-ci...

– Mon Dieu, oui, dit Jean,. qui plaisantait souvent

avec François, et qui pensa que le bonhomme n’était

pas encore prévenu contre lui. Mon Dieu, oui ! Affaires

de famille... héritage d’un oncle de province... un bon

petit million.

– Tous mes compliments, monsieur.

– Bah ! je ne suis pas encore décidé à l’accepter.

– Est-ce possible, monsieur ?

– Mon Dieu, oui, c’est un million de dettes. »

Jean fut content de cette innocente facétie qui lui

prouvait son entière liberté d’esprit. Mais, à cet instant,

il discerna un rideau de tulle qui se rabattit vivement à

l’une des fenêtres de l’hôtel, pas assez vite cependant



207

pour qu’il ne pût reconnaître la face du brigadier

Béchoux, lequel veillait au rez-de-chaussée dans une

pièce à usage de salle d’attente.

« Je vois, dit Jean, que le brigadier est à son poste.

Toujours l’enquête sur les diamants ?

– Toujours, monsieur. Je me suis laissé dire qu’il y

aurait du nouveau sous peu. Le brigadier a posté trois

hommes. »

Jean se réjouit. Trois gaillards choisis parmi les plus

vigoureux... tout un corps de garde... quelle chance ! De

telles précautions rendaient les siennes efficaces. Sans

représentants de l’autorité, son plan s’écroulait.

Il monta les six marches du perron, puis l’escalier.

Dans le salon se trouvaient réunis le comte et sa sœur,

Arlette, Fagerault et Van Houben, venu, également pour

dire adieu. L’atmosphère était paisible, et ils avaient

tous l’air de si bien s’entendre que d’Enneris eut encore

une légère hésitation en pensant que deux ou trois

minutes allaient suffire pour jeter la perturbation au

milieu de ce bon accord.

Gilberte de Mélamare l’accueillit avec affabilité. Le

comte lui tendit gaiement la main. Arlette, qui causait à

l’écart, vint vers lui, tout heureuse de le voir.

Décidément aucune de ces trois personnes ne

connaissait les nouvelles de la dernière heure, n’avait lu





208

le journal du soir qu’il tenait en poche, et ne

soupçonnait l’accusation lancée contre lui et le duel qui

se préparait.

En revanche, la poignée de main de Van Houben fut

glaciale. Évidemment, celui-là savait. Quant à

Fagerault, il ne bougea pas, et, assis entre les deux

fenêtres, continua de feuilleter un album. Il y avait là

tant d’affectation et de défi que Jean d’Enneris brusqua

les choses et qu’il s’écria :

« Le sieur Fagerault est absorbé par son bonheur et

ne me voit même pas... ou ne veut pas me voir... »

Le sieur Fagerault esquissa un geste vague, comme

s’il eût accepté que le duel ne fût pas engagé sur-le-

champ. Mais Jean ne l’entendait point ainsi, et rien ne

pouvait faire qu’il ne prononçât pas les mots prémédités

et n’accomplît pas les gestes voulus. Comme les grands

capitaines, il estimait qu’il faut toujours prendre pour

soi le bénéfice de la surprise et se jeter ainsi à travers

les plans de l’adversaire. L’offensive, c’est la moitié de

la victoire.

Dès qu’il eut donné des explications sur son absence

et qu’il se fut renseigné sur le départ du comte et de sa

sœur, il saisit les deux mains d’Arlette et lui dit :

« Et toi, ma petite Arlette, es-tu heureuse ? mais tout

à fait heureuse, heureuse sans arrière-pensée, et sans





209

regret ? heureuse comme tu mérites de l’être ? »

Ce tutoiement, anormal en un pareil moment,

produisit un effet de stupeur. Chacun comprit que

d’Enneris avait agi dans une intention déterminée et qui

n’avait rien de pacifique.

Fagerault se leva, pâle, touché par la soudaineté de

l’attaque, alors qu’il devait avoir tout combiné pour

attaquer lui-même, et à la minute choisie par lui.

Le comte et Gilberte, choqués, avaient eu un haut-

le-corps. Van Houben exhala un juron. Tous trois

regardaient Arlette avant d’intervenir. Mais la jeune

fille ne semblait pas s’offusquer, elle. Ses yeux

souriants levés vers Jean, elle le regardait comme un

ami à qui l’on accorde des privilèges particuliers.

« Je suis heureuse, dit-elle. Tous mes projets vont

être exécutés, et, grâce à cela, beaucoup de mes

camarades se marieront selon leur inclination. »

Mais d’Enneris n’avait pas ouvert les hostilités pour

se contenter de cette tranquille affirmation. Il insista :

« Il ne s’agit pas de tes camarades, petite Arlette,

mais de toi, et de ton droit personnel à te marier selon

ton cœur. Est-ce bien le cas, Arlette ? »

Elle rougit et ne répondit point.

Le comte s’écria :





210

« Je suis vraiment étonné de cette question. Ce sont

là des choses qui ne concernent qu’Antoine et sa

fiancée.

– Et il est inconcevable... commença Van Houben.

– Il est encore plus inconcevable, interrompit

d’Enneris avec douceur, que notre chère Arlette se

sacrifie à ses idées généreuses et se marie sans amour.

Car telle est bien la situation, et il faut que vous la

connaissiez, monsieur de Mélamare, puisqu’il en est

encore temps : Arlette n’aime pas Antoine Fagerault.

Elle n’a même pour lui qu’une sympathie médiocre,

n’est-ce pas, Arlette ? »

Arlette baissa la tête, sans protester. Le comte, les

bras croisés, suffoquait d’indignation. Comment se

pouvait-il que d’Enneris, si correct et si réservé, fît

preuve d’une telle grossièreté ?

Mais Antoine Fagerault s’était avancé jusqu’à Jean

d’Enneris, il avait perdu son expression insouciante et

bon enfant, et, par un effet singulier, sous l’action de la

colère, et peut-être aussi d’une peur confuse, il prenait

un air d’une méchanceté imprévue.

« De quoi vous mêlez-vous ?

– De ce qui me regarde.

– Les sentiments d’Arlette envers moi vous

regardent ?



211

– Certes, puisque son bonheur est en jeu.

– Et, selon vous, elle ne m’aime pas ?

– Fichtre non !

– Et votre intention ?...

– Est d’empêcher ce mariage. »

Antoine tressauta.

« Ah ! vous vous permettez... Eh bien, puisqu’il en

est ainsi, je riposte, moi ! et sans ménagement ! vous

allez voir ça... »

Résolument il arracha le journal qui sortait de la

poche de d’Enneris, le déplia sous les yeux du comte et

s’exclama :

« Tenez, cher ami, lisez cela, et vous verrez ce que

c’est que ce monsieur. Lisez surtout l’article de la

troisième page... L’accusation est nette... »

Et, emporté par un élan furieux qui contrastait avec

sa nonchalance habituelle, il lut lui-même, d’un trait,

les réflexions implacables du « lecteur assidu ».

Le comte et sa sœur écoutaient, confondus. Arlette

fixait des yeux éplorés sur Jean d’Enneris.

Celui-ci ne bronchait pas. Il jeta simplement, entre

deux phrases :

« Pas besoin de lire, Antoine. Pourquoi ne récites-tu



212

pas par cœur, puisque c’est toi qui as composé ce joli

réquisitoire ? »

Fagerault achevait d’un ton de déclamation, et le

doigt tendu vers Jean :

« ... on est fondé à croire que le célèbre Jim Barnett,

de l’agence Barnett et Cie, ne faisait qu’un avec Arsène

Lupin. S’il en est ainsi, nous pouvons espérer que la

trinité Lupin-Barnett-d’Enneris n’échappera pas

longtemps aux recherches, et que nous serons

débarrassés de cet insupportable individu. Pour cela,

ayons confiance dans le brigadier Béchoux. »

Le silence fut solennel. L’accusation frappait

d’horreur le comte et Gilberte. Jean souriait.

« Appelle-le donc, ton brigadier Béchoux. Car il

faut que vous sachiez, monsieur de Mélamare, que le

sieur Antoine a introduit ici Béchoux et ses alguazils,

uniquement pour moi. J’avais annoncé ma visite, et l’on

me sait fidèle à ma parole. Entre donc, mon vieux

Béchoux. Tu es là qui t’agites derrière la tapisserie,

ainsi que Polonius. C’est indigne d’un policier de ta

valeur. »

La tapisserie fut écartée. Béchoux entra, le visage

résolu, mais avec l’aspect d’un homme qui n’usera de

sa toute-puissance qu’au moment où il le jugera à

propos.



213

Van Houben, qui haletait d’impatience, se précipita

vers lui.

« Relevez le défi, Béchoux ! Arrêtez-le. C’est le

voleur des diamants. Il faut qu’il rende gorge. Après

tout, vous êtes le maître ici ! »

M. de Mélamare s’interposa.

« Un instant. Je désire que tout se passe chez moi

dans le calme et dans l’ordre. »

Et, s’adressant à d’Enneris :

« Qui êtes-vous, monsieur ? Je ne vous demande pas

de rétorquer les accusations de cet article, mais de me

dire loyalement si je dois encore vous considérer

comme le vicomte Jean d’Enneris...

– Ou comme le cambrioleur Arsène Lupin »,

interrompit d’Enneris, en riant.

Il se tourna vers la jeune fille.

« Assieds-toi, ma petite Arlette. Tu es tout émue. Il

ne faut pas. Assieds-toi. Et quoi qu’il advienne, sois

sûre que tout finira bien, puisque c’est pour toi que je

travaille. »

Et, revenant au comte, il lui dit :

« Je ne répondrai pas à votre question, monsieur de

Mélamare, pour ce motif qu’il ne s’agit pas de savoir

qui je suis, mais de savoir ce que c’est qu’Antoine



214

Fagerault ici présent. »

Le comte retint Fagerault qui voulait s’élancer, fit

taire Van Houben qui parlait de ses diamants, et Jean

continua :

« Si je suis venu ici, sans que rien m’y obligeât,

ayant en poche ce journal dont j’avais lu l’article, et

sachant que Béchoux, stimulé par Fagerault, m’y

attendait avec un mandat, c’est que le danger couru par

moi me semblait beaucoup moins grand que le danger

couru par notre chère Arlette... et couru par vous

également et par Mme de Mélamare. Ce que je suis,

c’est une affaire entre Béchoux et moi. Nous la

réglerons à part. Ce qu’est Antoine Fagerault, voilà le

problème urgent qu’il faut résoudre. »

Cette fois, M. de Mélamare ne put contenir

Fagerault, lequel, tout pantelant, vociférait :

« Qui suis-je alors ? Réponds donc ! Ose répondre !

Qui suis-je, selon toi ! »

Jean prononça, comme s’il commençait une

énumération sur le bout de chacun de ses doigts :

« Tu es le voleur du corselet...

– Tu mens ! interrompit Antoine. Moi, le voleur du

corselet ! »

Jean continua avec flegme :





215

« Tu es l’homme qui a enlevé Régine Aubry et

Arlette Mazolle.

– Tu mens !

– L’homme qui a dérobé les objets du salon.

– Tu mens !

– Le complice de la revendeuse qui est morte dans

le jardin du Champ-de-Mars.

– Tu mens !

– Le complice de Laurence Martin et de son père.

– Tu mens !

– Enfin, tu es l’héritier de cette race implacable qui,

depuis trois quarts de siècle, persécute la famille de

Mélamare. »

Antoine tremblait de rage. À chacune des

accusations, il haussait le ton.

« Tu mens ! tu mens ! tu mens ! »

Et, lorsque d’Enneris eut fini, il se planta tout contre

lui, le geste menaçant, et balbutia d’une voix âpre :

« Tu mens !... Tu dis des choses au hasard... parce

que tu aimes Arlette et que tu crèves de jalousie... Ta

haine vient de là, et aussi de ce que je vois clair dans

ton jeu depuis le début. Tu as peur. Oui, tu as peur,

parce que tu devines que j’ai des preuves..., toutes les



216

preuves possibles... (il frappait son veston à l’endroit du

portefeuille), toutes les preuves que Barnett et

d’Enneris, c’est Arsène Lupin... Oui, Arsène Lupin !...

Arsène Lupin ! »

Hors de lui, comme exaspéré par ce nom d’Arsène

Lupin, il criait de plus en plus fort, et sa main se crispait

à l’épaule de d’Enneris.

Celui-ci, qui ne reculait pas d’une semelle, lui dit

gentiment :

« Tu nous casses les oreilles, Antoine. Ça ne peut

pas durer comme ça. »

Il fit une pause. L’autre ne cessait pas de hurler.

« Tant pis pour toi, dit Jean. Je t’avertis pour la

dernière fois : baisse le ton. Sans quoi, il va t’arriver

quelque chose de fort désagréable. Tu persistes ?

Allons, tu l’auras bien voulu, et je te prie de remarquer

que j’y ai mis toute la patience nécessaire.

Attention !... »

Ils étaient si près l’un de l’autre que leurs torses se

heurtaient presque. Entre eux le poing de d’Enneris se

fraya un chemin avec la vitesse d’un projectile et s’en

vint frapper Fagerault à l’extrémité du menton.

Fagerault vacilla, plia les jambes ainsi qu’une bête

blessée, toucha du genou et s’étendit tout de son long.





217

Dans le tumulte, parmi des clameurs de révolte, le

comte et Van Houben voulurent s’emparer de Jean,

tandis que Gilberte et Arlette cherchaient à soigner

Antoine. De ses deux bras tendus, d’Enneris les écarta

tous les quatre, et, les tenant à distance, interpella

Béchoux d’une voix pressante :

« Aide-moi, Béchoux. Allons, mon vieux camarade

de bataille, un coup de main. Tu sais bien, toi qui m’as

vu souvent à l’œuvre, que je n’agis pas à l’aveuglette, et

que je dois avoir des raisons graves pour casser les

vitres. Ma cause est la tienne, dans cette affaire. Aide-

moi, Béchoux. »

Impassible, le brigadier avait assisté à la scène,

comme un arbitre qui juge les coups. et qui ne prend de

décision qu’en connaissance de cause. Les événements

se présentaient de telle façon qu’il ne pouvait manquer,

d’un côté comme de l’autre, d’y trouver son bénéfice, et

que le duel à mort qui venait de s’engager lui livrerait

les deux combattants pieds et poings liés. Aussi les

appels au vieux camarade de bataille le laissèrent

complètement insensible. Béchoux était bien décidé à

se conduire en réaliste.

Il dit à d’Enneris :

« Tu sais que j’ai trois hommes en bas ?

– Je sais, et je compte sur toi pour les utiliser contre





218

toute cette bande de fripouilles.

– Et contre toi peut-être, ricana Béchoux.

– Si le cœur t’en dit. Tu as tous les atouts en main

aujourd’hui. Joue ta partie sans pitié. C’est ton droit et

ton devoir. »

Béchoux prononça, comme s’il obéissait à ses

réflexions, alors qu’il subissait la volonté de d’Enneris :

« Monsieur le comte de Mélamare, dans l’intérêt de

la justice, je vous prie de patienter. Si les accusations

lancées contre Antoine Fagerault sont fausses, nous ne

tarderons pas à le savoir. En tout cas, je prends l’entière

responsabilité de ce qui arrivera. »

C’était laisser à d’Enneris toute latitude. Il en profita

aussitôt pour accomplir l’acte le plus ahurissant que

l’on pût concevoir. Il tira de sa poche un petit flacon

rempli d’un liquide brunâtre et en versa la moitié sur

une compresse toute préparée. Une odeur de

chloroforme se dégagea. D’Enneris appuya ce masque

sur le visage d’Antoine Fagerault et l’y attacha par un

cordon passé autour de la tête.

La chose était si extravagante, en opposition si forte

avec ce que le comte pouvait permettre, qu’il fallut un

nouvel effort de Béchoux pour apaiser M. de Mélamare

et sa sœur. Arlette demeurait interdite, ne sachant que

penser et les larmes aux yeux. Van Houben tempêtait.



219

Cependant Béchoux, qui ne pouvait plus reculer,

insista. :

« Monsieur le comte, je connais l’individu. Je vous

affirme que nous devons attendre. »

Et Jean, s’étant relevé, s’approcha de M.

de Mélamare et lui dit :

« Je m’excuse sincèrement, monsieur, et je vous

supplie de croire qu’il n’y a là, de ma part, ni caprice ni

brutalité inutile. La vérité doit être découverte souvent

par des moyens spéciaux. Or, cette vérité, c’est tout

simplement le secret des machinations qui ont fait tant

de mal à votre famille et à vous-même... Vous

entendez, monsieur... le secret des Mélamare... Je le

connais. Il ne tient qu’à vous de le connaître et de

détruire le maléfice. Ne m’accorderez-vous pas les

vingt minutes de confiance dont j’ai besoin ? Vingt

minutes, pas davantage. »

D’Enneris n’attendit même pas la réponse de M.

de Mélamare. Son offre était de celles qu’on ne refuse

pas. Il se tourna vers Van Houben, et d’un ton plus sec :

« Toi, tu m’as trahi. Soit. Passons là-dessus.

Aujourd’hui, veux-tu les diamants que cet homme t’as

volés ? Si oui, cesse de grogner. Il te les rendra. »

Restait le brigadier Béchoux. D’Enneris lui dit :

« À ton tour, Béchoux. Voici ta part de butin. Je



220

t’offre d’abord la vérité, cette vérité que tous les gens

de la Préfecture cherchent vainement autour de toi, et

que tu leur serviras toute chaude. Je t’offre ensuite

Antoine Fagerault, que je te livrerai comme un cadavre,

s’il ne marche pas droit. Et, en fin de compte, je t’offre

les deux complices, Laurence Martin et son père. Il est

quatre heures. À six heures exactement, tu les auras. Ça

te va ?

– Oui.

– Donc, nous sommes d’accord. Seulement...

– Seulement ?

– Marche avec moi jusqu’au bout. Si, à sept heures

du soir, je n’ai pas tenu toutes mes promesses, c’est-à-

dire si je n’ai pas révélé le secret des Mélamare, éclairci

toute l’affaire et livré les coupables, je jure sur

l’honneur que je tendrai mon poignet au cabriolet de fer

et que je t’aiderai à savoir qui je suis, d’Enneris, Jim

Barnett, ou Arsène Lupin. En attendant, je suis

l’homme qui a les moyens de dénouer la situation

tragique où tout le monde s’agite. Béchoux, tu as un

véhicule quelconque de la Préfecture, aux environs ?

– Tout près d’ici.

– Envoie-le chercher. Et toi, Van Houben, ton auto ?

– J’ai dit à mon chauffeur d’être là à quatre heures.





221

– Combien de places ?

– Cinq.

– Ton chauffeur est inutile. Qu’il s’en aille. Tu nous

conduiras toi-même. »

Il revint vers Antoine Fagerault, l’examina et

l’ausculta. Le cœur fonctionnait bien. La respiration

était régulière, la physionomie normale. Il consolida le

masque, et conclut :

« Il se réveillera dans vingt minutes. Juste le temps

qu’il me faut.

– Pour faire quoi ? interrogea Béchoux.

– Pour arriver où nous devons arriver.

– C’est-à-dire ?

– Tu le verras. Allons. »

Personne ne protestait plus. L’autorité de d’Enneris

pesait sur tous. Mais, plus encore, ils subissaient peut-

être l’action formidable qu’exerçait la personnalité

d’Arsène Lupin. Le passé fabuleux de l’aventurier, ses

exploits prodigieux s’ajoutaient au prestige qui émanait

de d’Enneris lui-même. Confondus l’un dans l’autre, ils

devenaient une puissance que l’on considérait comme

capable de tous les miracles.

Arlette regardait de ses yeux agrandis l’étrange

personnage.



222

Le comte et sa sœur palpitaient d’un espoir fou.

« Mon cher d’Enneris, dit Van Houben, soudain

retourné, je n’ai jamais changé d’opinion : vous seul

pouvez me rendre ce qui m’a été volé. »





Une voiture venait d’entrer dans la cour. On y

installa Fagerault. Les trois agents prirent place autour

de lui, et Béchoux leur dit, à voix basse :

« Ouvrez l’œil... pas tant sur celui-là que sur

d’Enneris, quand le moment sera venu... On le tient, on

ne le lâchera pas, hein ? »

Puis Béchoux rejoignit d’Enneris. M. de Mélamare

avait téléphoné pour contremander le notaire. Gilberte

avait mis un manteau et un chapeau. Ils montèrent avec

Arlette dans l’auto de Van Houben.

« Traverse la Seine au bout des Tuileries, ordonna

Jean, et file à droite par la rue de Rivoli. »

On se taisait. Avec quelle passion anxieuse Gilberte

et Adrien de Mélamare attendaient les événements !

Pourquoi cette course en auto ? Vers quoi allait-on ?

Comment la vérité se traduirait-elle ?

D’Enneris murmura, d’un ton assourdi, en ayant

l’air de se parler à soi-même plutôt que de renseigner

ceux qui l’écoutaient :





223

« Le secret des Mélamare ! combien j’y ai réfléchi !

Dès le début, dès l’enlèvement de Régine et d’Arlette,

j’ai eu l’intuition qu’on se trouvait en face d’un de ces

problèmes où le présent ne s’explique que par un passé

déjà lointain... Et ces problèmes, tant de fois ils m’ont

captivé ! et tant de fois je les ai résolus ! Un point me

parut tout de suite hors de discussion : M. et Mme

de Mélamare ne pouvaient être coupables. Dès lors

devait-on croire que d’autres gens utilisaient leur hôtel

pour l’exécution de leurs desseins ? Ce fut la thèse

d’Antoine Fagerault. Mais l’intérêt de Fagerault était

que l’on crût cela et que la justice s’égarât dans cette

direction. Et, d’autre part, pouvait-on admettre

qu’Arlette et que Régine eussent été amenées dans ce

salon sans attirer l’attention de M. et de Mme

de Mélamare, de François et de sa femme ? »

Il se tut un moment. Adrien de Mélamare, penché

sur lui, le visage crispé, chuchota :

« Parlez... Parlez... je vous en supplie. »

Il répondit lentement :

« Non... ce n’est pas par paroles que vous devez

apprendre la vérité... Ne me pressez pas... »

Et il continuait :

« Elle est si simple, cependant ! Je me demande

comment elle ne s’est jamais présentée à l’esprit de



224

ceux qui l’ont cherchée, ainsi qu’une ombre fuyante.

Pour moi, l’étincelle a résulté du choc des quelques

faits que j’ai rappelés. Ajoutons, si vous voulez, ces

vols bizarres dont vous avez été victime, cette

disparition de menus objets sans importance, qui

semble inexplicable, et qui a une telle signification !

Car enfin, si l’on a volé des objets sans valeur réelle,

c’est qu’ils ont une valeur spéciale pour ceux qui les

volent ! »

Il se tut de nouveau. Le comte eut un accès

d’impatience. À l’instant de savoir, il était torturé par le

besoin effréné de savoir tout de suite. Gilberte aussi

souffrait vivement. D’Enneris leur dit :

« Je vous en prie... Les Mélamare ont attendu plus

d’un siècle. Qu’ils attendent encore quelques minutes !

Rien au monde ne peut plus s’interposer entre eux et la

vérité qui les affranchira. »

Il se tourna vers Béchoux et plaisanta :

« Tu commences à comprendre, hein, mon vieux

Béchoux ? ou du moins à entrevoir une toute petite

lueur ? Non, ça n’y est pas encore ? Dommage... C’est

un bien beau secret, original, savoureux, impénétrable,

clair comme du cristal et obscur comme la nuit. Mais,

n’est-ce pas ? les plus beaux secrets, c’est comme l’œuf

de Christophe Colomb... il faut y penser. Tourne à

gauche, Van Houben. Nous approchons. »



225

On tourna par des rues étroites, irrégulières et

enchevêtrées. Tout un vieux quartier de commerce et de

petite industrie, avec des entrepôts et des ateliers établis

dans de vieilles bâtisses. De temps à autre, on

apercevait un balcon de fer forgé, de hautes fenêtres, et,

par les portes grandes ouvertes, de larges escaliers à

rampe de chêne.

« Ralentis, Van Houben. Bien... Et puis arrête-toi

tout doucement le long du trottoir de droite. Encore

quelques mètres. Nous sommes arrivés. »

Il descendit, aida Gilberte et Arlette à descendre.

L’auto des policiers vint se ranger derrière celle de

Van Houben.

« Qu’ils ne bougent pas encore, dit Jean à Béchoux,

et assure-toi qu’Antoine dort toujours. Tu le feras

transporter dans deux ou trois minutes. »

On se trouvait alors dans une rue sombre, orientée

de l’ouest vers l’est, et bordée à gauche d’immeubles

qui servaient de dépôt à des fabriques de pâtes et de

conserves alimentaires. À droite, quatre petites maisons

s’alignaient, toutes égales et semblables, pauvres

d’aspect, et dont les fenêtres sans rideaux, et aux

carreaux sales, ne donnaient pas l’impression qu’il y eût

des habitants. Une porte basse se dessinait dans le

vantail d’une porte cochère à deux battants, jadis verts





226

mais absolument délavés, et où traînaient encore des

lambeaux d’affiches électorales.

Le comte et Gilberte regardaient, indécis et

soucieux. Qu’allait-on faire là ? Qui venait-on y

retrouver ? Comment concevoir que le mot de l’énigme

pût être en cet endroit précis et derrière cette porte où il

semblait que personne ne passât jamais ?

D’Enneris tira de sa poche une clef fine, longue,

brillante, de travail moderne, et qu’il introduisit dans

une fente placée à hauteur d’un verrou de sûreté.

Il observa ses compagnons et sourit. Ils étaient, tous

quatre, pâles et contractés. Vraiment leur vie était

suspendue aux moindres gestes de l’homme qui les

dominait. Sans raison légitime, ils attendaient quelque

chose d’extraordinaire, ne pouvaient concevoir qu’il en

fût ainsi, mais se soumettaient à l’inévitable parce

qu’Arsène Lupin tenait le rideau qui leur cachait encore

le paysage inconnu.

Alors il tourna la clef, et, s’effaçant devant eux,

d’un coup les fit entrer.

Gilberte poussa un cri de stupeur et s’appuya sur son

frère. Celui-ci chancela.

Jean d’Enneris dut les soutenir.









227

11



La Valnéry, fille galante





Miracle incompréhensible ! Dix minutes après avoir

quitté la cour d’honneur de l’hôtel Mélamare, on se

retrouvait dans la cour d’honneur de l’hôtel Mélamare.

Et cependant on avait traversé la Seine, et on ne l’avait

traversée qu’une fois ! Et cependant on n’avait pas

bouclé un circuit qui eût permis de retourner au point de

départ. Et cependant, après avoir franchi une distance

d’environ trois kilomètres depuis la rue d’Urfé (trois

kilomètres, c’est-à-dire à peu près la longueur du Paris

d’autrefois entre les Invalides et la place des Vosges),

on pénétrait dans la cour d’honneur de l’hôtel

Mélamare.

Oui, un miracle ! Il fallait un effort de logique et de

raison pour dédoubler les deux visions et pour que

l’esprit s’installât tour à tour dans deux endroits

différents. Le coup d’œil initial et la pensée instinctive

ne faisaient des deux spectacles qu’un seul, qui était à

la fois là-bas et ici, près des Invalides et près de la place

des Vosges.



228

Et cela provenait de ce fait qu’il n’y avait point

seulement identité des choses, analogie absolue des

lignes et des couleurs, similitude des deux façades

d’hôtel qui s’élevaient au fond des deux cours

d’honneur, mais qu’il y avait surtout ce que le temps

avait créé, une même atmosphère, une même âme qui

flottait entre les murs d’un rectangle étroitement limité,

baigné par l’air un peu humide d’un fleuve proche.

C’étaient évidemment les mêmes pierres de taille,

apportées de la même carrière et sciées aux mêmes

dimensions, mais elles avaient, en outre, reçu des

années la même patine. Et les intempéries avaient

donné aux mêmes pavés, dans le sillon d’herbe qui les

encadrait par places, le même aspect séculaire, et aux

toitures que l’on apercevait les mêmes teintes verdâtres.

Gilberte murmura, toute défaillante :

« Mon Dieu ! Est-ce possible ! »

Et l’histoire de sa famille opprimée apparaissait aux

yeux d’Adrien de Mélamare.

D’Enneris les entraîna vers le perron.

« Ma petite Arlette, dit Jean, rappelle-toi ton émoi le

jour où je vous ai tous conduits dans la cour des

Mélamare. Tout de suite, Régine et toi, vous

reconnaissiez les six marches du perron que l’on vous

avait fait monter. Or voici quelle était cette cour, et



229

voici le véritable perron.

– C’est le même », dit Arlette.

À n’en pouvoir douter, c’était le même perron, vers

lequel ils marchaient, le perron de la rue d’Urfé,

composé des six mêmes degrés et surmonté de la même

marquise à vitres dépareillées. Et ce fut, lorsqu’ils

eurent pénétré dans la demeure mystérieuse, le même

vestibule aux dalles de même provenance et de même

disposition.

« Les pas y font le même bruit », observa le comte

dont la voix résonna de la façon même qu’elle résonnait

là-bas, lorsqu’il entrait chez lui.

Il eût voulu voir les autres pièces du rez-de-

chaussée. D’Enneris, pressé par l’heure, ne le permit

pas et leur fit monter les vingt-cinq marches de

l’escalier qu’ornait un même tapis et que bordait la

même rampe de fer ouvragé. Le palier... trois portes en

face, comme là-bas... puis le salon...

Et leur trouble fut aussi grand que dans la cour

d’honneur. C’était plus encore que de l’atmosphère

identique accumulée au creux d’une pièce, c’était

l’identité absolue des meubles et des bibelots, la même

usure des étoffes, la même nuance des tapisseries, les

mêmes dessins du parquet, le même lustre, les mêmes

girandoles, les mêmes entrées de commode, les mêmes





230

bobèches, la même moitié de cordon de sonnette.

« C’est bien ici, Arlette, qu’on a voulu t’enfermer,

hein ? dit Jean. Comment ne te serais-tu pas trompée ?

– C’est ici aussi bien que là-bas, répondit-elle.

– C’est ici, Arlette. Voici la cheminée que tu as

escaladée, la bibliothèque où tu t’es couchée. Viens voir

la fenêtre par où tu t’es échappée. »

À travers cette fenêtre, il lui montra le jardin planté

d’arbustes et bordé de hautes murailles qui le

dissimulaient aux voisins. À l’extrémité, se dressait le

pavillon abandonné, et courait le mur plus bas que

perçait la petite porte de service qu’Arlette avait pu

ouvrir.

« Béchoux, ordonna d’Enneris, amène-nous

Fagerault ici. Il est préférable que ton auto vienne

jusqu’au perron et que tes agents attendent ensuite.

Nous aurons besoin d’eux. »

Béchoux se hâta. Le bruit de la porte cochère

retentit selon le même grondement qu’à la rue d’Urfé.

L’auto résonna de la même manière.

En montant, Béchoux dit vivement à l’un de ses

hommes :

« Tu installeras tes deux camarades en bas, dans le

vestibule, et tu fileras jusqu’à la Préfecture où tu





231

demanderas pour moi trois agents de secours. Service

urgent. Tu les amèneras et tu les feras asseoir sur les

premières marches de l’escalier du sous-sol dont la

porte est là. Nous n’aurons peut-être pas besoin d’eux.

Mais la précaution est utile. Et surtout pas un mot

d’explication à la Préfecture. Gardons pour nous tout le

bénéfice du coup de filet. Compris ? »

On déposa Antoine Fagerault sur un fauteuil.

D’Enneris referma la porte.

Le délai de vingt minutes qu’il avait demandé ne

devait pas être dépassé de beaucoup à ce moment. Et de

fait, Antoine commençait à s’agiter. D’Enneris dénoua

son masque et le jeta par la fenêtre. Puis, s’adressant à

Gilberte :

« Ayez l’obligeance, madame, de mettre à l’écart

votre chapeau et votre vêtement. Vous ne devez pas

vous considérer comme étant ici, madame, mais comme

étant chez vous, dans l’hôtel de la rue d’Urfé. Pour

Antoine Fagerault, nous n’avons pas quitté la rue

d’Urfé. Et j’insiste de la façon la plus pressante pour

que personne ne prononce une parole qui soit en

contradiction avec ce que je dirai. Vous êtes tous, et

plus que moi, intéressés à ce que le but que nous

poursuivons ensemble soit atteint. »

Antoine respira plus profondément. Il porta la main

à son front comme pour chasser ce sommeil insolite qui



232

l’accablait. D’Enneris ne le quittait pas des yeux. Le

comte ne put s’empêcher de dire :

« Alors cet homme serait l’héritier de la race ?...

– Oui, fit d’Enneris, de cette race que vous avez

toujours pressentie. D’un côté les Mélamare, pensiez-

vous, de l’autre leurs persécuteurs invisibles et

inconnus. C’était juste, mais insuffisant. L’énigme

n’était complète, et par conséquent explicable, que si

l’on dédoublait, non seulement ce que j’appellerai

l’interprétation du drame, mais aussi le décor lui-même

de ce drame, et chacune des pièces qui le constituent, et

chacun des meubles qui le composent. Il fallait bien se

dire qu’Arlette et Régine avaient réellement vu les

objets qui étaient dans votre salon, mais que,

réellement, c’étaient ceux-ci que leurs yeux avaient

contemplés. »

Il s’interrompit et regarda autour de lui pour

s’assurer que tout était bien comme il voulait que ce fût.

Et c’est dans cette atmosphère attentive, au milieu de

gens maintenus de gré ou de force dans un certain état

d’esprit, qu’Antoine Fagerault s’éveilla peu à peu de sa

torpeur. La dose de chloroforme était faible. Il recouvra

vivement toute sa conscience, du moins assez de

conscience pour réfléchir à ce qui s’était passé. Il se

souvint du coup de poing reçu. Mais à partir de cet

instant, il n’y avait que des ténèbres dans sa mémoire,



233

et il ne put rien discerner de ce qui avait suivi, ni

deviner qu’il avait été endormi.

Il articula, songeusement :

« Qu’y a-t-il ? Il me semble que je suis courbaturé et

que beaucoup de temps s’est écoulé depuis...

– Ma foi, non, fit d’Enneris, en riant. Dix minutes,

pas davantage. Mais nous commencions à nous étonner.

Vois-tu un champion de boxe qui resterait évanoui sur

le ring pendant dix minutes pour un méchant coup de

poing ? Excuse-moi. J’ai frappé plus fort que je n’aurais

voulu. »

Antoine lui lança un coup d’œil furieux.

« Je me rappelle, dit-il, tu enrageais parce que, sous

ton déguisement, j’avais découvert Lupin. »

D’Enneris parut désolé.

« Comment ! tu en es encore là ! Si ton sommeil n’a

duré que dix minutes, en revanche les événements ont

marché. Lupin, Barnett, comme c’est vieux ! Personne,

ici, ne s’intéresse plus à ces bêtises !

– Qu’est-ce qui intéresse ? demanda Antoine en

interrogeant les visages impassibles de ceux qui avaient

été ses amis et dont les regards le fuyaient.

– Qu’est-ce qui intéresse ? s’écria Jean. Mais ton

histoire ! uniquement ton histoire et celle des



234

Mélamare, puisqu’elles ne font qu’une.

– Elles ne font qu’une ?

– Parbleu ! et peut-être aurais-tu quelque avantage à

l’écouter, car tu ne la connais que partiellement et non

dans son ampleur. »

Durant les quelques paroles échangées entre les

deux hommes, chacun des assistants avait tenu le rôle

de silence et d’acquiescement exigé par d’Enneris. Tous

se faisaient complices, et aucun d’eux n’avait l’air

d’avoir quitté le salon de la rue d’Urfé. Si le moindre

doute se fût insinué dans l’esprit d’Antoine Fagerault, il

lui eût suffi d’observer Gilberte et son frère pour être

sûr qu’il se trouvait chez eux.

« Allons, dit-il, raconte. J’aimerais bien connaître

mon histoire vue et interprétée par toi. Ensuite ce sera

mon tour.

– De raconter la mienne ?

– Oui.

– D’après les documents que tu as dans ta poche ?

– Oui.

– Tu ne les as plus. »

Antoine chercha son portefeuille et mâchonna un

juron.





235

« Voyou ! tu l’as volé.

– Je t’ai déjà dit que nous n’avons pas le temps de

nous occuper de moi. Toi seul, et c’est assez.

Maintenant, le silence. »

Antoine se contint. Il croisa les bras, et, la tête

tournée de façon à ne pas voir Arlette, il affecta une

attitude distraite et dédaigneuse.

Dès lors il parut ne plus exister pour d’Enneris.

C’est à Gilberte et à son frère que celui-ci s’adressa.

L’heure était venue d’exposer, dans son ensemble et

dans ses détails, le secret des Mélamare. Il le fit, sans

phrases inutiles, en termes précis, et non pas comme on

imagine une hypothèse selon des faits interprétés, mais

comme on raconte une histoire d’après des documents

indiscutables.

« Je m’excuse si je dois remonter un peu haut dans

les annales de votre famille. Mais l’origine du mal est

plus lointaine que vous ne pensiez, et lorsque vous étiez

obsédés par les deux dates sinistres où sont morts

tragiquement vos deux aïeux innocents, vous ignoriez

que ces deux dates étaient déterminées par une petite

aventure plus ou moins sentimentale qui se place aux

trois quarts du XVIIIe siècle, c’est-à-dire à une époque

où votre hôtel était déjà construit, n’est-ce pas ? depuis

vingt-cinq ans.





236

– Oui, approuva le comte, une des pierres de la

façade porte la date de 1750.

– Or, c’est en 1772 que votre aïeul François de

Mélamare, père de celui qui fut général et ambassadeur,

grand-père de celui qui mourut dans sa cellule, le

remeubla et en fit ce qu’il est exactement aujourd’hui,

n’est-ce pas ?

– Oui. Tous les comptes des travaux sont entre mes

mains.

– François de Mélamare venait d’épouser la fille

d’un riche financier, la très belle Henriette qu’il aimait

éperdument et de qui il était fort aimé, et il voulait

qu’elle eût un cadre digne d’elle. D’où les dépenses

qu’il fit, sans prodigalités inutiles d’ailleurs, mais avec

discernement et en s’adressant aux meilleurs artistes.

François et la tendre Henriette, selon son expression,

furent très heureux ensemble. Aucune femme ne

semblait au jeune mari plus belle que la sienne. Rien ne

lui semblait de meilleur goût et de plus charmant que

les œuvres d’art et les meubles qu’il avait choisis ou

commandés pour orner son intérieur. Il passait son

temps à les ranger, et à les cataloguer.

« Or, cette vie calme et de plaisirs tout intimes, si

elle persista pour la comtesse que l’éducation de ses

enfants absorbait, se trouva par la suite quelque peu

désorganisée du côté de François de Mélamare. La



237

mauvaise chance voulut qu’il s’amourachât d’une fille

de théâtre, la Valnéry, toute jeune, jolie, spirituelle,

ayant un très petit talent et de très grandes ambitions.

En apparence, aucun changement. François de

Mélamare gardait à sa femme toute son affection, tout

son respect et, comme il le disait, les sept huitièmes de

son existence. Mais chaque matin, de dix heures à une

heure, sous prétexte de promenade ou de visites aux

ateliers de peintres célèbres, il allait dîner avec sa

maîtresse. Et il prenait de telles précautions que la

tendre Henriette n’en sut jamais rien.

« Une seule chose altérait la satisfaction de l’époux

volage, c’était de quitter son cher hôtel de la rue d’Urfé,

situé au cœur du faubourg Saint-Germain, et ses

bibelots bien-aimés, pour s’établir dans une vulgaire

maison où nulle joie ne contentait ses yeux. Infidèle

sans remords à sa femme, il souffrait de l’être à sa

demeure. Et c’est ainsi que, à l’autre bout du Paris

d’alors, dans un quartier d’anciens marais où de riches

bourgeois et de grands seigneurs érigeaient leurs

maisons de campagne, il fit construire un hôtel en tous

points semblable à celui de la rue d’Urfé et qu’il

meubla exactement de la façon qu’il avait meublé celui-

ci. Le dehors différait, afin que nul ne pût découvrir

cette fantaisie de gentilhomme. Mais une fois qu’il

avait pénétré dans la cour d’honneur de la Folie-

Valnéry, comme il appela sa nouvelle demeure,



238

François pouvait croire que sa vie reprenait dans le

milieu qu’il s’était arrangé. La porte se refermait avec

le même bruit.

« La cour offrait aux pieds des pavés d’égale

provenance, le perron les mêmes marches, le vestibule

les mêmes dalles, chaque pièce les mêmes meubles et

les mêmes objets. Rien ne le choquait plus dans ses

goûts, ni dans ses habitudes. Il était de nouveau chez

lui. Il s’y occupait de même façon. Il y continuait ses

classements, ses catalogues et ses inventaires, et sa

manie devenait telle qu’il n’eût pas souffert que la

moindre babiole manquât à l’appel, d’un côté ou de

l’autre, ou ne gardât pas sa place coutumière.

« Raffinement délicat, volupté subtile, mais qui

devaient, hélas ! le conduire à sa perte et rendre

tragique le destin de sa race, durant plusieurs

générations. L’anecdote avait passé de bouche en

bouche et courait peu à peu les salons et les ruelles. On

en jasait : Marmontel, l’abbé Galiani et l’acteur Fleury

y font allusion en termes voilés dans leurs mémoires ou

dans leurs lettres. Si bien que la Valnéry, que François

jusqu’alors avait réussi à tenir dans l’ignorance, en fut

avertie.

« Fort offensée, croyant avoir sur son amant un

empire sans bornes, elle le contraignit à choisir, non pas

entre elle et sa femme, mais entre ses deux hôtels.



239

François n’hésita pas : il choisit son hôtel de la rue

d’Urfé et il écrivit à sa maîtresse ce joli billet que

Grimm nous a transmis :

“J’ai dix ans de plus, belle Florinde, vous aussi.

« Ce qui nous fait vingt ans de liaison. Au bout de vingt

ans, n’est-il pas préférable de se tirer la révérence ?”

« Il tira donc sa révérence à la Valnéry, en lui

laissant l’hôtel de la rue Vieille-des-Marais, et il dit

adieu à ses bibelots, avec d’autant moins de regrets

qu’il retrouvait ceux-ci chez lui, et qu’il se donnait cette

fois sans partage à Henriette.

« Le courroux de la Valnéry fut extrême. Elle fit

irruption dans l’hôtel de la rue d’Urfé un jour où, par

bonheur, Henriette était absente, et tempêta si bien que

François la poussa dehors avec force bourrades et

injures.

« Dès lors, elle ne pensa plus qu’à se venger. Trois

ans plus tard, la Révolution éclatait. Enlaidie,

hargneuse, mais riche encore, elle y joua un rôle,

épousa un sieur Martin de l’entourage de Fouquier-

Tinville, dénonça le comte de Mélamare qui n’avait pu

se résoudre à déloger, et, quelques jours avant

Thermidor, le fit monter sur l’échafaud ainsi que la

tendre Henriette. »

D’Enneris s’arrêta. On avait écouté ardemment le





240

curieux récit auquel, seul, Fagerault paraissait

indifférent. Le comte de Mélamare prononça :

« L’histoire intime de notre aïeul n’est pas venue

jusqu’à nous. Mais nous savions, en effet, par tradition

orale, qu’une dame Valnéry, actrice de bas étage,

l’avait dénoncé ainsi que notre arrière-grand-mère. Pour

le reste, tout s’est perdu dans la tourmente, et les

archives de notre famille ne nous ont légué que des

registres de comptes et des inventaires minutieux.

– Mais le secret, reprit d’Enneris, demeura vivant

dans la mémoire de la dame Martin. Veuve (car l’ami

de Fouquier-Tinville fut à son tour guillotiné), elle

s’installa dans l’ancienne Folie-Valnéry et vécut fort

retirée, avec un fils qu’elle avait eu de son mariage, et à

qui elle enseigna la haine du nom de Mélamare. La

mort de François et de sa femme ne l’avait point

assouvie, et la gloire que l’aîné de la famille, Jules de

Mélamare, s’acquit à l’armée sous Napoléon, et, plus

tard, sous la Restauration, dans de grands postes

diplomatiques, fut pour elle une cause sans cesse

renouvelée de rage et de rancune. Acharnée à sa perte,

elle le guetta toute sa vie, et, lorsque, chargé

d’honneurs, il rouvrit l’hôtel de la rue d’Urfé, elle

organisa le complot ténébreux qui devait le mener en

prison.

« Jules de Mélamare succomba aux preuves



241

effroyables accumulées contre lui. Il était accusé d’un

crime qu’il n’avait pas commis, mais qui avait été

commis dans un salon qui fut reconnu comme le sien,

parmi des meubles qui étaient les siens, en face d’une

tapisserie qui était la sienne. Pour la seconde fois, la

Valnéry se vengeait.

« Vingt-deux ans plus tard, elle mourait, presque

centenaire. Son fils l’avait précédée dans la tombe.

Mais elle laissait un petit-fils âgé de quinze ans,

Dominique Martin, qu’elle avait dressé à la haine et au

crime, et qui savait par elle ce qu’on pouvait faire avec

le secret du double hôtel Mélamare. Il le prouva en

ourdissant à son tour, avec une maîtrise infinie, la

machination qui détermina le suicide d’Alphonse de

Mélamare, officier d’ordonnance de Napoléon III,

accusé d’avoir assassiné deux femmes dans un salon

qui ne pouvait être que celui de la rue d’Urfé. Ce

Dominique Martin, c’est le vieillard tragique que

cherche la justice, et c’est le père de Laurence Martin.

Le véritable drame commence. »

Selon l’expression de d’Enneris, le véritable drame

commençait. Auparavant, ce n’était que prologue et

préparation. Voilà que l’on sortait de ces temps

lointains où toute histoire prend figure de légende, pour

entrer dans la réalité d’aujourd’hui. Les acteurs

existaient encore. Le mal qu’ils faisaient, on en sentait





242

la blessure directe.

D’Enneris continua :

« Ainsi deux êtres seulement relient le dernier quart

du XVIIIe siècle aux premières années du XXe. Par-

dessus tout un siècle, la maîtresse de François de

Mélamare donne la main au meurtrier du conseiller

municipal Lecourceux. Elle lui passe la consigne. Elle

lui insuffle son ressentiment.

« L’ouvre reçoit une impulsion nouvelle... La haine

est égale. Mais ce qu’il y a en Dominique Martin

d’exécration atavique et instinctive s’allie avec une

force qui, jusqu’ici, n’avait pas joué, le besoin d’argent.

Le coup exécuté contre Alphonse de Mélamare, officier

d’ordonnance, se doublait de rapine et d’escroquerie.

Mais le bénéfice recueilli, de même que l’héritage de

l’aïeule, tout cela, Dominique l’a tout de suite dilapidé.

Il vit donc d’expédients et de vols. Seulement, comme

il n’a plus pour soutenir ses entreprises cette sorte

d’alibi que lui fournissait l’hôtel de la rue d’Urfé,

comme cet hôtel est clos, barricadé, et que la famille de

Mélamare, durant plus d’une génération, s’est réfugiée

en province, il ne peut monter aucune affaire de grande

envergure et moins encore attaquer ses ennemis

héréditaires.

« Je ne saurais dire au juste quels furent, à cette

époque, les moyens d’existence de Dominique et le



243

détail des opérations assez peu fructueuses

qu’effectuent quelques amis enrôlés sous sa direction. Il

s’est marié, dès le début, avec une très honnête femme,

qui meurt de chagrin, semble-t-il, lui laissant trois filles,

Victorine, Laurence et Félicité, lesquelles grandissent et

s’élèvent comme elles peuvent dans l’hôtel de la

Valnéry. De bonne heure, Victorine et Laurence le

secondent dans ses expéditions. Félicité, qui tient de sa

mère une nature probe, s’enfuit plutôt que d’obéir,

épouse un brave homme du nom de Fagerault, et le suit

en Amérique.

Une quinzaine d’années s’écoulent. Les affaires ne

marchent pas bien. À aucun prix, Dominique et ses

deux filles ne veulent vendre le vieil hôtel, seul reliquat

de l’héritage. Ni cession, ni même hypothèques. Il faut

rester libre, être chez soi, et à même de profiter de la

première occasion. Et comment ne pas espérer ? L’autre

hôtel, celui de la rue d’Urfé, s’est ouvert de nouveau.

Le comte Adrien de Mélamare et sa sœur Gilberte

oublient les leçons redoutables du passé et viennent

habiter Paris. Ne pourrait-on pas utiliser leur présence

et recommencer contre eux ce qui a réussi contre Jules

et Alphonse de Mélamare ?

« C’est à ce moment que le destin se prononce.

Félicité, celle des filles de Dominique qui s’est exilée

en Amérique, meurt à Buenos Aires, ainsi que son mari.





244

Un fils est né de leur union. Il a dix-sept ans. Il est

pauvre. Que fera-t-il ? L’envie lui prend de connaître

Paris. Un beau jour, sans crier gare, il sonne chez son

grand-père et chez ses tantes. La porte s’entrebâille :

« – Que voulez-vous ? Qui êtes-vous ?

« – Antoine Fagerault. »

À l’appel de son nom, Antoine Fagerault, qui

dissimulait mal l’intérêt croissant qu’il prenait à la

sombre histoire de sa famille, tourna légèrement la tête,

haussa les épaules, et ricana :

– Qu’est-ce que c’est que tous ces commérages ? Où

as-tu ramassé ton tas de vilenies ? La Valnéry ? l’hôtel

de la rue Vieille-des-Marais ? Les deux maisons ?...

Jamais entendu parler de toutes ces bêtises... Vrai, tu en

as de l’invention. »

D’Enneris ne releva pas l’interruption d’Antoine.

Méthodiquement, il poursuivit :

« Antoine Fagerault arrive en France, ne connaissant

du passé que ce qu’on peut et ce qu’on veut lui en

raconter, c’est-à-dire pas grand-chose. C’est un bon

jeune homme, intelligent, qui adorait sa mère et qui ne

demande qu’à vivre selon les principes qu’elle lui a

inculqués. Son grand-père et ses tantes se gardent bien

de le prendre de front. Ils gagnent du temps, ayant vite

deviné que le jeune homme, si doué qu’il soit, est



245

nonchalant, paresseux et fort enclin à la dissipation. Sur

ce chapitre, au lieu de le retenir, ils l’encouragent.

Amuse-toi, mon petit, va dans le monde. Fais-toi des

relations utiles. Dépense de l’argent. Quand il n’y en a

plus on en trouve. Antoine dépense, joue, s’endette et,

peu à peu, à son insu, glisse vers certaines

compromissions, jusqu’au jour où ses tantes lui

annoncent qu’on est ruiné et qu’il faut travailler.

L’aînée des deux sœurs, Victorine, ne travaille-t-elle

pas, elle ? Ne tient-elle pas boutique de revendeuse, rue

Saint-Denis ?

« Antoine renâcle. Travailler ? N’y a-t-il pas mieux

à faire quand on a vingt-quatre ans, qu’on est adroit

comme lui, sympathique et joli garçon, et que la vie

vous a débarrassé de quelques scrupules gênants ? Sur

quoi, les deux sœurs le mettent au courant du passé, lui

racontent l’histoire de François de Mélamare et de la

Valnéry, lui révèlent le secret des deux hôtels

semblables, et, sans faire allusion aux assassinats, lui

indiquent la possibilité de quelque affaire fructueuse.

Deux mois plus tard, Antoine a si bien manœuvré qu’il

s’est présenté à la comtesse de Mélamare et son frère

Adrien, et dans des conditions si favorables pour lui

qu’il est introduit dans l’hôtel de la rue d’Urfé. Dès

lors, l’affaire est toute trouvée. La comtesse Gilberte

vient de divorcer. Elle est jolie, riche. Il épousera la

comtesse. »



246

En cet endroit du réquisitoire, Fagerault protesta

d’un ton véhément :

« Je ne rétorque pas tes calomnies idiotes. Ce serait

m’abaisser. Mais il est une chose que je n’accepte pas,

c’est que tu dénatures les sentiments que j’avais pour

Gilberte de Mélamare.

– Je ne dis pas non, concéda Jean, sans répondre

directement. Le jeune Fagerault est un peu romanesque

à l’occasion, et de bonne foi. Mais avant tout, pour lui,

c’est une affaire en perspective. Et, comme il faut tenir

le coup, paraître à son aise, avoir un portefeuille garni,

il exige de ses tantes, à la grande colère du vieux

Dominique, que l’on vende quelques bribes du mobilier

de l’actrice Valnéry. Et, durant une année,

discrètement, il fait sa cour. Peine perdue. À cette

époque, le comte n’a guère confiance en lui. Mme

de Mélamare, un jour où il se montre trop hardi, sonne

son domestique et le met à la porte.

« C’est l’écroulement de ses rêves. Tout est à

recommencer, et dans quelles conditions ! Comment

sortir de la misère ? L’humiliation, la rancune

démolissent en lui ce qui restait d’influence maternelle,

et par cette brèche s’infiltrent tous les mauvais instincts

de la lignée Valnéry. Il jure de prendre sa revanche. En

attendant, il bricole de droite et de gauche, voyage,

escroque, fait des faux, et, lorsqu’il passe par Paris, la



247

bourse plate, vend des meubles, malgré d’effroyables

discussions avec le grand-père. La vente de ces

meubles, signés Chapuis, et leur expédition à l’étranger,

n’en avons-nous pas retrouvé les preuves chez un

antiquaire, Béchoux et moi ?

« L’hôtel se vide peu à peu. Qu’importe ?

L’essentiel, c’est de le conserver et de ne toucher ni au

salon, ni à l’apparence de l’escalier, du vestibule et de

la cour. Oh ! pour cela, les sœurs Martin sont

intransigeantes. Il faut que la similitude entre les deux

salons soit absolue, sinon tout peut se découvrir si

jamais on dresse l’embûche. Elles possèdent le double

des inventaires et des catalogues de François de

Mélamare, et elles n’admettent pas qu’un objet manque

à l’appel.

« Laurence Martin surtout est acharnée. Elle tient de

son père et de la Valnéry les clefs de la rue d’Urfé,

c’est-à-dire les clefs de l’hôtel Mélamare. À diverses

reprises, la nuit, elle y pénètre. Et c’est ainsi que, un

jour, M. de Mélamare s’aperçoit que certaines petites

choses ont disparu. Laurence est venue. Elle a coupé un

cordon de sonnette, parce que, chez elle, la moitié de ce

même cordon n’existe plus. Elle a dérobé une bobèche

et une entrée de commode, parce que, chez elle, ces

mêmes objets ont été égarés. Et ainsi de suite. Butin

sans valeur ? Certes, au point de vue intrinsèque. Mais





248

il y a sa sœur aînée, Victorine. Et, pour celle-ci, qui est

revendeuse, tout a une valeur. Elle écoule une partie des

objets au marché aux Puces, où le hasard me conduit,

une autre dans sa boutique où m’amènent mes

recherches et où j’aperçois enfin Fagerault.

« À ce moment tout va mal. Plus le sou chez les

Martin. On ne mange même pas à son appétit. Il n’y a

presque plus rien à vendre, et, autour de ce qui reste, le

grand-père fait bonne garde. Que va-t-on devenir ?

C’est alors que s’organise à l’Opéra, avec force

réclames, la grande fête de charité. Dans le cerveau

inventif de Laurence Martin germe l’idée d’un coup le

plus audacieux : on volera le corselet de diamants.

« Ah merveille ! Antoine Fagerault s’enflamme. En

vingt-quatre heures, il prépare tout. Le soir venu, il

pénètre dans les coulisses, met le feu à ses gerbes de

fausses fleurs, enlève Régine Aubry et la jette dans une

auto volée. Coup de maître qui aurait pu ne pas avoir

d’autres suites que l’escamotage du corselet, effectué

dans l’auto. Mais Laurence Martin a voulu plus que

cela, elle. L’arrière-petite-fille de la Valnéry n’a pas

oublié. Pour donner à l’aventure toute sa signification

héréditaire, elle a voulu que le vol fût exécuté dans le

salon de la rue Vieille-des-Marais, dans ce salon qui est

pareil à celui des Mélamare. N’est-ce pas l’occasion, en

effet, si l’on est découvert, de diriger l’enquête vers la





249

rue d’Urfé et de renouveler contre le comte actuel ce

qui a réussi contre Jules et Alphonse de Mélamare ?

« Le vol, donc, a lieu dans le salon de la Valnéry.

Comme la comtesse, Laurence exhibe à son doigt une

bague à trois petites perles disposées en triangle.

Comme la comtesse, elle est vêtue d’une robe prune

garnie de velours noir. Comme le comte, Antoine

Fagerault porte des guêtres claires... Deux heures après,

Laurence Martin s’introduit chez les Mélamare et cache

la tunique d’argent dans un des livres de la bibliothèque

où, quelques semaines plus tard, preuve irrécusable, le

brigadier Béchoux, amené par moi, la trouve. Le comte

est arrêté. Sa sœur se sauve. Pour la troisième fois, les

Mélamare sont déshonorés. C’est le scandale, la prison,

bientôt le suicide, et, pour les descendants de la

Valnéry, l’impunité. »

Personne n’avait interrompu les explications de

Jean. Il les poursuivait d’un ton plus sec, scandant les

phrases avec la main, et chacun revivait la ténébreuse

histoire dont les péripéties se déroulaient enfin dans la

logique et dans la clarté.

Antoine se mit à rire, et son rire fut assez naturel.

« C’est très amusant. Tout cela se tient bien. Un vrai

roman-feuilleton avec rebondissements et coups de

théâtre. Tous mes compliments, d’Enneris. Par malheur,

en ce qui me concerne, et sans même insister sur ma



250

soi-disant parenté avec les Martin et sur l’ignorance

absolue où je suis de ce second hôtel dont tu parles et

qui n’existe que dans ton imagination fertile, par

malheur mon rôle est rigoureusement le contraire de

celui que tu m’attribues. Je n’ai jamais enlevé personne,

ni volé aucun corselet de diamants. Tout ce que mes

amis Mélamare, tout ce qu’Arlette, tout ce que Béchoux

et toi-même vous avez pu voir de mes actes, n’est que

probité, désintéressement, assistance et amitié. Tu

tombes mal, d’Enneris. »

Objection juste, par certains côtés, et qui ne manqua

pas de frapper le comte et sa sœur. La conduite

extérieure de Fagerault avait toujours été irréprochable.

Et, d’autre part, il pouvait ignorer l’existence de ce

second hôtel. D’Enneris ne se déroba pas et répondit,

toujours de manière indirecte :

« Il y a des figures qui trompent et des manières

d’être qui vous induisent en erreur. Pour moi, je ne me

suis jamais laissé prendre à l’air loyal du sieur

Fagerault. Dès la première fois où je l’aperçus dans la

boutique de sa tante Victorine, je pensai que c’était lui

notre adversaire, et lorsque, le soir, dissimulé derrière la

tapisserie ainsi que Béchoux, je l’écoutai parler, mon

doute devint une certitude. Le sieur Fagerault jouait un

rôle. Seulement j’avoue que, précisément, à partir du

jour où je le vis, sa conduite me dérouta. Voilà que, tout





251

à coup, cet adversaire semblait en contradiction avec

lui-même et avec les plans que je lui attribuais. Voilà

qu’il défendait les Mélamare au lieu de les attaquer, et

que, en quelque sorte, il changeait de camp. Que se

passait-il donc ? Oh ! une chose fort simple. Arlette,

notre jolie et douce Arlette, était entrée dans sa vie. »

Antoine haussa les épaules en riant.

« De plus en plus drôle. Voyons, d’Enneris, est-ce

qu’Arlette pouvait changer ma nature ? et faire que je

sois le complice de gredins que je poursuivais avant toi

et que je traquais ? »

D’Enneris répondit :

« Arlette était entrée dans sa vie depuis quelque

temps déjà. Vous vous rappelez, monsieur de

Mélamare, que, attiré par la ressemblance d’Arlette

avec une fille que vous avez eue et qui est morte, vous

l’avez suivie plusieurs fois. Or, Antoine, qui vous

surveillait souvent, soit directement, soit par

l’intermédiaire de ses tantes, remarqua celle que vous

suiviez, l’accompagna de loin jusqu’à sa demeure, rôda

dans l’ombre, et même essaya de l’aborder, un soir

qu’elle était sortie. La curiosité du début devenait un

sentiment plus vif qui croissait à chaque rencontre.

N’oublions pas que le sieur Antoine est un sentimental

capable de mêler des rêves romanesques à ses

spéculations. Mais c’est aussi un amoureux qui n’aime



252

pas rester en chemin. Enhardi par l’enlèvement de

Régine, il n’hésite pas. D’accord avec Laurence Martin,

et bien que celle-ci estime l’acte dangereux, il enlève

Arlette.

Il comptait ainsi la séquestrer, la tenir à sa

disposition, et profiter d’un jour de lassitude. Espoir

vain. Arlette s’enfuit. Il éprouve alors un vrai désespoir.

Oui, durant quelques jours, il souffre réellement. Il ne

peut plus se passer d’elle. Il veut la voir. Il veut se faire

aimer. Et, un beau soir, ayant brusquement bouleversé

tous ses projets, il vient trouver Arlette et sa mère. Il se

présente comme ancien ami des Mélamare. Il affirme

que le comte et la comtesse sont innocents. Arlette

veut-elle l’aider à prouver cette innocence ?

« Vous voyez, n’est-ce pas, monsieur de Mélamare,

le parti qu’il va tirer de ce nouveau jeu, et comment il

s’en acquitte. D’un coup, il a gagné les sympathies

d’Arlette, heureuse de réparer son erreur, il collabore

avec elle, il conquiert la reconnaissance de votre sœur,

la persuade de se livrer à la justice, lui offre un plan de

défense et la sauve ainsi que vous. Tandis que,

déconcerté, je perds mon temps à réfléchir, il est chez

lui dans votre salon. On le fête comme un bon génie. Il

propose des millions (qu’est-ce que ça lui coûte ?) pour

donner corps aux rêves généreux d’Arlette et, soutenu







253

par ceux qu’il a tirés du gouffre, il obtient d’Arlette une

promesse de mariage. »









254

12



Arsène Lupin





Antoine s’était approché. Toute sa conduite était

mise en lumière avec une telle violence, sans qu’un seul

acte demeurât dans l’ombre, qu’il commençait à perdre

son air d’indifférence ironique. Il faut se rappeler, en

outre, que le chloroforme l’a mis en état de dépression

physique, que son système nerveux est ébranlé, et

surtout qu’il se bat avec un adversaire dont il ne

soupçonnait ni la puissance ni la documentation à son

égard. Planté en face de Jean, il frémissait d’une colère

qu’il ne pouvait exhaler, et, contraint par une force

supérieure à la sienne d’écouter jusqu’au bout, il

balbutiait des phrases rageuses.

« Tu mens ! Tu n’es qu’un misérable ! C’est la

jalousie qui te dresse contre moi.

– Peut-être, s’écria d’Enneris, en se tournant

brusquement vers lui, et en acceptant enfin ce duel

direct qu’il refusait jusqu’ici. Peut-être, puisque j’aime

aussi Arlette. Mais tu n’avais pas que moi comme





255

ennemi. Tes vrais ennemis maintenant, ce sont tes

complices d’autrefois. C’est ton grand-père, ce sont tes

tantes, lesquels demeurent inébranlablement fidèles au

passé, tandis que toi tu essaies de te régénérer.

– Je ne les connais pas, ces complices ! s’exclama

Antoine Fagerault, ou je ne les connaissais alors que

comme adversaires, et je luttais pour les écarter.

– Tu luttais parce qu’ils te gênent, que tu as peur

d’être compromis, et que tu aurais voulu les réduire à

l’impuissance. Mais des malfaiteurs, ou plutôt des

maniaques comme eux, rien ne pouvait les désarmer.

Ainsi il y a un projet municipal qui consiste à élargir

dans le quartier dit du Marais un certain nombre de

rues, dont la rue Vieille-des-Marais. S’il est exécuté, la

nouvelle rue passe à travers l’hôtel de la Valnéry. Or,

cela, ni Dominique Martin ni ses filles ne peuvent

l’admettre. La vieille demeure est intangible. C’est la

chair de leur chair, le sang de leurs veines. Tout plutôt

qu’une destruction qui leur semble un sacrilège.

Laurence Martin entame des pourparlers avec un

conseiller municipal de réputation assez équivoque.

Prise au piège, elle s’enfuit, et le vieux Dominique tue

M. Lecourceux d’un coup de revolver.

– Qu’en savais-je ? protesta Antoine. C’est toi qui

m’as appris cet assassinat.

– Soit. Mais l’assassin était ton grand-père, et



256

Laurence Martin sa complice ! Et le jour même, ils

dirigent leurs attaques vers celle que tu aimes et qu’ils

ont condamnée. En effet, si tu n’avais pas connu

Arlette, et si ta volonté n’était pas de l’épouser malgré

eux, tu n’aurais pas trahi la cause de la famille. Tant pis

pour Arlette. Lorsque quelqu’un vous gêne, on le

supprime. Attirée dans un garage isolé, Arlette eût été

brûlée vive par le feu qu’ils allument, si tu n’étais arrivé

à temps.

– Donc, en ami d’Arlette ! proféra Fagerault, et en

ennemi acharné de ces gredins.

– Oui, mais ces gredins, c’est ta famille.

– Mensonge !

– C’est ta famille. Tu as beau, le soir même, au

cours d’une scène que tu as avec eux et dont j’ai les

preuves, leur reprocher leurs crimes et hurler que tu ne

veux pas tuer, tu as beau leur défendre de toucher à un

seul des cheveux d’Arlette, tu es solidaire de ton grand-

père et de tes tantes.

– On n’est pas solidaire de bandits ! protesta

Fagerault, qui, à toutes les attaques, cédait du terrain.

– Si, quand on a été leur complice, qu’on a volé

avec eux.

– Je n’ai pas volé.





257

– Tu as volé les diamants, et, qui plus est, tu les

gardes pour toi, et cachés. La part de butin qu’ils te

réclament, tu la leur refuses. Et c’est là aussi ce qui

vous jette les uns contre les autres, comme frappés de

démence. Entre vous, c’est la guerre à mort. Traqués

par la justice, effrayés, croyant que tu es capable de les

livrer, ils abandonnent leur hôtel et se réfugient dans un

pavillon de banlieue qui leur appartient. Mais ils ne

lâchent pas prise. Ils veulent les diamants ! Et ils

veulent sauver la demeure de la race ! Et ils t’écrivent

ou te téléphonent. Deux nuits de suite, il y a rendez-

vous dans les jardins du Champ-de-Mars. On ne

s’accorde pas ! Tu refuses de partager et tu refuses de

renoncer à ton mariage. Alors les trois emploient

l’argument suprême : ils essaient de te tuer. Dans

l’ombre du jardin, la lutte est implacable. Plus jeune et

plus fort, tu en sors vainqueur, et Victorine Martin te

serrant de trop près, tu t’en débarrasses d’un coup de

couteau. »

Antoine chancela et devint livide. L’évocation de

cette minute effroyable le bouleversait. Son front

dégouttait de sueur.

« Désormais, il semble que tu n’as plus rien à

craindre. Sympathique à tous, confident de M. et Mme

de Mélamare, ami de Van Houben, conseiller de

Béchoux, tu es le maître de la situation. Tes desseins ?





258

Te délivrer du passé en laissant exproprier et détruire

l’hôtel de la Valnéry. Rompre définitivement avec les

Martin, que tu indemniseras au moment voulu.

Redevenir honnête. Épouser Arlette. Acheter l’hôtel de

la rue d’Urfé. Et, de la sorte, réunir en toi les deux races

ennemies et jouir, sans remords et sans appréhension,

de cette demeure et de ces meubles dont les « doubles »

ne seront plus prétexte à vol et à forfait. Voilà ton but.

« Un seul obstacle, moi ! moi, dont tu connais

l’hostilité et dont tu n’ignores pas les sentiments pour

Arlette. Aussi, par excès de prudence, et pour ne rien

laisser au hasard, tu prends tes précautions et tu

cherches à me compromettre. N’est-ce pas le meilleur

moyen de te garantir ? N’est-ce pas te défendre que

d’accuser ? Et, comme tu as eu soin d’inscrire le nom

d’Arsène Lupin sur un papier que tu glisses dans la

poche de la revendeuse, tu joues de cette corde

nouvelle. Arsène Lupin, c’est Jean d’Enneris. Tu le

proclames dans les journaux. Tu lances Béchoux contre

moi. De nous deux qui gagnera la partie ? Qui des deux

fera que l’autre soit arrêté le premier ? Toi,

évidemment, n’est-ce pas ? Tu es tellement sûr de la

victoire que tu me provoques ouvertement. Le

dénouement approche. C’est une question d’heures, une

question de minutes. Nous sommes l’un en face de

l’autre, et sous les yeux de la police, Béchoux n’a qu’à

choisir entre nous. Le danger est si pressant pour moi



259

que je sens la nécessité de prendre du champ, comme

on dit, et de t’envoyer un coup de poing bien placé. »

Antoine Fagerault jeta un regard autour de lui,

cherchant un soutien, une sympathie. Mais le comte et

sa sœur, ainsi que Van Houben, l’observaient durement.

Arlette semblait absente, Béchoux avait un air

implacable de policier qui tient sa proie.

Il eut un frisson, et cependant se redressa, cherchant

encore à faire face à l’ennemi.

« Tu as des preuves ?

– Vingt. Depuis huit jours, je vis dans l’ombre des

Martin, que j’ai réussi à dénicher. J’ai des lettres de

Laurence à toi et de toi à Laurence. J’ai des carnets de

notes, une sorte de journal écrit par Victorine Martin, la

revendeuse, où elle raconte toute l’histoire de la

Valnéry et votre histoire à tous.

Et pourquoi n’as-tu pas encore donné tout cela à la

police ? balbutia Antoine en désignant Béchoux du

doigt.

– Parce que je voulais d’abord te convaincre devant

tous de fourberie et d’ignominie, et parce que je voulais

ensuite te laisser un moyen de salut.

– Lequel ?

– Rends les diamants.





260

– Mais je ne les ai pas ! s’écria Antoine Fagerault

avec un sursaut de fureur.

– Tu les as. Laurence Martin t’en accuse. Ils sont

cachés.

– Où ?

– Dans l’hôtel de la Valnéry. »

Antoine s’exaspéra :

« Tu le connais donc, cet hôtel inexistant ? Tu la

connais cette demeure mystérieuse et fantastique ?

– Parbleu ! Le jour où Laurence a voulu acheter le

conseiller municipal, chargé d’un rapport, et où j’ai su

que ce rapport concernait l’élargissement d’une rue, il

m’a été facile, connaissant la rue, de trouver

l’emplacement d’un vaste hôtel ayant cour par-devant

et jardin par-derrière.

– Eh bien, pourquoi ne nous as-tu pas conduits là-

bas ? Si tu voulais me confondre et me réclamer les

diamants que j’y ai cachés, pourquoi ne sommes-nous

pas chez la Valnéry ?

– Nous y sommes, déclara tranquillement d’Enneris.

– Qu’est-ce que tu dis ?

– Je dis qu’il m’a suffi d’un peu de chloroforme

pour t’endormir et pour te conduire ici, avec M. et Mme

de Mélamare.



261

–Ici ?

– Oui, chez la Valnéry.

– Mais nous ne sommes pas chez la Valnéry ! Nous

sommes rue d’Urfé.

– Nous sommes dans le salon où tu as dévalisé

Régine et mené Arlette.

– Ce n’est pas vrai... Ce n’est pas vrai... marmotta

Antoine, éperdu.

– Hein ? ricana d’Enneris, faut-il que l’illusion soit

parfaite pour que toi-même, l’arrière-petit-fils de la

Valnéry et le petit-fils de Dominique Martin, tu t’y

laisses prendre !

– Ce n’est pas vrai ! Tu mens ! Ce n’est pas

possible ! » reprenait Fagerault en s’efforçant de

discerner entre les objets certaines différences qui

n’existaient pas.

Et Jean, impitoyable, reprenait :

« C’est ici ! C’est ici que tu as vécu avec les

Martin ! Presque tout l’hôtel est vide. Mais cette pièce a

tous ses meubles. L’escalier, la cour ont conservé leur

aspect séculaire. C’est l’hôtel de la Valnéry.

– Tu mens ! tu mens ! bégayait Antoine, torturé.

– C’est ici. L’hôtel est cerné. Béchoux est venu de

là-bas avec nous. Ses agents sont dans la cour et dans le



262

sous-sol. C’est ici, Antoine Fagerault ! C’est ici que

Dominique et que Laurence Martin, obsédés tous deux

par la vieille demeure fatidique, revinrent de temps à

autre. Veux-tu les voir ? Hein ? Veux-tu assister à leur

arrestation ?

– Les voir ?

– Dame ! si tu les vois apparaître, tu admettras bien

qu’ils apparaissent chez eux et que nous sommes dans

la rue Vieille-des-Marais, et non dans la rue d’Urfé.

– Et on va les arrêter ?

– À moins, plaisanta d’Enneris, que Béchoux s’y

refuse...

Sur la cheminée, la pendule sonna six coups de sa

petite voix aigrelette. Et d’Enneris prononça :

« Six heures ! Tu sais comme ils sont exacts. Je les

ai entendus, l’autre nuit, qui se promettaient de faire un

tour chez eux à six heures exactement. Regarde par la

fenêtre, Antoine. Ils entrent toujours par le fond du

jardin. Regarde. »

Antoine s’était approché et regardait malgré lui à

travers les rideaux de tulle. Les autres aussi, inclinés sur

leurs chaises, cherchaient à voir, immobiles et anxieux.

Et, près du pavillon abandonné, la petite porte par

où Arlette s’était enfuie fut poussée lentement.





263

Dominique entra d’abord, puis Laurence.

« Ah ! c’est effroyable... chuchota Antoine. Quel

cauchemar !

– Ce n’est pas un cauchemar, ricana d’Enneris.

C’est une réalité. M. Martin et Mlle Martin font un tour

dans leur domaine. Béchoux, veux-tu avoir l’obligeance

de disposer tes acolytes au-dessous de cette pièce ? Tu

sais ? la salle aux vieux pots de fleurs. Surtout pas de

bruit. À la moindre alerte, M. Martin et Mlle Martin

s’évanouiraient comme des ombres. L’hôtel est truqué,

je t’en avertis, et il y a, sous le jardin, une issue dérobée

qui file vers la rue déserte et qui débouche dans une

écurie voisine. Il faut donc attendre qu’ils soient à dix

pas des fenêtres. Vous sauterez alors sur eux et vous les

tiendrez ficelés, dans la salle. »

Béchoux sortit en hâte. On entendit du vacarme au-

dessous. Puis ce fut le silence.

Là-bas, le père et la fille avançaient à pas comptés,

avec cette allure des criminels qui n’est peut-être point

l’inquiétude, mais qui est l’attention continue où l’on

devine l’effort habituel des yeux et des oreilles et le

raidissement de tous les nerfs.

« Oh ! c’est effroyable », répéta Antoine.

Mais surtout l’émotion de Gilberte était à son

comble. Elle contemplait avec une angoisse indicible la



264

marche lente des deux misérables. Pour elle et pour son

frère, qui pouvaient se croire dans leur salon de la rue

d’Urfé, Dominique et Laurence étaient les représentants

de cette race qui les avait tellement fait souffrir. Ils

semblaient sortir du passé ténébreux et venir, une fois

de plus, à l’assaut des Mélamare pour les acculer, une

fois de plus, au déshonneur et au suicide.

Gilberte glissa de son siège et tomba à genoux. Le

comte serrait les poings avec fureur.

« Je vous en conjure, ne bougez pas, fit d’Enneris.

Toi, non plus, Fagerault.

– Épargne-les ! supplia celui-ci. Emprisonnés, ils se

tueront. Ils me l’ont dit bien souvent.

– Et après ? N’ont-ils pas fait assez de mal ? »

Maintenant on les voyait tous deux bien en face, à

quinze ou vingt pas. Ils offraient la même expression

austère, plus cruelle chez la fille, plus impressionnante

chez le père dont la figure anguleuse, dépouillée de

toute humanité, n’avait plus d’âge.

D’un coup, ils s’arrêtèrent. Du bruit ? Quelque

chose qui avait remué quelque part ? Ou bien était-ce

l’instinct du danger ?

Rassurés, ils repartirent en même temps.

Et ce fut soudain comme une meute qui s’abattit sur

eux. Trois hommes avaient bondi et les tenaient à la



265

gorge et aux poignets avant qu’il leur fût loisible

d’esquisser un mouvement de fuite ou de résistance.

Pas un cri. Quelques secondes après, ils disparaissaient,

entraînés vers le sous-sol. Dominique et Laurence, si

longtemps recherchés, héritiers invisibles de tant de

forfaits demeurés sans châtiment, étaient aux mains de

la justice.

Il y eut un moment de silence. Gilberte, agenouillée,

priait. Adrien de Mélamare sentait que la pierre du

tombeau se soulevait et qu’il pouvait enfin respirer

largement. Puis d’Enneris se pencha sur Antoine

Fagerault et le saisit à l’épaule.

« C’est ton tour, Fagerault. Tu es le dernier

descendant, celui qui représente la race maudite, et,

comme les deux autres, tu dois payer la dette

séculaire. »

Il ne restait plus rien de l’être heureux en apparence

et si insouciant qu’était Antoine Fagerault. En quelques

heures, il avait pris un visage de détresse et de ruine. Il

tremblait de peur.

Arlette s’approcha et implora d’Enneris.

« Sauvez-le, je vous en prie.

– Il ne peut pas être sauvé, fit d’Enneris. Béchoux

veille.

– Je vous en prie, répéta la jeune fille... Il vous suffit



266

de vouloir.

– Mais c’est lui qui ne veut pas, Arlette. Il n’a qu’un

mot à dire, et il refuse. »

Dans un sursaut d’énergie, Antoine se releva. Que

dois-je faire ?

– Où sont les diamants ? »

Et comme Antoine hésitait, Van Houben, hors de

lui, le rudoya.

« Les diamants, tout de suite !... Sinon, c’est moi qui

te démolis.

– Ne perds pas de temps, Antoine, ordonna

d’Enneris. Je te le répète, l’hôtel est cerné. Béchoux est

en train de répartir ses hommes, et ils sont plus

nombreux que tu ne crois. Si tu veux que je t’arrache à

lui, parle. Les diamants ? »

Il le tenait par un bras, Van Houben par l’autre.

Antoine demanda :

« J’aurai ma liberté ?

– Je te le jure.

– Que deviendrai-je ?

– Tu t’en iras en Amérique. Van Houben t’enverra

cent mille francs à Buenos Aires.

– Cent mille ! Deux cent mille ! s’écria Van Houben



267

qui aurait tout promis, quitte à ne pas tenir... Trois cent

mille ! »

Antoine hésitait encore.

« Dois-je appeler ? dit Jean.

– Non... non... attends... voilà... Eh bien, soit... je

consens.

– Parle. »

À voix basse, Antoine articula :

« Dans la pièce à côté... dans le boudoir.

– Pas de blagues ! dit Jean, cette pièce est vide. Tous

les meubles ont été vendus.

– Sauf le lustre. Le vieux Martin y tenait plus qu’à

tout.

– Et tu as caché les diamants dans un lustre !

– Non. Mais j’ai remplacé un certain nombre des

plus petits cristaux dans la couronne de dessous... un

sur deux, exactement, et j’ai attaché les diamants avec

de petits fils de fer, pour faire croire qu’ils étaient

percés et enfilés comme les autres pendeloques du

lustre.

– Bigre ! c’est rudement fort ce que tu as fait là !

s’exclama d’Enneris. Tu remontes dans mon estime. »

Avec l’aide de Van Houben, il écarta la tapisserie et



268

ouvrit la porte. Le boudoir était vide en effet ; du

plafond, seulement, pendait un lustre du XVIIIe tout en

chaînettes de cristaux taillés.

« Eh bien, quoi ? fit d’Enneris, avec étonnement. Où

sont-ils ? »

Tous trois ils cherchaient, la tête en l’air. Puis Van

Houben bégaya, d’une voix défaillante :

« Je n’aperçois rien... les chaînettes de la couronne

inférieure sont incomplètes. Voilà tout.

– Mais alors ?... » dit Jean.

Van Houben revint prendre une chaise, la posa sous

le lustre et grimpa. Presque aussitôt, il manqua de

perdre l’équilibre et de tomber. Il bredouillait :

« Arrachés !... On les a volés encore une fois. »

Antoine Fagerault semblait ahuri.

« Non... voyons... ce n’est pas admissible. Laurence

aurait trouvé ?...

– Parbleu, oui ! gémit Van Houben qui pouvait à

peine s’exprimer... Vous avez mis un diamant de deux

places en deux places, n’est-ce pas ?

– Oui... j’en fais le serment.

– Eh bien, les Martin ont tout pris... Tenez, les fils

de fer ont été coupés un à un par une pince... C’est une





269

catastrophe !... On n’a jamais rien vu de pareil !... À la

minute où l’on pouvait croire... »

Il retrouva subitement la voix, se mit à courir et

s’enfuit vers le vestibule en hurlant :

« Au voleur ! au voleur ! Attention, Béchoux, ils ont

mes diamants ! Qu’on les force à parler, les gredins !...

On n’a qu’à leur tordre les poignets et à leur écraser les

pouces avec des tenailles. »

D’Enneris rentra dans le salon, rabattit la tapisserie

et dit à Antoine, en le dévisageant :

« Tu m’assures que tu avais mis les diamants à cet

endroit ?

– Dans la nuit même, et ils y étaient encore à ma

dernière visite, il y a une semaine, un jour où je savais

les deux autres dehors. »

Arlette s’était avancée et murmurait :

« Croyez-le, Jean, je suis certaine qu’il dit la vérité.

Et, de même qu’il a tenu sa promesse, vous tiendrez la

vôtre. Vous le sauverez. »

D’Enneris ne répondit pas. La disparition des bijoux

semblait le déconcerter, et il répétait entre ses dents :

« Bizarre... C’est à n’y rien comprendre. Puisqu’ils

avaient les diamants, pourquoi revenir ?... Où les ont-ils

cachés eux-mêmes ?... »





270

Mais l’incident ne pouvait retenir plus longtemps

son attention, et, comme le comte de Mélamare et sa

sœur le pressaient avec autant d’insistance qu’Arlette

d’agir en faveur d’Antoine, il changea soudain

d’expression, et, le visage souriant, leur dit :

« Allons ! je vois que le sieur Fagerault, malgré tout,

vous inspire encore de la sympathie. Il n’est pourtant

pas reluisant, le sieur Fagerault. Eh bien, voyons,

redresse-toi, mon vieux ! tu as l’air d’un condamné à

mort. C’est Béchoux qui te fait peur ? Pauvre

Béchoux ! Veux-tu que je te montre comment on se

débarrasse de lui, comment on glisse entre les mailles

d’un filet, et comment, au lieu d’aller en prison, on

s’arrange pour aller coucher en Belgique, dans un bon

lit ? »

Il se frotta les mains.

« Oui, en Belgique, et cette nuit même !... Le

programme te plaît, hein ? Alors, je frappe les trois

coups. »

Il frappa trois fois du pied le parquet. Au troisième

coup, la porte s’ouvrit brusquement, et Béchoux surgit

d’un bond.

« On ne passe pas », cria-t-il.

Si d’Enneris plaisantait, si l’irruption de Béchoux au

signal indiqué lui parut une chose extrêmement drôle,



271

dont il ne manqua point de rire, il n’en fut pas de même

pour les autres qui demeurèrent confondus.

Béchoux referma la porte, et, tragique, solennel,

comme il l’était toujours en ces moments-là : La

consigne est absolue. Personne ne sortira de l’hôtel sans

ma permission.

– À la bonne heure, approuva d’Enneris, qui s’assit

confortablement. J’aime l’autorité. Ce que tu dis est

idiot, mais tu le dis avec conviction. Fagerault, tu

entends ? Si tu veux aller te promener, il faut d’abord

lever le doigt et demander la permission au brigadier. »

Tout de suite Béchoux se mit en colère et s’écria :

« Assez de blagues, toi. Nous avons un compte à

régler ensemble, et plus sérieux que tu ne penses. »

D’Enneris se mit à rire.

« Mon pauvre Béchoux, tu es grotesque. Pourquoi

traiter tout cela en drame, alors que, par ta présence, tu

poses la situation en plein comique. Entre Fagerault et

moi tout est réglé. Par conséquent, pas besoin de jouer

ton rôle de grand policier et de brandir ton mandat.

– Qu’est-ce que tu chantes ? Qu’est-ce qui est

réglé ?

– Tout. Fagerault n’a pas pu nous livrer les

diamants. Mais, puisque le vieux Martin et sa fille sont





272

à la disposition de la justice, on est sûr de les avoir. »

Béchoux déclara sans vergogne :

« Je me fous des diamants !

– Ce que tu es grossier ! d’aussi vilaines expressions

devant des dames ! En tout cas, nous sommes tous

d’accord ici, la question des diamants ne se pose plus,

et, sur les insistances du comte de Mélamare, de la

comtesse et d’Arlette, j’ai résolu d’être indulgent pour

Fagerault.

– Après tout ce que tu nous as raconté de lui ? ricana

Béchoux. Après l’avoir démasqué et démoli comme tu

l’as fait ?

– Que veux-tu ? Il m’a sauvé la vie, un jour. Ça ne

s’oublie pas, ça. En outre, ce n’est pas un mauvais

garçon.

– Un bandit !

– Oh ! un demi-bandit, tout au plus, adroit sans

grandeur, ingénieux sans génie, et qui essaie de

remonter le courant. Bref, un candidat à l’honnêteté.

Aidons-le, Béchoux ; Van Houben lui donne cent mille

francs, et moi je lui offre une place de caissier en

Amérique, dans une banque. »

Béchoux haussa les épaules.

« Balivernes ! J’emmène les Martin au dépôt, et il y



273

a encore deux sièges dans ma voiture.

– Tant mieux ! Tu seras plus à l’aise.

– Fagerault...

– Tu n’y toucheras pas... Ce serait faire du scandale

autour d’Arlette. Je ne veux pas. Laisse-nous

tranquilles.

– Ah ça mais ! s’écria Béchoux qui s’irritait de plus

en plus, tu ne comprends donc pas ce que je t’ai dit ?

J’ai deux places avec les Martin, pour que la fournée

soit complète.

– Et tu prétends emmener Fagerault ?

– Oui...

– Et qui ?

– Toi.

– Moi ! Tu veux donc m’arrêter ?

– C’est fait », dit Béchoux en lui appliquant sur

l’épaule une main rude.

D’Enneris joua l’ébahissement.

« Mais il est fou ! Mais on devrait l’enfermer !

Comment ! Je débrouille toute l’affaire. Je turbine

comme un forçat. Je te comble de mes bienfaits, je te

livre Dominique Martin, je te livre Laurence Martin, je

te livre le secret des Mélamare, je te fais cadeau d’une



274

réputation universelle, je t’autorise à dire que c’est toi

qui as tout découvert, je te mets à même d’obtenir un

grade supérieur et d’être nommé quelque chose comme

superbrigadier. Et voilà la façon dont tu me

récompenses ? »

M. de Mélamare et sa sœur écoutaient, sans un mot.

Où ce diable d’homme voulait-il en venir ? Car, s’il

plaisantait, n’est-ce pas qu’il avait ses raisons ? Antoine

paraissait moins inquiet. On eût pu croire qu’Arlette

avait envie de rire, malgré son angoisse.

Béchoux prononça d’un ton emphatique :

« Les deux Martin ? Sous la surveillance d’un agent

et de Van Houben qui ne les lâche pas de l’œil ! En bas,

dans le vestibule, trois de mes hommes, les plus

solides ! Dans le jardin, trois autres, aussi solides !

Viens voir leurs gueules, et tu verras que ce ne sont pas

des gaillards à l’eau de rose. Or, tous, ils ont l’ordre de

t’abattre comme un chien si tu essayais de filer. Là

aussi la consigne est formelle. Sur un coup de sifflet de

moi, tous me rejoignent et on ne te parle que le revolver

au poing. »

D’Enneris hocha la tête. Il n’en revenait pas, et

répétait :

« Tu veux m’arrêter Tu veux arrêter ce gentilhomme

qui a nom d’Enneris, ce navigateur célèbre...





275

– Non, pas d’Enneris.

– Qui alors ? Jim Barnett ?

– Pas davantage.

– En ce cas ?...

– Arsène Lupin. »

D’Enneris pouffa de rire.

« Tu veux arrêter Arsène Lupin ? Ah ! ça, c’est

comique. Mais on n’arrête pas Arsène Lupin, mon

vieux. Il se serait agi de d’Enneris, ou à la rigueur de

Jim Barnett, peut-être. Mais, Lupin ! Voyons, tu n’as

pas réfléchi à ce que ça veut dire, Lupin ?...

– Ça veut dire un homme comme les autres, cria

Béchoux, et qui sera traité comme il le mérite.

– Ça veut dire, appuya fortement d’Enneris, un

homme qui ne s’est jamais laissé embêter par personne,

surtout par une mazette de ton espèce ; ça veut dire un

homme qui n’obéit qu’à lui-même, qui s’amuse et qui

vit comme il lui plaît, qui veut bien collaborer avec la

justice, mais à sa façon qui est la bonne. Décampe. »

Béchoux devenait écarlate. Il frémissait de fureur.

« Assez bavardé. Suivez-moi, tous les deux.

– Pas possible.

– Dois-je appeler mes hommes ?



276

– Ils n’entreront pas dans cette pièce.

– Nous verrons bien.

– Rappelle-toi que c’était un repaire de bandits ici et

que la maison est truquée. En veux-tu la preuve ? »

Il tourna la petite rosace d’un panneau.

« Il suffit de tourner cette rosace et les serrures sont

bloquées. Ta consigne est que personne ne sorte, la

mienne est que personne n’entre.

– Ils démoliront la porte. Ils casseront tout, s’écria

Béchoux, hors de lui.

– Appelle-les. »

Béchoux tira de sa poche un sifflet de police à

roulette.

« Ton sifflet ne marche pas », fit d’Enneris.

Béchoux souffla de toutes ses forces. Aucun bruit.

Rien que du vent qui giclait par la fente.

La gaieté de d’Enneris redoubla.

« Dieu ! que c’est rigolo ! Et tu veux lutter ? Mais

voyons, mon vieux, si je suis vraiment Lupin, crois-tu

que je serais venu ici en compagnie d’une escouade de

policiers sans avoir pris mes précautions ? Crois-tu que

je n’avais pas prévu ta trahison et ton ingratitude ? Mais

la maison est truquée, mon vieux, je te le répète, et j’en





277

connais tous les mécanismes. »

Et, tout contre Béchoux, il lui jetait au visage :

« Idiot ! tu te lances dans l’aventure comme un fou.

Tu t’imagines qu’en accumulant les hommes autour de

toi, tu me tiens ! Et l’issue secrète dont je t’ai parlé tout

à l’heure, hein ? cette issue de la Valnéry et des Martin,

que personne ne connaissait, pas même Fagerault, et

que j’ai découverte ? Libre, je suis libre de sortir à ma

guise, et Fagerault aussi. Rien à faire là contre. »

Tout en faisant face à Béchoux, il poussait Fagerault

derrière lui jusqu’au mur, entre la cheminée et l’une des

fenêtres.

« Entre dans l’ancienne alcôve, Antoine, et cherche

à droite... Il y a un panneau avec une vieille gravure...

Tout le panneau se déplace... Tu y es ? »

D’Enneris surveillait attentivement Béchoux. Celui-

ci voulut se servir de son revolver. Il lui étreignit le

bras.

« Pas de drame ! Rigole plutôt... c’est si comique !

Tu n’as rien prévu... pas même l’issue dérobée, pas

même que je te chiperais ton sifflet à roulette, pour le

remplacer par un autre. Tiens, le voilà, le tien. Tu peux

t’en servir maintenant. »

Il pirouetta sur lui-même et disparut. Béchoux se

heurta contre la cloison. Un éclat de rire répondit à son



278

coup de poing. Puis on entendit quelque chose qui se

déclenchait et quelque chose qui claquait.

Si affolé qu’il fût, Béchoux n’hésita pas. Il ne perdit

pas de temps à s’abîmer les poings. Ramassant son

sifflet, il bondit vers la fenêtre, l’ouvrit et sauta.

Aussitôt dans le jardin, entouré de ses hommes, il

siffla, et, tout en courant vers le pavillon abandonné,

vers la rue peu fréquentée, où débouchait l’issue

secrète, il sifflait encore, à coups vibrants qui

déchiraient l’espace.

À la fenêtre, M. et Mme de Mélamare, penchés,

attendaient et regardaient. Arlette soupira :

« On ne les prendra pas, n’est-ce pas ? Ce serait trop

affreux.

– Non, non, dit Gilberte, qui ne cachait pas son

émotion. Non, non, la nuit commence à tomber. Il ne se

peut pas qu’on les prenne. »

Tous les trois désiraient éperdument le salut de ces

deux hommes, le salut de Fagerault, voleur et bandit, et

le salut de d’Enneris, étrange aventurier dont la

personnalité ne faisait aucun doute pour eux, et qui,

dans toute cette affaire, avait agi de telle façon qu’on ne

pouvait pas ne pas se mettre de son parti contre la

police.

Une minute tout au plus s’écoula. Arlette redit :



279

« Ce serait trop affreux s’ils étaient pris. Mais ce

n’est pas possible, n’est-ce pas ?

– Impossible ! dit une voix joyeuse derrière elle. On

les prendra d’autant moins qu’on les cherche à l’issue

d’un souterrain qui n’a jamais existé. »

L’ancienne alcôve s’était rouverte. D’Enneris en

était sorti, ainsi que Fagerault.

Et d’Enneris riait toujours, et de si bon cœur !

« Pas d’issue secrète ! Pas de panneau qui glisse !

Pas de serrures bloquées ! Jamais vieille maison ne fut

plus loyale et moins truquée que celle-ci. Seulement,

voilà, j’ai mis Béchoux dans un tel état de surexcitation

nerveuse et de crédulité maladive qu’il était incapable

de réfléchir. »

Et, très calme, s’adressant à Antoine :

« Vois-tu, Fagerault, c’est comme pour une pièce de

théâtre, il faut soigner sa préparation. Quand la scène

est bien préparée, il ne reste plus qu’à procéder par

affirmations violentes. Et c’est ainsi que Béchoux,

remonté comme un ressort, est parti en bolide dans la

direction que je lui avais suggérée, et que toute la police

se précipite vers les écuries d’à côté, dont ils vont

démolir l’entrée. Regarde-les filer à travers la pelouse.

Viens, Fagerault, il n’y plus de temps à perdre. »

D’Enneris paraissait si calme et il parlait avec tant



280

d’assurance que toute agitation cessait autour de lui.

Aucune menace de danger ne persistait. On évoquait

Béchoux et ses inspecteurs en train d’arpenter la rue et

de fracturer des portes.

Le comte tendit la main à d’Enneris et lui demanda :

« Vous n’avez pas besoin de moi, monsieur ?

– Non, monsieur. La route est libre durant une ou

deux minutes encore. »

Il s’inclina devant Gilberte, qui lui offrit également

sa main.

« Je ne vous remercierai jamais assez, monsieur, de

ce que vous avez fait pour nous, dit-elle.

– Et pour l’honneur de notre nom et de notre

famille, ajouta le comte. Je vous remercie de tout cœur.

– À bientôt, ma petite Arlette, fit d’Enneris. Dis-lui

adieu, Fagerault. Elle t’écrira : Antoine Fagerault,

caissier à Buenos Aires. »

Il prit dans le tiroir d’une table un petit carton fermé

d’un caoutchouc, à propos duquel il ne donna aucune

explication, puis il salua une dernière fois et entraîna

Fagerault. M. et Mme de Mélamare et la jeune fille les

suivaient de loin.

Le vestibule était vide. Au milieu de la cour, on

apercevait dans l’ombre croissante les deux autos.



281

L’une, celle de la Préfecture, contenait le vieux Martin

et sa fille, ligotés. Van Houben, le revolver au poing,

les surveillait, assisté du chauffeur.

« Victoire ! s’écria d’Enneris, en arrivant près de

Van Houben. Il y avait, dans un placard, un complice

qu’on a pincé. C’est lui qui avait barboté les diamants.

Béchoux et ses hommes le poursuivent.

– Et les diamants ? proféra Van Houben, qui n’eut

pas un soupçon.

– Fagerault les a retrouvés.

– On les a ?

– Oui, affirma d’Enneris, en montrant le carton qu’il

avait pris dans le tiroir et en entrebâillant le couvercle.

– Nom de Dieu ! mes diamants ! Donne.

– Oui, mais d’abord, nous sauvons Antoine. C’est la

condition. Conduis-nous dans ton auto. »

Dès l’instant où les diamants étaient retrouvés, Van

Houben se fût prêté à toutes les combinaisons. Ils

sortirent tous les trois de la cour et sautèrent dans

l’auto. Van Houben démarra sur-le-champ.

« Où allons-nous ? dit-il.

– En Belgique. Cent kilomètres à l’heure.

– Soit, dit Van Houben, qui arracha la boîte à





282

d’Enneris et l’empocha.

– Comme tu veux, dit Jean. Mais si nous ne passons

pas la frontière avant qu’on ait télégraphié de la

Préfecture, je les reprends. Tu es prévenu. »

L’idée qu’il avait ses diamants en poche, la peur de

les perdre, l’action irrésistible que d’Enneris exerçait

sur lui, tout cela étourdissait Van Houben au point qu’il

n’eut pas d’autre pensée que de maintenir sa vitesse au

maximum, de ne jamais ralentir, même en traversant les

villages, et de gagner la frontière.

On la gagna un peu après minuit.

« Arrête-nous là, dit Jean, deux cents mètres avant la

douane. Je vais guider Fagerault pour qu’il n’ait pas

d’ennuis, et je te rejoins d’ici une heure. Nous

rentrerons aussitôt à Paris. »

Van Houben attendit une heure, il attendit deux

heures. C’est seulement alors qu’un soupçon le pénétra

comme un coup de stylet. Depuis le départ, il avait

examiné la situation sous toutes ses faces, il avait

cherché pourquoi d’Enneris agissait ainsi, et comment

lui, Van Houben, résisterait si on voulait lui reprendre

le carton. Mais, pas une seconde, il n’avait eu l’idée

qu’il pouvait y avoir autre chose dans ce carton que ses

diamants.

À la lueur d’un phare, la main tremblante, il fit



283

l’examen. Le carton contenait quelques douzaines de

cristaux taillés, lesquels cristaux provenaient

évidemment du lustre mutilé...

Van Houben retourna directement à Paris, à la

même allure. Dupé par d’Enneris et Fagerault,

comprenant qu’il n’avait servi qu’à les transporter hors

de France, il n’avait plus d’espoir, pour recouvrer ses

diamants, que dans les révélations du vieux Martin et de

sa fille Laurence.

Mais, en arrivant, il lut dans les journaux que, la

veille au soir, le vieux Martin s’était étranglé et que sa

fille Laurence s’était empoisonnée.









284

Épilogue



Arlette et Jean





On se souvient de l’impression considérable

produite par le double suicide qui termina cette journée

lourde d’incidents tragiques, incidents dont la plupart

furent connus du grand public, et dont les autres, que

l’on devinait ou que l’on cherchait à deviner,

surexcitaient sa curiosité. Le suicide des Martin, c’était

la fin d’une affaire qui passionnait l’opinion depuis des

semaines, et la fin d’une énigme qui, plusieurs fois, au

cours des cent dernières années, s’était posée dans des

conditions si troublantes. Et c’était aussi la fin du long

supplice infligé par le destin à la famille des Mélamare.

Chose imprévue, et naturelle cependant, le brigadier

Béchoux ne tira pas de cette journée le bénéfice moral

et professionnel qu’il semblait devoir recueillir. Tout

l’intérêt se reporta sur d’Enneris, c’est-à-dire Arsène

Lupin, puisque, somme toute, la presse, et à sa suite la

police, ne voyait qu’un seul et même personnage sous

les deux noms. Lupin fut aussitôt le grand héros de

l’aventure, celui qui avait déchiffré l’énigme historique,



285

éclairci le mystère des deux hôtels semblables, divulgué

toute l’histoire de la Valnéry, sauvé les Mélamare et

livré les coupables. Béchoux fut réduit à un rôle de

comparse et de subalterne ridicule, bafoué par Lupin,

auquel il fournissait naïvement, ainsi que le peu

sympathique Van Houben, tous les éléments de cette

fuite burlesque vers la frontière belge.

Mais ce en quoi le public innova, allant plus loin

que la presse, et plus loin que la police, c’est qu’il

attribua instantanément la disparition des diamants à

Arsène Lupin. Puisque Lupin avait tout fait, tout

préparé et tout réussi, il parut évident qu’il avait tout

empoché. Ce que ni Béchoux, ni Van Houben, ni les

Mélamare n’avaient entrevu, la foule l’admit aussitôt

comme un acte de foi, et cela autant peut-être par

logique que parce que rien n’offrait aux événements

une conclusion plus amusante que cet escamotage de la

dernière heure.

L’exaspération de Béchoux atteignit au paroxysme.

Il était trop perspicace pour ne pas reconnaître qu’il

avait manqué de clairvoyance, et il ne songea pas une

minute à se dérober devant la vérité que le public

proclamait spontanément. Mais il courut chez Van

Houben et l’accabla de ses reproches et de ses

sarcasmes.

« Hein ! je vous l’avais assez dit au début ! Ce



286

démon-là retrouvera les diamants, mais vous, Van

Houben, vous ne les reverrez jamais. Tous nos efforts

ne serviront qu’à lui, comme d’habitude. Il travaille

avec la police, il se fait donner tous les concours, il se

fait ouvrir toutes les portes, et, en fin de compte, quand

le but est atteint, grâce à lui, je l’avoue, il fait une

pirouette et décampe avec l’enjeu de la partie. »

Van Houben qui, malade, exténué, avait dû prendre

le lit, bredouilla :

« Fichus, alors ? Plus la peine de les chercher ? »

Béchoux avoua son découragement et dit avec une

humilité qui n’était pas sans noblesse :

« Il faut se résigner. Rien à faire contre cet homme.

Il a, dans l’exécution de ses plans, des ressources

d’invention et d’énergie inépuisables. La manière dont

il m’a imposé l’idée d’une issue secrète, chez les

Martin, et dont il m’a fait sortir d’un côté pour pouvoir

sortir de l’autre côté, les mains dans ses poches, ça,

c’est du génie. La lutte est absurde : pour moi, j’y

renonce.

– Eh bien ! pas moi ! » s’écria Van Houben en se

dressant.

Béchoux lui dit :

« Un mot, monsieur Van Houben. Êtes-vous tout à

fait ruiné par la perte des diamants ?



287

– Non, dit l’autre, en un accès de franchise.

– Eh bien, contentez-vous de ce qui vous reste, et,

croyez-moi, ne pensez plus à vos diamants. Vous ne les

reverrez jamais.

– Renoncer à mes diamants ! Ne jamais les revoir !

Mais c’est une idée abominable ! Voyons, quoi, la

police poursuit ses investigations ?

– Sans entrain.

– Mais vous ?

– Je ne m’en mêle plus.

– Le juge d’instruction ?

– Il va classer l’affaire.

– C’est odieux. De quel droit ?

– Les Martin sont morts, et on ne possède aucune

charge précise contre Fagerault.

– Qu’on s’acharne après Lupin !

– Pour quoi faire ?

– Pour le retrouver.

– On ne retrouve pas Lupin.

– Et si l’on cherchait du côté d’Arlette Mazolle ?

Lupin a un coup de passion pour elle. Il doit rôder

autour de sa maison.





288

– On y a pensé. Des agents veillent.

– Seulement ?

– Arlette s’est enfuie. On suppose qu’elle a rejoint

Lupin hors de France.

– Non d’un chien, j’en ai de la déveine ! » s’écria

Van Houben.





Arlette ne s’était pas enfuie. Elle n’avait pas rejoint

Lupin. Mais, lasse de tant d’émotions et incapable de

retourner encore à sa maison de couture, elle se reposait

aux environs de Paris dans un joli pavillon entouré de

bois et dont le jardin descendait, par des terrasses

fleuries, jusqu’au bord de la Seine.

Un jour, en effet, pour s’excuser de sa mauvaise

humeur d’un soir auprès de Régine Aubry, elle avait été

voir la belle actrice, qui, très lancée maintenant, se

préparait à jouer la commère d’une revue à grand

spectacle. Les deux jeunes femmes étaient tombées

dans les bras l’une de l’autre, et Régine, trouvant

Arlette pâlie et soucieuse, sans plus l’interroger, lui

avait proposé comme retraite ce pavillon qui lui

appartenait.

Arlette accepta aussitôt et prévint sa mère. Le

lendemain, elle alla dire adieu aux Mélamare qu’elle

trouva heureux, allègres, libérés de leur soumission



289

maladive à un passé d’où Jean d’Enneris avait chassé

l’ombre redoutable du mystère, et faisant déjà des plans

pour rajeunir et vivifier le vieil hôtel de la rue d’Urfé.

Et le soir même, Arlette, à l’insu de tous, partait en

automobile.

Deux semaines s’écoulèrent, nonchalantes et

paisibles. Arlette renaissait dans ce calme et dans cette

solitude, et, sous l’éclatant soleil de juillet, reprenait de

fraîches couleurs. Servie par des domestiques de

confiance, elle ne sortait jamais du jardin et rêvait au

bord de la Seine sur un banc qu’abritaient des tilleuls en

fleur.

Parfois un canot chargé d’un couple d’amoureux

passait au fil de l’eau. Presque chaque jour un vieux

paysan venait pêcher dans une barque attachée à la

berge voisine, parmi les rocs tout ruisselants de vase.

Elle causait avec lui, en suivant des yeux le bouchon de

liège qui dansait au gré des petites vagues, ou bien elle

s’amusait à regarder, sous son grand chapeau de paille

en forme de cloche, le profil du bonhomme, son nez

busqué, son menton aux poils drus comme du chaume.

Un après-midi, comme elle approchait, il lui fit

signe de ne pas parler et elle s’assit doucement à côté

de lui. Au bout de la longue canne, le bouchon

s’enfonçait et remontait par soubresauts.

Un poisson cherchait à mordre. Il se méfia sans



290

doute. La toupie de bois reprit son immobilité. Arlette

dit gaiement à son compagnon :

« Ça ne va pas aujourd’hui hein ? On est bredouille.

– Très belle pêche, au contraire, mademoiselle,

murmura-t-il.

– Cependant, reprit Arlette, désignant le filet vide

sur le talus, vous n’avez rien pris.

– Si.

– Quoi donc ?

– Une très jolie petite Arlette. »

Elle ne saisit pas d’abord et crut qu’il avait prononcé

Arlette au lieu de « ablette ». Mais alors, il connaissait

donc son nom ?

L’erreur ne dura pas. Comme il répétait :

« Une jolie petite Arlette, qui est venue mordre à

l’hameçon... »

Elle comprit soudain : c’était Jean d’Enneris ! Il

avait dû s’entendre avec le vieux paysan et lui

demander sa place pour un jour.

Elle fut effrayée et balbutia :

« Vous ! vous ! allez-vous-en... Oh ! je vous en prie,

partez. »

Il ôta la vaste cloche de paille qui lui recouvrait la



291

tête et il dit en riant :

« Mais pourquoi veux-tu que je m’en aille, Arlette ?

– J’ai peur... je vous en supplie...

– Peur de quoi ?

– Des gens qui vous cherchent !... des gens qui

rôdaient autour de ma maison à Paris !

– C’est donc pour cela que tu as disparu ?

– C’est pour cela... j’ai si peur ! je ne veux pas que

vous tombiez dans le piège à cause de moi. Allez-vous-

en ! »

Elle était éplorée. Elle lui prenait les mains, et ses

yeux se mouillaient. Alors il lui dit doucement :

« Sois tranquille. On espère si peu me trouver qu’on

ne me cherche pas.

– Près de moi, si.

– Pourquoi me chercherait-on près de toi ?

– Parce qu’on sait... »

Arlette devint toute rouge. Il acheva :

« Parce qu’on sait que je t’aime et que je ne peux

vivre sans te voir, n’est-ce pas ? »

Elle recula sur le banc, et, sans crainte cette fois,

déjà rassurée par le calme de Jean :





292

« Taisez-vous... ne dites pas de ces choses... sinon je

devrai partir. »

Ils se regardaient bien en face. Elle s’étonnait de le

voir si jeune, beaucoup plus jeune qu’avant. Sous la

blouse du vieux paysan, le col nu, il avait l’air d’avoir

son âge, à elle. D’Enneris hésitait un peu, intimidé

subitement par ces yeux graves qui le dévisageaient. À

quoi pensait-elle ?

« Qu’est-ce que tu as, ma petite Arlette ? On croirait

que ça ne te fait pas plaisir de me voir ? »

Elle ne répondit pas. Et il reprit :

« Explique-toi. Il y a quelque chose entre nous qui

nous gêne, et je m’y attendais si peu ! »

D’une voix sérieuse, qui n’était plus celle de la

petite Arlette, mais d’une femme plus réfléchie et qui se

tient sur la défensive, elle prononça :

« Une seule question : pourquoi êtes-vous venu ?

– Pour te voir.

– Il y a d’autres raisons, j’en suis sûre. »

Au bout d’un instant, il avoua :

« Eh bien, oui, Arlette, il y en a d’autres... Voici. Tu

vas comprendre. En démasquant Fagerault, j’ai brisé

tous tes plans, tous tes beaux projets de femme

courageuse, et qui veut faire du bien. Et j’ai cru qu’il



293

était de mon devoir de te donner les moyens de

continuer ton effort... »

Elle écoutait distraitement. Ce qu’il disait ne

correspondait pas à son attente.

À la fin, elle demanda :

« C’est vous qui avez les diamants, n’est-ce pas ? »

Il dit entre ses dents :

« Ah ! c’est donc cela qui te préoccupe, Arlette ?

Pourquoi ne m’en parlais-tu pas ? »

Il avait un sourire un peu ambigu, où sa nature

perçait de nouveau.

« C’est moi, en effet. Je les avais découverts sur le

lustre, la nuit précédente. J’ai préféré qu’on ne le sût

pas et que l’accusation portât sur les Martin. Mon rôle

eût été plus net dans cette affaire. Je ne croyais pas que

le public devinerait la vérité... cette vérité qui t’est

désagréable, n’est-ce pas, Arlette ? »

La jeune fille continua :

« Mais, ces diamants, vous allez les rendre ?

– À qui ?

– À Van Houben.

– À Van Houben ? Jamais de la vie !

– Ils lui appartiennent.



294

– Non.

– Cependant...

– Van Houben les avait volés à un vieux juif de

Constantinople lors d’un voyage qu’il fit, il y a

quelques années. J’en ai la preuve.

– Donc ils appartiennent à ce juif.

– Il est mort de désespoir.

– En ce cas, à sa famille.

– Il n’en avait pas. On ignorait son nom, le lieu de

sa naissance.

– De sorte que, en définitive, vous les gardez ? »

D’Enneris eut envie de répondre en riant :

« Dame ! n’ai-je pas quelque droit sur eux ? »

Cependant, il répliqua :

« Dans toute cette affaire, Arlette, je n’ai cherché

que la vérité, la délivrance des Mélamare et la perte

d’Antoine que je voulais éloigner de toi. Pour les

diamants, ils serviront à tes œuvres, et à toutes les

œuvres que tu m’indiqueras. »

Elle hocha la tête et déclara :

« Je ne veux pas... je ne veux rien...

– Pourquoi donc ?





295

– Parce que je renonce, actuellement, à toutes mes

ambitions.

– Est-ce possible ? Tu te décourages, toi ?

– Non, mais j’ai réfléchi. Je m’aperçois que j’ai

voulu aller trop vite. J’ai été grisée par quelques petits

succès, et il m’a semblé que je n’avais plus qu’à

entreprendre pour réussir.

– Pourquoi as-tu changé d’avis ?

– Je suis trop jeune. Il faut travailler d’abord et

mériter de faire le bien. À mon âge, on n’en a pas

encore le droit... »

Jean s’était approché.

« Si tu refuses, Arlette, c’est peut-être parce que tu

ne veux pas de cet argent... et parce que tu me blâmes...

Et tu as raison... Une nature aussi droite que la tienne

doit s’offusquer de certaines choses qu’on a dites sur

moi... et que je n’ai pas démenties. »

Elle s’écria vivement :

« Ne les démentez pas, je vous en supplie. Je ne sais

rien et ne veux rien savoir. »

De toute évidence, la vie secrète de Jean l’obsédait

et la tourmentait. Elle était avide de connaître la vérité,

mais encore plus désireuse de ne pas percer un mystère

qui l’attirait à la fois et lui faisait peur.



296

« Tu ne veux pas savoir qui je suis ? dit-il.

– Je sais qui vous êtes, Jean.

– Qui suis-je ?

– Vous êtes l’homme qui m’a ramenée un soir chez

moi et qui m’a embrassé les joues... si doucement et

d’une telle façon que je n’ai jamais pu l’oublier.

– Qu’est-ce que tu dis, Arlette ? » fit d’Enneris avec

émotion.

Elle était de nouveau toute rouge. Mais elle ne

baissa pas les yeux et répliqua :

« Je dis ce que je ne peux pas cacher. Je dis ce qui

domine toute ma vie, et que je n’ai pas honte d’avouer,

puisque c’est vrai. Voilà ce que vous êtes pour moi. Le

reste ne compte pas. Vous êtes Jean. »

Il murmura :

« Tu m’aimes donc, Arlette ?

– Oui, dit-elle.

– Tu m’aimes... tu m’aimes... répétait-il, comme si

cet aveu le déconcertait, et qu’il essayât de comprendre

la signification de telles paroles. Tu m’aimes... C’était

là ton secret, peut-être ?

– Mon Dieu, oui, fit-elle en souriant. Il y avait le

grand secret des Mélamare... et puis le secret de celle





297

que vous appeliez l’énigmatique Arlette, et c’était tout

simplement un secret d’amour.

– Mais pourquoi n’as-tu jamais avoué ?...

– Je n’avais pas confiance en vous... je vous voyais

si aimable avec Régine !... avec Mme de Mélamare !...

avec Régine surtout... J’étais très jalouse d’elle, et par

orgueil, par chagrin, je me suis tue. Une fois seulement,

je l’ai rebutée. Mais elle n’en a pas su la raison... et

vous non plus, Jean.

– Mais je n’ai jamais aimé Régine, s’écria-t-il.

– Je le croyais et j’en étais si malheureuse que j’ai

accepté les offres d’Antoine Fagerault... par dépit... par

colère... D’ailleurs, il me racontait des mensonges sur

vous et sur Régine. Ce n’est que peu à peu, quand je

vous ai revu chez les Mélamare, que j’ai compris.

– Que tu as compris que je t’aimais, n’est-ce pas,

Arlette ?

– Oui, j’en ai eu l’impression plusieurs fois. Vous

l’avez dit devant eux, et il m’a semblé que c’était vrai,

et que tous vos efforts, tous les dangers que vous

couriez... c’était à cause de moi. Me délivrer d’Antoine,

c’était me conquérir pour vous... Mais, à ce moment, il

était trop tard... les événements, plus forts que moi,

m’entraînaient. »

L’émotion de Jean croissait à chacun de ces aveux,



298

prononcés si tendrement et avec tant de grâce.

« C’est à mon tour d’avoir peur, Arlette.

– Peur de quoi, Jean ?

– De mon bonheur... et peur aussi que tu ne sois pas

heureuse, Arlette.

– Pourquoi ne le serais-je pas ?

– Parce que je ne puis rien t’offrir qui soit digne de

toi, ma petite Arlette.

Il ajouta très bas :

« On n’épouse pas d’Enneris... On n’épouse ni

Barnett ni... »

Elle lui mit la main sur la bouche. Elle ne voulait

pas entendre ce nom d’Arsène Lupin. Celui de Barnett

aussi la gênait et peut-être même celui de d’Enneris.

Pour elle, il s’appelait Jean, sans plus.

Elle articula :

« On n’épouse pas Arlette Mazolle.

– Si, si ! tu es la créature la plus adorable, et je n’ai

pas le droit de perdre ta vie.

– Vous ne perdrez pas ma vie, Jean. Ce qu’il

adviendra de moi un jour ou l’autre, cela n’a pas

d’importance. Non. Ne parlons pas de l’avenir. Ne

regardons pas au-delà d’un certain temps... et d’un



299

certain cercle que nous pouvons tracer autour de nous...

et de notre amitié.

– De notre amour, veux-tu dire. »

Elle insista.

« Ne parions pas non plus de notre amour.

– Alors de quoi devons-nous parler ? dit-il avec un

sourire anxieux, car les moindres mots d’Arlette le

torturaient et le ravissaient. De quoi parlerons-nous ? et

que veux-tu de moi ? »

Elle chuchota :

« Ceci d’abord, Jean : ne me tutoyez plus.

– Drôle d’idée !

– Oui... le tutoiement, c’est de l’intimité... et je

voudrais...

– Tu voudrais que nous nous éloignions l’un de

l’autre, Arlette ? dit Jean, le cœur serré.

– Au contraire. Il faut nous rapprocher, Jean... mais

comme des amis qui ne se tutoient pas, qui n’ont pas le

droit, et qui n’auront jamais le droit de se tutoyer. »

Il soupira :

« Comme vous me demandez des choses difficiles

N’es-tu plus... n’êtes-vous plus ma petite Arlette ?

Enfin, j’essaierai. Et que voulez-vous encore, Arlette ?



300

– Une chose bien indiscrète.

– Parlez.

– Quelques semaines de votre existence, Jean... deux

mois... trois mois de grand air et de liberté... Est-ce

impossible, cela ?... deux amis qui voyagent ensemble

dans de beaux pays ? Quand mes vacances seraient

finies, je retournerais au travail. Mais j’ai besoin de ces

vacances... et de ce bonheur...

– Ma petite Arlette...

– Vous ne riez pas, Jean ? J’avais peur... C’est si

cousette, si petite main, ce que je vous demande !

N’est-ce pas ? vous n’allez pas perdre votre temps à

filer la parfaite amitié avec moi, au clair de la lune, et

devant des couchers de soleil ? »

D’Enneris avait pâli. Il contemplait les lèvres

humides de la jeune fille, ses joues roses, ses épaules

rondes, sa taille souple. Devait-il renoncer à la douceur

d’espérer ? Au fond des yeux clairs d’Arlette, il voyait

ce beau rêve d’une pure amitié, si peu réalisable entre

deux amoureux. Mais il sentait aussi qu’elle ne voulait

pas trop réfléchir, ni trop savoir à quoi elle s’engageait.

Et elle demeurait si sincère et si ingénue en sa

demande, que, lui non plus, il ne chercha pas à soulever

les voiles mystérieux de cet avenir si prochain.

« À quoi pensez-vous, Jean ? dit-elle.



301

– À deux choses. D’abord à ces diamants. Cela vous

déplaît que je les garde ?

– Beaucoup.

– Je les enverrai à Béchoux, de sorte qu’il aura le

bénéfice de la découverte. Je lui dois bien cette

compensation. »

Elle le remercia et reprit :

« L’autre chose qui vous préoccupe, Jean ? »

Il prononça gravement :

« C’est un problème redoutable. Arlette.

– Lequel ? Me voilà bouleversée. Un obstacle ?

– Non, pas précisément. Mais une difficulté à

résoudre...

– À propos de quoi ?

– À propos de notre voyage.

– Que dites-vous ? Ce voyage serait impossible ?

– Non. Mais...

– Oh ! parlez, je vous en prie !

– Eh bien, voilà, Arlette. Comment s’habillera-t-

on ? Moi, je me vois en chemise de flanelle, en

salopette bleue et en chapeau de paille... Vous, Arlette,

en robe de percale plissée accordéon. »





302

Elle fut secouée par un grand rire.

« Ah ! tenez, Jean, voilà ce que j’aime en vous...

votre gaieté ! Parfois, on vous observe, et l’on se dit :

« Comme il est obscur et compliqué ! » Et vous faites

peur. Et puis votre rire dissipe tout. Vous êtes là, tout

entier, dans cette gaieté imprévue. »

S’inclinant vers elle, il lui baisa le bout des doigts,

respectueusement, et dit :

« Vous savez, petite amie Arlette, que le voyage est

commencé. »

Elle fut stupéfaite de voir en effet que les arbres du

fleuve glissaient à leur côté. Sans qu’elle s’en aperçût,

Jean avait détaché l’amarre et la barque s’en allait à la

dérive.

« Oh ! dit-elle, où allons-nous ?

– Très loin. Plus loin encore.

– Mais ce n’est pas possible ! Que dira-t-on si l’on

ne me voit pas rentrer ? Et Régine ? Et cette barque qui

ne vous appartient pas ?...

– Ne vous souciez de rien. Laissez-vous vivre. C’est

Régine elle-même qui m’a indiqué votre retraite. J’ai

acheté la barque, le chapeau cloche et la blouse, et tout

s’arrangera. Puisque vous voulez des vacances,

pourquoi tarder ? »





303

Elle ne dit plus rien. Elle se renversa, les yeux au

ciel. Il saisit les rames. Une heure plus tard, ils

abordaient une péniche où ils furent reçus par une dame

âgée que Jean présenta.

« Victoire, ma vieille nourrice. »

La péniche était aménagée, à l’intérieur, en deux

logements séparés, d’aspect clair et charmant.

« Vous êtes chez vous, de ce côté, Arlette. »

Ils se réunirent pour dîner. Puis Jean donna l’ordre

de lever l’ancre. Le bruit du moteur gronda sourdement.

On s’en allait par les rivières et les canaux, vers les

vieilles villes et vers les beaux paysages de France.

Très tard, dans la nuit, Arlette demeura seule,

étendue sur le pont. Elle confiait aux étoiles et à la lune

qui se levait des pensées douces et des rêves tout

remplis d’une joie grave et sereine...









304

305

Cet ouvrage est le 44ème publié

dans la collection Classiques du 20ème siècle

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.









306


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