Maurice Leblanc
La demeure mystérieuse
BeQ
Maurice Leblanc
La demeure mystérieuse
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection Classiques du 20ème siècle
Volume 44 : version 1.0
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Du même auteur, à la Bibliothèque :
Arsène Lupin gentleman cambrioleur
Arsène Lupin contre Herlock Sholmès
L’Aiguille creuse
« 813 »
Les confidences d’Arsène Lupin
Le bouchon de cristal
La comtesse de Cagliostro
La demoiselle aux yeux verts
Les huit coups de l’horloge
L’éclat d’obus
L’homme à la peau de bique
suivi de Le cabochon d’émeraude
L’Agence Barnett et Cie
Le triangle d’or
L’île aux Trente Cercueils
La Cagliostro se venge
La barre-y-va
La femme aux deux sourires
Victor, de la brigade mondaine
Les dents du tigre
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La demeure mystérieuse
(Robert Laffont, coll. Bouquins, Paris, 1986.)
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Extrait des mémoires inédits d’Arsène Lupin
En relisant les livres où sont racontées, aussi
fidèlement que possible, quelques-unes de mes
aventures, je m’aperçois que, somme toute, chacune
d’elles résulta d’un élan spontané qui me jetait à la
poursuite d’une femme. La Toison d’or se transformait,
mais c’était toujours la Toison d’or que je cherchais à
conquérir. Et comme, d’autre part, les circonstances
m’obligeaient chaque fois à changer de nom et de
personnalité, j’avais, chaque fois, l’impression que je
commençais une vie nouvelle, avant laquelle je n’avais
pas encore aimé, après laquelle je ne devais plus
jamais aimer.
Ainsi, quand je tourne les yeux vers le passé, ce
n’est pas Arsène Lupin que j’avise aux pieds de la
Cagliostro, ou de Sonia Krichnoff, ou de Dolorès
Kesselbach, ou de la Demoiselle aux yeux verts... c’est
Raoul d’Andrésy, le duc de Charmerace, Paul Sernine,
ou le baron de Limésy. Tous me paraissent différents de
moi et différents les uns des autres. Ils m’amusent,
m’inquiètent, me font sourire, me tourmentent, comme
si je n’avais pas vécu moi-même leurs diverses amours.
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Au milieu de tous ces aventuriers, qui me
ressemblent comme des frères inconnus, peut-être ai-je
quelque préférence pour le vicomte d’Enneris,
gentilhomme-navigateur et gentleman-détective, qui
batailla autour de la Demeure mystérieuse pour
conquérir le cœur de l’émouvante Arlette, petit
mannequin de Paris...
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Régine, actrice
L’idée, charmante, avait reçu le meilleur accueil
dans ce Paris généreux qui associe volontiers ses
plaisirs à des manifestations charitables. Il s’agissait de
présenter sur la scène de l’Opéra, entre deux ballets,
vingt jolies femmes, artistes ou mondaines, habillées
par les plus grands couturiers. Le vote des spectateurs
désignerait les trois plus jolies robes, et la recette de
cette soirée serait distribuée aux trois ateliers qui les
auraient confectionnées. Résultat : un voyage de quinze
jours sur la Riviera pour un certain nombre de
midinettes.
D’emblée un mouvement se déclencha. En quarante-
huit heures, la salle fut louée jusqu’aux plus petites
places. Et, le soir de la représentation, la foule se
pressait, élégante, bourdonnante et pleine d’une
curiosité qui croissait de minute en minute.
Au fond, les circonstances avaient fait que cette
curiosité se trouvait pour ainsi dire ramassée sur un seul
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point, et que toutes les paroles échangées avaient pour
objet une même chose qui fournissait aux conversations
un aliment inépuisable. On savait que l’admirable
Régine Aubry, vague chanteuse de petit théâtre, mais
très grande beauté, devait paraître avec une robe de
chez Valmenet, que recouvrait une merveilleuse
tunique ornée des plus purs diamants.
Et l’intérêt se doublait d’un problème palpitant
d’intérêt : l’admirable Régine Aubry, qui depuis des
mois était poursuivie par le richissime lapidaire Van
Houben, avait-elle cédé à la passion de celui qu’on
appelait l’Empereur du diamant ? Tout semblait
l’indiquer. La veille, dans une interview, l’admirable
Régine avait répondu :
« Demain je serai vêtue de diamants. Quatre
ouvriers, choisis par Van Houben, sont en train, dans
ma chambre, de les attacher autour d’un corselet et
d’une tunique d’argent. Valmenet est là, qui dirige le
travail. »
Or, dans sa loge de corbeille, Régine trônait, en
attendant son tour d’exhibition, et la foule défilait
devant elle comme devant une idole. Régine avait
vraiment droit à cette épithète d’admirable que l’on
accolait toujours à son nom. Par un phénomène
singulier, son visage alliait ce qu’il y avait de noble et
de chaste dans la beauté antique à tout ce que nous
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aimons aujourd’hui de gracieux, de séduisant et
d’expressif. Un manteau d’hermine enveloppait ses
épaules célèbres et cachait la tunique miraculeuse. Elle
souriait, heureuse et sympathique. On savait que devant
les portes du couloir trois détectives veillaient, robustes
et graves comme des policemen anglais.
À l’intérieur de la loge, deux messieurs se tenaient
debout, le gros Van Houben d’abord, le galant
lapidaire, qui se faisait par sa coiffure et par le rouge
factice de ses pommettes une pittoresque tête de faune.
On ignorait l’origine exacte de sa fortune. Jadis
marchand de perles fausses, il était revenu d’un long
voyage transformé en puissant seigneur du diamant,
sans qu’il fût possible de dire comment s’était opérée
cette métamorphose.
L’autre compagnon de Régine restait dans la
pénombre. On le devinait jeune et de silhouette à la fois
fine et vigoureuse. C’était le fameux Jean d’Enneris
qui, trois mois auparavant, débarquait du canot
automobile sur lequel il avait effectué, seul, le tour du
monde. La semaine précédente, Van Houben, qui venait
de faire sa connaissance, l’avait présenté à Régine.
Le premier ballet se déroula au milieu de
l’inattention générale. Durant l’entracte, Régine, prête à
sortir, causait dans le fond de sa loge. Elle se montrait
plutôt caustique et agressive envers Van Houben,
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aimable au contraire avec d’Enneris, comme une
femme qui cherche à plaire.
« Eh ! eh ! Régine, lui dit Van Houben, que ce
manège semblait agacer, vous allez lui tourner la tête,
au navigateur. Songez qu’après une année vécue sur
l’eau un homme s’enflamme aisément. »
Van Houben riait toujours très fort de ses
plaisanteries les plus vulgaires.
« Mon cher, observa Régine, si vous n’étiez pas le
premier à rire je ne m’apercevrais jamais que vous avez
essayé de faire de l’esprit. »
Van Houben soupira, et, affectant un air lugubre :
« D’Enneris, un conseil. Ne perdez pas la tête pour
cette femme. Moi, j’ai perdu la mienne, et je suis
malheureux comme un tas de pierres... de pierres
précieuses », ajouta-t-il, avec une lourde pirouette.
Sur la scène, le défilé des robes commençait.
Chacune des concurrentes demeurait environ deux
minutes, se promenait, s’asseyait, évoluait à la façon
des mannequins dans les salons de couture.
Son tour approchant, Régine se leva.
« J’ai un peu le trac, dit-elle. Si je ne décroche pas le
premier prix, je me brûle la cervelle. Monsieur
d’Enneris, pour qui votez-vous ?
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Pour la plus belle, répondit-il, en s’inclinant.
– Parlons de la robe...
– La robe m’est indifférente. C’est la beauté du
visage et le charme du corps qui importent.
– Eh bien, dit Régine, la beauté et le charme,
admirez-les donc chez la jeune personne qu’on
applaudit en ce moment. C’est un mannequin de la
maison Chernitz, dont les journaux ont parlé, qui a
composé sa toilette elle-même et en a confié l’exécution
à ses camarades. Elle est délicieuse, cette enfant. »
La jeune fille, en effet, fine, souple, harmonieuse de
gestes et d’attitudes, donnait l’impression de la grâce
même, et, sur son corps onduleux, sa robe, très simple
cependant mais d’une ligne infiniment pure, révélait un
goût parfait et une imagination originale.
« Arlette Mazolle, n’est-ce pas ? dit Jean d’Enneris
en consultant le programme.
– Oui », fit Régine.
Et elle ajouta, sans aigreur ni envie :
« Si j’étais du jury, je n’hésiterais pas à placer
Arlette Mazolle en tête de ce classement. »
Van Houben fut indigné.
« Et votre tunique, Régine ? Que vaut
l’accoutrement de ce mannequin à côté de votre
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tunique ?
– Le prix n’a rien à voir...
– Le prix compte par-dessus tout, Régine.
Et c’est pourquoi je vous conjure de faire attention.
– À quoi ?
– Aux pickpockets. Rappelez-vous que votre
tunique n’est pas tissée avec des noyaux de pêche. »
Il éclata de rire. Mais Jean d’Enneris l’approuva.
« Van Houben a raison, et nous devrions vous
accompagner.
– Jamais de la vie, protesta Régine. Je tiens à ce que
vous me disiez l’effet que je produis d’ici, et si je n’ai
pas l’air trop godiche sur la scène de l’Opéra.
– Et puis, dit Van Houben, le brigadier de la sûreté
Béchoux répond de tout.
– Vous connaissez donc Béchoux ? fit d’Enneris
d’un air intéressé... Béchoux, le policier qui s’est rendu
célèbre par sa collaboration avec le mystérieux Jim
Barnett, de l’agence Jim Barnett et Cie ?...
– Ah ! il ne faut pas lui en parler, de ce maudit
Barnett. Ça le rend malade. Il paraît que Barnett lui en a
fait voir de toutes les couleurs !
– Oui, j’ai entendu parler de cela... L’histoire de
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l’homme aux dents d’or ? et les douze Africaines de
Béchoux1 ? Alors c’est Béchoux qui a organisé la
défense de vos diamants ?
– Oui, il partait en voyage pour une dizaine de jours.
Mais il m’a engagé à prix d’or trois anciens policiers,
des gaillards qui veillent à la porte. »
D’Enneris observa :
« Vous auriez engagé un régiment que cela ne
suffirait pas pour déjouer certaines ruses... »
Régine s’en était allée et, flanquée de ses détectives,
sortait de la salle et pénétrait dans les coulisses. Comme
elle passait au onzième tour et qu’il y avait un léger
intervalle après la dixième concurrente, une attente
presque solennelle précéda son entrée. Le silence
s’établit. Les attitudes se fixèrent. Et soudain une
formidable acclamation : Régine s’avançait.
Il y a dans la réunion de la beauté parfaite et de la
suprême élégance un prestige qui émeut les foules.
Entre l’admirable Régine Aubry et le luxe raffiné de sa
toilette existait une harmonie dont on recevait
l’impression avant d’en saisir la cause. Mais surtout
l’éclat des joyaux fixait les regards. Au-dessus de la
jupe, une tunique lamée d’argent était serrée à la taille
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L’Agence Barnett et Cie.
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par une ceinture de pierreries et emprisonnait la poitrine
dans un corselet qui semblait fait uniquement de
diamants. Ils éblouissaient. Ils entrecroisaient leurs
scintillements jusqu’à ne former autour du buste qu’une
flamme légère, multicolore et frissonnante.
« Crebleu ! dit Van Houben, c’est encore plus beau
que je ne croyais, ces sacrés cailloux ! Et ce qu’elle les
porte bien, la mâtine ! En a-t-elle de la race ? Une
impératrice ! »
Il modula un petit ricanement.
« D’Enneris, je vais vous confier un secret. Savez-
vous pourquoi j’ai paré Régine de tous ces cailloux ?
Eh bien, d’abord pour lui en faire cadeau le jour où elle
m’accorderait sa main... sa main gauche, bien entendu
(il pouffa de rire) et ensuite parce que cela me permet
de la gratifier d’une garde d’honneur qui me renseigne
un peu sur ses faits et gestes. Ce n’est pas que je
redoute les amoureux... mais je suis de ceux qui ouvrent
l’œil... et le bon ! »
Il tapotait l’épaule de son compagnon en ayant l’air
de lui dire : « Toi, mon petit, ne t’y frotte pas. »
D’Enneris le rassura.
« De mon côté, Van Houben, vous pouvez être
tranquille. Je ne fais jamais la cour aux femmes ou aux
amies de mes amis. »
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Van Houben fit la grimace. Jean d’Enneris lui avait
parlé, comme à l’ordinaire, sur un petit ton de
persiflage qui pouvait prendre dans l’occurrence une
signification assez injurieuse. Il résolut d’en avoir le
cœur net et se pencha sur d’Enneris.
« Reste à savoir si vous me comptez comme un de
vos amis ? »
D’Enneris, à son tour, lui saisit le bras.
« Taisez-vous...
– Hein ? Quoi ? Vous avez une façon...
– Taisez-vous.
– Qu’y a-t-il ?
– Quelque chose d’anormal.
– Par où ?
– Dans les coulisses.
– À propos de quoi ?
– À propos de vos diamants. »
Van Houben sauta sur place.
« Eh bien ?
– Écoutez. »
Van Houben prêta l’oreille.
« Je n’entends rien.
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– Peut-être me suis-je trompé, avoua d’Enneris.
Cependant il m’avait paru... »
Il n’acheva pas. Les premiers rangs de l’orchestre et
les premières places dans les loges de scène s’agitaient,
et l’on regardait comme s’il se produisait, aux
profondeurs des coulisses, ce quelque chose qui avait
éveillé l’attention de d’Enneris. Des gens, même, se
levèrent, avec des signes d’effroi. Deux messieurs en
habit coururent à travers la scène. Et soudain des
clameurs retentirent. Un machiniste affolé hurla :
« Au feu ! au feu ! »
Une lueur jaillit sur la droite. Un peu de fumée
tourbillonna. D’un côté à l’autre du plateau, tout le
monde des figurants et des machinistes s’élança dans la
même direction. Parmi eux un homme bondit, qui, lui
aussi, surgissait de la droite, en brandissant au bout de
ses bras tendus un manteau de fourrure qui lui cachait le
visage et en vociférant comme les machinistes :
« Au feu ! au feu ! »
Régine avait tout de suite voulu sortir ; mais ses
forces l’avaient trahie et elle était tombée à genoux,
toute défaillante. L’homme l’enveloppa dans le
manteau, la jeta sur son épaule et se sauva, mêlé à la
foule des fugitifs.
Avant même qu’il eût agi, peut-être même avant
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qu’il eût paru, Jean d’Enneris s’était dressé au bord de
sa loge et proférait, dominant la multitude du rez-de-
chaussée que la panique agitait déjà :
« Qu’on ne bouge pas ! c’est un coup monté ! »
Et, désignant l’homme qui enlevait Régine, il cria :
« Arrêtez-le ! arrêtez-le ! »
Il était trop tard d’ailleurs, et l’incident passa
inaperçu. Aux fauteuils, on se calmait. Mais, sur le
plateau, la débandade continuait, dans un tumulte tel
qu’aucune voix ne pouvait être entendue. D’Enneris
sauta, franchit la salle et l’orchestre, et, sans effort,
escalada la scène. Il suivit le troupeau affolé et parvint
jusqu’aux sorties des artistes, sur le boulevard
Haussmann. Mais où chercher ? À qui s’adresser pour
retrouver Régine Aubry ?
Il interrogea. Personne n’avait rien vu. Dans le
désarroi général, chacun ne pensait qu’à soi, et
l’agresseur avait pu aisément, sans être remarqué,
emporter Régine Aubry, galoper par les couloirs et les
escaliers, et sortir.
Il avisa le gros Van Houben, essoufflé, et dont le
rouge des pommettes, délayé par la sueur, coulait sur
les joues, et il lui dit :
« Escamotée ! grâce à vos sacrés diamants...
L’individu l’aura jetée dans quelque automobile toute
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prête pour la recevoir. »
Van Houben tira de sa poche un revolver. D’Enneris
lui tordit le poignet.
« Vous n’allez pas vous tuer, hein ?
– Fichtre non ! dit l’autre, mais le tuer, lui.
– Qui, lui ?
– Le voleur. On le trouvera ! il faut le trouver. Je
remuerai ciel et terre ! »
Il avait l’air égaré et pivotait sur lui-même comme
une toupie au milieu des gens qui s’esclaffaient.
« Mes diamants ! je ne me laisserai pas faire ! on n’a
pas le droit !... l’État est responsable... »
D’Enneris ne s’était pas trompé. L’individu, tenant
sur l’épaule Régine évanouie et recouverte du manteau
de fourrure, avait traversé le boulevard Haussmann et
s’était dirigé vers la rue de Mogador. Une auto y
stationnait. À son approche, la portière s’ouvrit et une
femme, dont une dentelle épaisse enveloppait la tête,
tendit les bras. L’individu lui passa Régine en disant :
« Le coup a réussi... Un vrai miracle ! »
Puis il referma la portière, monta sur le siège de
devant et démarra.
L’engourdissement où l’épouvante avait plongé
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l’actrice dura peu. Elle se réveilla dès qu’elle eut
l’impression qu’on s’éloignait de l’incendie, ou de ce
qu’elle croyait un incendie, et sa première idée fut de
remercier celui ou ceux qui l’avaient sauvée. Mais, tout
de suite, elle se sentit étouffée par quelque chose dont
sa tête était entourée et qui l’empêchait de respirer à son
aise et de voir.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » murmura-t-elle.
Une voix très basse, qui semblait une voix de
femme, lui dit à l’oreille :
« Ne bougez pas. Et si vous appelez au secours, tant
pis pour vous, ma petite. »
Régine éprouva une vive douleur à l’épaule et cria.
« Ce n’est rien, dit la femme. La pointe d’un
couteau... Dois-je appuyer ? »
Régine ne remua plus. Ses idées cependant
s’ordonnaient, la situation apparaissait sous son aspect
véritable, et, en se rappelant les flammes entrevues et le
commencement d’incendie, elle se répétait :
« J’ai été enlevée... enlevée par un homme qui a
profité de la panique... et qui m’emporte avec l’aide
d’une complice. »
Doucement elle tâtonna, de sa main libre le corselet
de diamants était là et devait être intact.
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L’auto filait à une allure rapide. Quant à deviner la
route suivie, Régine, dans la prison de ténèbres où elle
se trouvait, n’y songea point. Elle avait l’impression
que l’on tournait souvent, à virages brusques, sans
doute pour échapper à une poursuite possible, et pour
qu’elle ne pût, elle, s’y reconnaître.
En tout cas, on ne s’arrêta devant aucun octroi, ce
qui prouvait qu’on ne sortait pas de Paris. De plus, les
lumières des becs électriques se succédaient à
intervalles rapprochés et jetaient dans la voiture de
vives clartés qu’elle apercevait.
C’est ainsi que, la femme ayant un peu desserré son
étreinte, et le manteau s’étant légèrement écarté, Régine
put voir deux doigts de la main qui se crispaient autour
de la fourrure, et l’un de ces doigts, l’index, portait une
bague faite de trois petites perles fines disposées en
triangle.
Le trajet dura peut-être vingt minutes. Puis l’auto
ralentit et fit halte. L’homme sauta du siège. Les deux
battants d’une porte s’ouvrirent lourdement l’un après
l’autre, et l’on entra dans ce qui devait être une cour
intérieure.
La femme aveugla Régine le plus possible et,
assistée de son complice, l’aida à descendre.
On monta un perron de six marches en pierre.
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Puis on traversa ‘un vestibule dallé, et ce furent
ensuite les vingt-cinq marches d’un escalier, garni d’un
tapis et bordé d’une vieille rampe, qui les conduisit
dans une pièce du premier étage.
L’homme, à son tour, lui dit, très bas également et à
l’oreille :
« Vous êtes arrivée. Je n’aime pas agir brutalement,
et il ne vous sera fait aucun mal si vous me donnez
votre tunique de diamants. Vous y consentez ?
– Non, riposta vivement Régine.
– Il nous est facile de vous la prendre, et nous
l’aurions pu déjà, dans l’auto.
– Non, non, fit-elle, avec une surexcitation fébrile.
Pas cette tunique... Non... »
L’individu prononça :
« J’ai tout risqué pour l’avoir. Je l’ai maintenant. Ne
résistez pas. »
L’actrice se raidit dans un effort violent. Mais il
murmura, tout près d’elle :
« Dois-je me servir moi-même ? »
Régine sentit une main dure qui empoignait son
corselet et qui frôlait la chair de ses épaules. Alors elle
s’effara.
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« Ne me touchez pas ! Je vous le défends... Voilà...
tout ce que vous voudrez... je consens à tout... mais ne
me touchez pas, vous ! »
Il s’éloigna un peu, tout en restant derrière elle. Le
vêtement de fourrure glissa le long de Régine et elle
reconnut que ce vêtement était le sien. Elle s’assit,
épuisée. Elle pouvait voir maintenant la pièce où elle se
trouvait, et elle vit que la femme voilée, qui s’était mise
à dégrafer le corselet de pierreries et la tunique
d’argent, portait un vêtement prune avec des bandes de
velours noir.
La pièce, très éclairée par l’électricité, était un salon
de grandes dimensions, avec des fauteuils et des chaises
garnis de soie bleue, de hautes tapisseries, des consoles
et des boiseries blanches admirables et du plus pur style
Louis XVI. Un trumeau surmontait la vaste cheminée
qu’ornaient deux coupes de bronze doré et une pendule
à colonnettes de marbre vert. Aux murs quatre
appliques et, au plafond, deux lustres formés de mille
petits cristaux taillés.
Inconsciemment, Régine enregistrait tous ces
détails, tandis que la femme retirait la tunique et le
corselet, lui laissant le simple fourreau lamé d’argent
qui dégageait ses bras et ses épaules. Régine nota aussi
le parquet composé de lames croisées et en bois
d’essences diverses, et elle observa un tabouret aux
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pieds d’acajou.
C’était fini. La lumière s’éteignit d’un coup. Dans
l’ombre, elle entendit :
« Parfait. Vous avez été raisonnable. Nous allons
vous reconduire. Tenez, je vous laisse même votre
manteau de fourrure. »
On lui entoura la tête avec une étoffe légère qui
devait être un voile de dentelle semblable à celui de la
femme. Puis elle fut placée dans l’automobile, et le
voyage recommença avec les mêmes tournants
brusques.
« Nous y voici, chuchota l’homme en ouvrant la
portière et en la faisant descendre. Comme vous le
voyez, cela n’a pas été bien grave, et vous retournez
sans une égratignure. Mais, si j’ai un conseil à vous
donner, c’est de ne pas souffler mot de ce que vous
avez pu voir ou deviner. Vos diamants ont été volés. Un
point, c’est tout. Oubliez le reste. Mes hommages
respectueux. »
L’auto fila rapidement. Régine ôta son voile et
reconnut la place du Trocadéro. Si près qu’elle fût de
son appartement (elle habitait à l’entrée de l’avenue
Henri-Martin), il lui fallut un effort prodigieux pour s’y
rendre. Ses jambes fléchissaient sous elle, son cœur
battait à lui faire mal. Il lui semblait à tout instant
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qu’elle allait tournoyer et s’abattre comme une masse.
Mais, au moment où ses forces l’abandonnaient, elle
avisa quelqu’un qui venait en courant à sa rencontre, et
elle se laissa tomber dans les bras de Jean d’Enneris,
qui l’assit sur un banc de l’avenue déserte.
« Je vous attendais, dit-il, très doucement. J’étais
certain qu’on vous reconduirait près de votre maison,
dès que les diamants seraient volés. Pourquoi vous eût-
on gardée ? C’eût été trop périlleux. Reposez-vous
quelques minutes... et puis ne pleurez plus. »
Elle sanglotait, tout à coup détendue et pleine d’une
confiance subite en cet homme qu’elle connaissait à
peine.
« J’ai eu si peur, dit-elle... et j’ai peur encore... Et
puis ces diamants... »
Un instant plus tard il la fit entrer, la mit dans
l’ascenseur et la conduisit chez elle.
Ils trouvèrent la femme de chambre qui arrivait,
effarée, de l’Opéra, et les autres domestiques. Puis Van
Houben fit irruption, les yeux désorbités.
« Mes diamants ! vous les rapportez, hein,
Régine ?... Vous les avez défendus jusqu’à la mort, mes
diamants ?... »
Il constata que le corselet précieux et que la tunique
avaient été arrachés, et il eut un accès de délire. Jean
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d’Enneris lui ordonna :
« Taisez-vous... Vous voyez bien que madame a
besoin de repos.
– Mes diamants ! Ils sont perdus... Ah ! si Béchoux
était là ! Mes diamants !
– Je vous les rendrai. Fichez-nous la paix. »
Sur un divan, Régine se convulsait avec des spasmes
et des gémissements. D’Enneris se mit à lui baiser le
front et les cheveux, sans trop appuyer, et d’une façon
méthodique.
« Mais c’est inconcevable ! s’écria Van Houben,
hors de lui. Qu’est-ce que vous faites ?
– Laissez, laissez, dit Jean d’Enneris. Rien de plus
réconfortant que ce petit massage. Le système nerveux
s’équilibre, le sang afflue, une tiédeur bienfaisante
circule dans ses veines. C’est comme des passes
magnétiques. »
Et, sous les regards furibonds de Van Houben, il
continuait son agréable besogne, tandis que Régine
renaissait à la vie et semblait se prêter avec
complaisance à cet ingénieux traitement.
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2
Arlette, mannequin
C’était la fin de l’après-midi, huit jours plus tard.
Les clients du grand couturier Chernitz commençaient à
quitter les vastes salons de la rue du Mont-Thabor, et,
dans la pièce réservée aux mannequins, Arlette Mazolle
et ses camarades, moins occupées par les présentations
des modèles, pouvaient se livrer à leurs occupations
favorites, c’est-à-dire tirer les cartes, jouer à la belote et
manger du chocolat.
« Décidément, Arlette, s’écria l’une d’elles, les
cartes ne t’annoncent qu’aventures, bonheur et fortune.
– Et elles disent la vérité, fit une autre, puisque la
chance d’Arlette a déjà commencé l’autre soir au
concours de l’Opéra. Le premier prix ! »
Arlette déclara :
« Je ne le méritais pas. Régine Aubry était mieux
que moi.
– Des blagues ! On a voté pour toi, en masse.
26
– Les gens ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Ce
début d’incendie avait vidé la salle aux trois quarts. Le
vote ne compte pas.
– Évidemment, tu es toujours prête à t’effacer
devant les autres, Arlette. N’empêche qu’elle doit
rogner, Régine Aubry !
– Eh bien, pas du tout. Elle est venue me voir, et je
t’assure qu’elle m’a embrassée de bon cœur.
– Elle t’a embrassée « jaune ».
– Pourquoi serait-elle jalouse ? Elle est si jolie ! »
Une « petite main » venait d’apporter un journal du
soir. Arlette le déplia et dit :
« Ah ! tenez, on parle de l’enquête : « Le vol des
diamants... »
– Lis-nous ça, Arlette.
– Voilà. « Le mystérieux incident de l’Opéra n’est
pas encore sorti de la période des investigations.
L’hypothèse la plus généralement admise, au Parquet
comme à la Préfecture, serait qu’on se trouve en face
d’un coup préparé dans l’intention de voler les diamants
de Régine Aubry. On n’a pas le signalement, même
approximatif, de l’homme qui a enlevé la belle artiste,
puisqu’il dissimulait sa figure. On suppose que c’est lui
qui pénétra dans l’Opéra, comme garçon livreur, avec
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d’énormes gerbes de fleurs qu’il déposa près d’un
battant. La femme de chambre se souvient vaguement
de l’avoir vu et prétend qu’il avait des chaussures à tige
de drap clair. Les gerbes devaient être fausses et
enduites d’une matière spécialement combustible qu’il
lui fut facile d’enflammer. Il n’eut dès lors qu’à profiter
de l’inévitable panique que ce commencement
d’incendie déchaînait, comme il l’avait prévu, pour
arracher le vêtement de fourrure aux bras de la femme
de chambre et pour exécuter son plan. On n’en peut dire
davantage, puisque Régine Aubry, interrogée plusieurs
fois déjà, est dans l’impossibilité de préciser le chemin
suivi par l’auto, de donner son impression sur le
ravisseur et sur sa complice et, sauf certains détails
secondaires, de décrire l’hôtel particulier où elle fut
dépouillée du précieux corselet. »
– Ce que j’aurais eu peur, toute seule dans cette
maison avec cet homme et cette femme ! dit une jeune
fille. Et toi, Arlette ?
– Moi aussi. Mais je me serais bien débattue... J’ai
du courage sur le moment. C’est après que je tourne de
l’œil.
– Mais, cet individu, tu l’as vu passer, à l’Opéra ?
– J’ai vu... rien du tout !... J’ai vu une ombre qui en
tenait une autre, et je ne me suis même pas demandé ce
que c’était. J’avais assez de me tirer d’affaire. Pensez
28
donc ! le feu !
– Et tu n’as rien observé ?...
– Si. La tête de Van Houben, dans les coulisses.
– Tu le connaissais donc ?
– Non, mais il hurlait : « Mes diamants ! dix
millions de diamants ! C’est affreux ! Quelle
catastrophe ! » et il sautait d’un pied sur l’autre comme
si les planches le brûlaient. Tout le monde se tenait les
côtes. »
Elle s’était levée et gaiement sautait comme Van
Houben. Elle avait, dans la robe très simple qu’elle
portait – une robe de serge noire, à peine serrée à la
taille – la même élégance onduleuse que dans sa riche
toilette de l’Opéra. Son corps long et mince, bien
proportionné, se devinait comme la chose du monde la
plus parfaite. Le visage était fin et délicat, la peau mate,
les cheveux ondulés et d’une jolie couleur blonde.
« Danse, Arlette, puisque tu es debout, danse ! »
Elle ne savait pas danser. Mais elle prenait des
poses, et elle faisait des pas, qui étaient comme la mise
en scène plus fantaisiste de ses présentations de
modèles. Spectacle amusant et gracieux dont ses
compagnes ne se lassaient point. Toutes, elles
l’admiraient, et, pour elles toutes, Arlette était une
créature spéciale, promise à un destin de luxe et de fête.
29
« Bravo, Arlette, s’écriaient-elles, tu es ravissante.
– Et tu es la meilleure des camarades puisque, grâce
à toi, trois d’entre nous vont filer sur la Côte d’Azur. »
Elle s’assit en face d’elles, et rose d’animation, les
yeux brillants, elle leur dit, d’un ton de demi-
confidence où il y avait un peu d’exaltation souriante,
de la tristesse aussi, et de l’ironie :
« Je ne suis pas meilleure que vous, pas plus adroite
que toi, Irène, moins sérieuse que Charlotte, et moins
honnête que Julie. J’ai des amoureux comme vous... qui
m’en demandent plus que je ne veux leur donner... mais
à qui tout de même je donne plus que je ne voudrais. Et
je sais qu’un jour ou l’autre, ça finira mal. Que voulez-
vous ? On ne nous épouse guère, nous. On nous voit
avec de trop belles robes, et on a peur.
– Qu’est-ce que tu crains, toi ? dit une des jeunes
filles. Les cartes te prédisent la fortune.
– Par quel moyen ? Le vieux monsieur riche ?
Jamais. Et cependant, je veux arriver.
– À quoi ?
– Je ne sais pas... Tout cela tourbillonne dans ma
tête. Je veux l’amour, et je veux l’argent.
– À la fois ? Mazette ! et pour quoi faire ?
– L’amour pour être heureuse.
30
– Et l’argent ?
– Je ne sais pas trop. J’ai des rêves, des ambitions,
dont je vous ai parlé souvent. Je voudrais être riche...
pas pour moi... pour les autres plutôt... pour vous, mes
petites... Je voudrais...
– Continue, Arlette. »
Elle dit plus bas, en souriant :
« C’est absurde... des idées d’enfant. Je voudrais
avoir beaucoup d’argent, qui ne serait pas à moi, mais
dont je pourrais disposer. Par exemple, être
commanditée, patronne, à la tête d’une grande maison
de couture où il y aurait une organisation nouvelle,
beaucoup de bien-être... et puis surtout des dots pour les
ouvrières... oui, afin que chacune de vous puisse se
marier à son gré. »
Elle riait gentiment de son rêve absurde. Les autres
étaient graves. L’une d’elles s’essuya les yeux.
Elle poursuivit :
« Oui, des dots, de vraies dots en argent liquide... Je
ne suis pas bien instruite... Je n’ai même pas mon
brevet... Mais, tout de même, j’ai écrit une notice sur
mes idées avec des chiffres et des fautes d’orthographe.
À vingt ans on aura sa dot... et puis un trousseau pour le
premier enfant... et puis...
31
– Arlette, au téléphone ! »
La directrice des ateliers avait ouvert la porte et
appelait la jeune fille.
Celle-ci se dressa, pâle tout à coup et anxieuse.
« Maman est malade », chuchota-t-elle.
On savait, chez le couturier Chernitz, que seules
étaient transmises aux employées les communications
sérieuses, concernant un deuil de famille ou une
maladie. Et l’on savait aussi qu’Arlette adorait sa mère,
qu’elle était fille naturelle, et qu’elle avait deux sœurs,
anciens mannequins, qui s’étaient enfuies à l’étranger
avec des hommes.
Dans le silence, Arlette osait à peine avancer.
« Dépêchez-vous », insista la directrice.
Le téléphone se trouvait dans la pièce voisine.
Pressées contre la porte entrouverte, les jeunes filles
entendirent la voix défaillante de leur camarade qui
balbutiait :
« Maman est malade, n’est-ce pas ? C’est son
cœur ? Mais qui est à l’appareil ?... C’est vous, madame
Louvain ?... Je ne reconnais pas votre voix... Et alors,
un docteur ? Lequel, dites-vous ? Le docteur Bricou,
rue du Mont-Thabor, n° 3 bis ?... Il est prévenu ? Et je
dois venir avec lui ? Bien, j’y vais. »
32
Sans un mot, toute tremblante, Arlette empoigna son
chapeau dans un placard et se sauva. Ses camarades se
précipitèrent vers la fenêtre et la virent, à la clarté des
réverbères, qui courait en regardant les numéros. Tout
au bout, à gauche, devant le 3 bis sans doute, elle
s’arrêta. Il y avait une auto, et, sur le trottoir, se tenait
un monsieur dont on ne voyait guère que la silhouette et
les chaussures à tige claire. Il se découvrit et lui adressa
la parole. Elle monta dans l’auto. Le monsieur
également. La voiture fila par l’autre bout de la rue.
« C’est drôle, dit un mannequin, je passe tous les
jours là-devant. Je n’ai jamais vu la moindre plaque de
docteur sur une maison. Le docteur Bricou au 3 bis, tu
connais ça, toi ?
– Non. La plaque de cuivre est peut-être sous la
porte cochère.
– En tout cas, proposa la directrice, on pourrait
consulter l’annuaire téléphonique... et le Tout-Paris... »
On se hâta vers la pièce voisine et des mains fébriles
saisirent, sur une tablette, les deux volumes qu’elles
feuilletèrent vivement.
« S’il y a un docteur Bricou au 3 bis, ou même un
docteur quelconque, il n’a pas le téléphone », déclara
une jeune fille.
Et une autre, faisant écho :
33
« Pas de docteur Bricou dans le Tout-Paris, ni rue du
Mont-Thabor, ni ailleurs. »
Il y eut de l’agitation, de l’inquiétude. Chacune
donnait son avis. L’histoire semblait équivoque. La
directrice crut devoir avertir Chernitz, qui vint aussitôt.
C’était un tout jeune homme, blême, disgracieux,
habillé comme un portefaix, qui visait à l’impassibilité
et qui prétendait découvrir, toujours et instantanément,
l’acte précis qu’il fallait accomplir pour répondre à telle
éventualité.
« Nul besoin de réflexion, disait-il. Droit au but, et
jamais un mot de trop. »
Froidement, il décrocha l’appareil et demanda un
numéro. L’ayant obtenu, il dit :
« Allô... Je suis chez Mme Régine Aubry ?...
Voulez-vous prévenir Mme Régine Aubry que
Chernitz, le couturier Chernitz, désire lui parler ?
Bien. »
Il attendit, puis reprit :
« Oui, madame, Chernitz, le couturier. Quoique je
n’aie pas l’honneur de vous compter parmi mes
clientes, j’ai pensé que, dans l’occurrence actuelle, je
devais m’adresser à vous. Voici. Une des jeunes filles
que j’emploie comme mannequin... Allô ? Oui, il s’agit
d’Arlette Mazolle... Vous êtes trop aimable, mais, pour
34
ma part, je dois vous dire que j’ai voté pour vous...
Votre robe, ce soir-là... Mais vous me permettez d’aller
droit au but ? Il y a tout lieu de croire, madame,
qu’Arlette Mazolle vient d’être enlevée, et sans doute
par le même individu que vous. J’ai donc pensé que
vous aviez intérêt, vous et les personnes qui vous
conseillent, à connaître l’affaire... Allô... Vous attendez
le brigadier Béchoux ? Parfait... C’est cela, madame, je
viens de ce pas vous apporter tous éclaircissements
utiles. »
Le couturier Chernitz replaça l’appareil et conclut,
en s’en allant :
« Il n’y avait que cela à faire, et pas autre chose. »
Les événements se déroulèrent à peu près dans le
même ordre pour Arlette Mazolle que pour Régine
Aubry. Il y avait une femme au fond de la voiture. Le
soi-disant docteur présenta :
« Madame Bricou. »
Elle portait une voilette épaisse. D’ailleurs, il faisait
nuit, et Arlette ne songeait qu’à sa mère. Tout de suite,
elle interrogea le docteur, sans même le regarder. Il
répondit d’une voix enrouée qu’une de ses clientes,
Mme Louvain, lui avait téléphoné de venir en hâte pour
soigner une voisine et de prendre en passant la fille de
35
la malade. Il n’en savait pas davantage.
L’auto suivit la rue de Rivoli, en direction de la
Concorde. Comme on traversait cette place, la femme
enfouit Arlette sous une couverture qu’elle serra autour
du cou, et la piqua d’un poignard à l’épaule.
Arlette se débattit, mais sa frayeur se mêlait de joie,
car elle pensait que la maladie de sa mère n’était qu’un
prétexte pour l’attirer et que son enlèvement devait
avoir une tout autre cause. Elle finit donc par se tenir
tranquille. Elle écouta et observa.
Les mêmes constatations que Régine avait faites,
elle les fit à son tour. Même course rapide dans les
limites de Paris. Mêmes crochets brusques. Si elle
n’aperçut point la main de sa gardienne, elle entrevit
l’un de ses souliers, qui était fort pointu.
Elle put aussi entendre quelques mots d’une
conversation que les deux complices poursuivaient
entre eux, d’une voix très basse et avec la certitude,
évidemment, qu’elle ne pouvait entendre. Une phrase
cependant lui parvint tout entière.
« Tu as tort, dit la femme, tu as tort... Du moment
que tu y tenais, tu aurais dû attendre quelques
semaines... Après l’affaire de l’Opéra, c’est trop tôt. »
Phrase qui parut claire à la jeune fille : le même
couple l’enlevait, que Régine Aubry avait dénoncé à la
36
justice. Le pseudo-docteur Bricou était l’incendiaire de
l’Opéra. Mais pourquoi s’attaquer à elle, qui ne
possédait rien et n’offrait à la convoitise ni corselet de
diamants, ni bijoux d’aucune sorte ? Cette découverte
acheva de la rassurer. Elle n’avait pas grand-chose à
craindre et serait relâchée dès que l’erreur aurait été
constatée.
Un bruit de porte à lourds battants roula. Arlette, qui
suivait en souvenir l’aventure de Régine, devina qu’elle
entrait dans une cour pavée. On la fit descendre devant
un perron. Six marches, qu’elle compta. Puis les dalles
d’un vestibule.
En ce moment elle avait tellement repris son calme
et se sentait si forte, qu’elle agit d’une façon qui lui
parut tout à fait imprudente sans qu’elle pût résister à
l’appel de son instinct. Durant que l’homme repoussait
la porte du vestibule, sa complice glissa sur une dalle et,
l’espace d’une seconde, lâcha l’épaule d’Arlette. Celle-
ci ne réfléchit pas, se débarrassa de l’étoffe qui
l’encapuchonnait, s’élança devant elle, grimpa
vivement un escalier, et, traversant une antichambre,
pénétra dans un salon dont elle eut la présence d’esprit
de refermer la porte sur elle avec précaution.
Une lampe électrique, voilée d’un abat-jour épais,
étalait un cercle lumineux qui donnait un peu de jour au
reste de la pièce. Que faire ? Par où s’enfuir ? Elle
37
essaya d’ouvrir une des deux fenêtres dans le fond, et
ne le put. Maintenant, elle avait peur, comprenant que
le couple eût été déjà là s’il avait commencé ses visites
par le salon, et qu’il allait arriver d’un moment à l’autre
et se jeter sur elle.
De fait, elle entendait des claquements de portes. À
tout prix, il fallait se cacher. Elle escalada le dossier
d’un fauteuil appuyé contre le mur et monta facilement
sur le marbre d’une vaste cheminée dont elle longea la
glace jusqu’à l’autre bout. Une haute bibliothèque se
dressait là. Elle eut l’audace de poser le pied dans une
coupe de bronze et réussit à saisir la corniche de cette
bibliothèque, puis à se hisser, elle n’aurait su dire
comment. Quand les deux complices se ruèrent dans la
pièce, Arlette était couchée au-dessus du meuble, à
moitié dissimulée par la corniche.
Ils n’auraient eu qu’à lever les yeux pour apercevoir
sa silhouette, mais ils ne le firent pas. Ils exploraient la
partie inférieure du salon, sous les canapés et les
fauteuils, et derrière les rideaux. Arlette discernait leurs
ombres dans une grande glace opposée. Mais leurs
visages demeuraient indistincts et leurs paroles à peine
perceptibles, car ils s’exprimaient tout bas, d’une voix
sans timbre.
« Elle n’est pas là, dit l’homme, à la fin.
– Peut-être a-t-elle sauté par le jardin ? observa la
38
femme.
– Pas possible. Les deux fenêtres sont closes.
– Et l’alcôve ? »
Il y avait sur la gauche, entre la cheminée et l’une
des fenêtres, un de ces petits réduits à usage d’alcôve
qui, jadis, attenaient aux salons dont ils étaient séparés
par une cloison mobile. L’homme tira la cloison.
« Personne.
– Alors ?
– Alors, je ne sais pas, et c’est grave.
– Pourquoi ?
– Si elle s’échappe ?
– Comment s’échapper ?
– Oui, en effet. Ah ! la mâtine, si je la pince, tant pis
pour elle ! »
Ils sortirent, après avoir éteint l’électricité.
La pendule de la cheminée sonna sept heures, d’une
petite voix aigrelette et démodée qui tintait clair comme
du métal.
Arlette entendit aussi huit heures, neuf heures et dix
heures. Elle ne bougeait pas. Elle n’osait. La menace de
l’homme la tenait blottie et frissonnante.
39
Ce n’est qu’après minuit, que, plus calme, sentant la
nécessité d’agir, elle descendit de son poste. La coupe
de bronze bascula et tomba sur le parquet avec un tel
fracas que la jeune fille resta pétrifiée et chancelante
d’angoisse. Cependant personne n’entra. Elle remit la
coupe en place.
Une grande lumière venait du dehors. Elle
s’approcha d’une fenêtre et vit un jardin qui allongeait
sous la lune éclatante une pelouse bordée d’arbustes.
Cette fois elle réussit à ouvrir la croisée.
S’étant penchée, elle constata que le niveau du sol
devait être, sur cette façade, plus élevé, et qu’il n’y
avait pas la hauteur d’un étage. Elle n’hésita pas,
enjamba le balcon et se laissa choir sur du gravier, sans
se faire aucun mal.
Elle attendit qu’un nuage obscurcît la lune, traversa
vivement un espace nu et gagna la ligne sombre des
arbustes. Les ayant suivis en se courbant, elle arriva au
pied d’un mur dressé en pleine lumière et trop haut pour
qu’elle pût espérer le franchir. Un pavillon le flanquait
à droite, qui ne semblait pas habité. Les volets en
étaient clos. Elle s’approcha doucement. Avant le
pavillon, il y avait une porte dans le mur, verrouillée, et,
dans la serrure, une grosse clef. Elle ôta les verrous,
tourna la clef et tira.
Elle n’eut que le temps d’ouvrir et de sauter dans la
40
rue : ayant jeté un coup d’œil en arrière, elle avait vu
une ombre qui courait à sa poursuite.
La rue était déserte. Cinquante pas plus loin peut-
être, s’étant retournée, elle aperçut l’ombre qui semblait
gagner de vitesse. L’épouvante la secoua, et, malgré
son cœur qui haletait et ses jambes qui se dérobaient,
elle avait l’impression exaltante que personne n’aurait
pu la rattraper.
Impression fugitive : ses forces la trahirent d’un
coup, ses genoux plièrent, et elle fut sur le point de
tomber. Mais alors des gens passaient dans une autre
rue très animée où elle s’engageait. Un taxi se proposa.
Quand elle eut donné l’adresse et qu’elle se fut
enfermée, elle vit, par la lucarne du fond, l’ennemi qui
s’engouffrait dans une autre voiture, laquelle démarra
aussitôt.
Des rues... des rues encore... La suivait-on ? Arlette
n’en savait rien et ne cherchait pas à le savoir. Sur une
petite place, où l’on déboucha soudain, des autos en
station se succédaient. Elle frappa à la vitre.
« Arrêtez, chauffeur. Voilà vingt francs, et
continuez rapidement pour dépister quelqu’un qui
s’acharne après moi. »
Elle sauta dans un des taxis et redonna son adresse
au nouveau chauffeur.
41
« À Montmartre, rue Verdrel, 55. »
Elle était hors de danger, mais si lasse qu’elle
s’évanouit.
Elle se réveilla sur le canapé de sa petite chambre,
près d’un monsieur agenouillé qu’elle ne connaissait
pas. Sa mère, attentive et inquiète, la regardait
anxieusement. Arlette essaya de lui sourire, et le
monsieur dit à la mère :
« Ne l’interrogez pas encore, madame. Non,
mademoiselle, ne parlez pas. Écoutez d’abord. C’est
votre patron, Chernitz, qui a prévenu Régine Aubry que
vous aviez été enlevée dans les mêmes conditions
qu’elle. La police a été aussitôt alertée. Plus tard,
apprenant l’affaire par Régine Aubry, qui veut bien me
compter au nombre de ses amis, je suis venu ici. Votre
mère et moi, nous avons guetté dehors toute la soirée,
devant la maison. J’espérais bien que les gens vous
relâcheraient comme Régine Aubry. J’ai demandé à
votre chauffeur d’où il venait : « De la place des
Victoires. » Pas d’autres renseignements. Non, ne vous
agitez pas. Vous nous raconterez tout cela demain. »
La jeune fille gémissait, agitée par la fièvre, et par
des souvenirs qui la tourmentaient comme des
cauchemars. Elle referma les yeux, en chuchotant :
« On monte l’escalier. »
42
De fait, quelqu’un sonna. La mère passa dans
l’antichambre. Deux voix d’homme retentirent, et l’une
d’elles proféra :
« Van Houben, madame. Je suis Van Houben, le
Van Houben de la tunique de diamants. Quand j’ai
connu l’enlèvement de votre fille, je me suis mis en
chasse avec le brigadier Béchoux qui arrivait justement
de voyage. Nous avons couru les commissariats, et nous
voici. La concierge nous a dit qu’Arlette Mazolle était
rentrée et, tout de suite, Béchoux et moi, nous venons
nous enquérir auprès d’elle.
– Mais, monsieur...
– C’est d’une importance considérable, madame.
Cette affaire est connexe à celle des diamants qu’on
m’a volés. Ce sont les mêmes bandits... et il ne faut pas
perdre une minute... »
Sans plus attendre l’autorisation, il entra dans la
petite chambre, suivi du brigadier Béchoux. Le
spectacle qui s’offrit à lui sembla l’étonner outre
mesure. Son ami Jean d’Enneris était à genoux devant
un canapé, près d’une jeune personne étendue dont il
baisait le front, les paupières et les joues, délicatement,
d’un air appliqué, avec componction.
Van Houben balbutia :
« Vous, d’Enneris !... Vous !... Qu’est-ce que vous
43
fichez là ? »
D’Enneris étendit le bras et ordonna le silence.
« Chut ! pas tant de bruit... je calme la jeune fille...
Rien de plus apaisant. Voyez comme elle
s’abandonne...
– Mais...
– Demain... à demain... on se réunira chez Régine
Aubry. D’ici là, le repos pour la malade... Ne jouons
pas avec ses nerfs... À demain matin... »
Van Houben demeurait confondu. La mère d’Arlette
Mazolle ne comprenait rien à l’aventure. Mais, près
d’eux, quelqu’un les dépassait en stupeur et en
ahurissement : le brigadier Béchoux.
Le brigadier Béchoux, petit homme pâle et maigre,
qui visait à l’élégance et qui était muni de deux bras
énormes, écarquillait les yeux et contemplait Jean
d’Enneris comme s’il eût été en face d’une apparition
épouvantable. Il avait l’air de connaître d’Enneris et
l’air aussi de ne pas le connaître, et il semblait chercher
s’il n’y avait pas, sous ce masque jeune et souriant, une
autre figure qui, pour lui, Béchoux, était celle du diable
lui-même.
Van Houben présenta :
« Le brigadier Béchoux... M. Jean d’Enneris... Mais
44
vous avez l’air de connaître d’Enneris, Béchoux ? »
Celui-ci voulut parler. Il voulut poser des questions.
Mais il ne le pouvait pas, et il considérait toujours d’un
œil rond le flegmatique personnage qui poursuivait son
étrange système de guérison...
45
3
D’Enneris, gentleman détective
La réunion projetée eut lieu à deux heures dans le
boudoir de Régine Aubry. Dès son arrivée, Van Houben
trouva d’Enneris installé là comme chez lui, et
plaisantant avec la belle actrice et avec Arlette Mazolle.
Tous trois semblaient très gais. On n’eût pas dit, à la
voir insouciante et joyeuse, bien qu’un peu lasse,
qu’Arlette Mazolle avait passé, la nuit précédente, de
telles heures d’anxiété. Elle ne quittait pas d’Enneris
des yeux et, comme Régine, approuvait tout ce qu’il
disait, et riait de la façon amusante dont il le disait.
Van Houben, vivement éprouvé par la perte de ses
diamants, et qui prenait la vie au tragique, s’écria d’une
voix furieuse :
« Fichtre ! la situation vous paraît donc si drôle, à
vous trois ?
– Ma foi, dit d’Enneris, elle n’a rien d’effrayant. Au
fond, tout a bien tourné.
– Parbleu ! ce ne sont pas vos diamants qu’on a
46
subtilisés. Quant à Mlle Arlette, tous les journaux de ce
matin parlent de son aventure. Quelle réclame ! Il n’y a
que moi qui perds dans cette sinistre affaire.
– Arlette, protesta Régine, ne vous offusquez pas de
ce que dit Van Houben, il n’a aucune éducation et ses
paroles n’ont pas la moindre valeur.
– Voulez-vous que je vous en dise qui en aient
davantage, ma chère Régine ? bougonna Van Houben.
– Dites.
– Eh bien, cette nuit, j’ai surpris votre sacré
d’Enneris à genoux devant Mlle Arlette, en train
d’expérimenter sur elle la petite méthode de guérison
qui vous a si bien ressuscitée, il y a une dizaine de
jours.
– C’est ce qu’ils m’ont raconté tous les deux.
– Hein ! Quoi ! Et vous n’êtes pas jalouse ?
– Jalouse ?
– Dame ! D’Enneris ne vous fait-il pas la cour ?
– Et de fort près, je l’avoue.
– Alors, vous admettez ?...
– D’Enneris a une excellente méthode, il l’emploie,
c’est son devoir.
– Et son plaisir.
47
– Tant mieux pour lui. »
Van Houben se lamenta.
« Ah ! ce d’Enneris, ce qu’il en a de la chance ! Il
fait de vous ce qu’il veut... et de toutes les femmes
d’ailleurs.
– Et de tous les hommes aussi, Van Houben. Car, si
vous le détestez, vous n’espérez qu’en lui pour vos
diamants.
– Oui, mais je suis absolument résolu à me passer de
son concours, puisque le brigadier Béchoux est à ma
disposition et que... »
Van Houben n’acheva pas sa phrase. S’étant
retourné, il apercevait sur le seuil de la porte le
brigadier Béchoux.
« Vous êtes donc arrivé, brigadier ?
– Depuis un moment, déclara Béchoux, qui s’inclina
devant Régine Aubry. La porte était entrouverte.
– Vous avez entendu ce que j’ai dit ?
– Oui.
– Et que pensez-vous de ma décision ? »
Le brigadier Béchoux gardait une expression
renfrognée et quelque chose de combatif dans l’allure.
Il dévisagea Jean d’Enneris comme il l’avait fait la
48
veille et articula fortement :
« Monsieur Van Houben, bien qu’en mon absence
l’affaire de vos diamants ait été confiée à l’un de mes
collègues, il est hors de doute que je participerai aux
investigations et, d’ores et déjà, j’ai reçu l’ordre
d’enquêter au domicile de Mlle Arlette Mazolle. Mais
je dois vous prévenir de la façon la plus nette que je
n’accepte à aucun prix la collaboration, ouverte ou
clandestine, d’aucun de vos amis.
– C’est clair, dit Jean d’Enneris, en riant.
– Très clair. »
D’Enneris, fort calme, ne dissimula pas son
étonnement.
« Bigre, monsieur Béchoux, on croirait en vérité que
je ne vous suis pas sympathique.
– Je l’avoue », fit l’autre avec rudesse.
Il s’approcha de d’Enneris, et bien en face :
« Êtes-vous bien sûr, monsieur, que nous ne nous
soyons jamais rencontrés ?
– Si, une fois, il y a vingt-trois ans, aux Champs-
Élysées. On a joué au cerceau ensemble... Je vous ai fait
tomber grâce à un croc-en-jambe que vous ne m’avez
pas pardonné, je m’en aperçois. Mon cher Van Houben,
M. Béchoux a raison. Pas de collaboration possible
49
entre nous. Je vous rends votre liberté et je travaille.
Vous pouvez vous en aller.
– Nous en aller ? dit Van Houben.
– Dame ! nous sommes ici chez Régine Aubry.
C’est moi qui vous ai convoqués. Puisqu’on ne
s’accorde pas, adieu ! Filez. »
Il se jeta sur le canapé entre les deux jeunes femmes
et saisit les mains d’Arlette Mazolle.
« Ma jolie petite Arlette, maintenant que vous avez
repris votre équilibre, ne perdons pas notre temps et
racontez-moi par le menu ce qui vous est arrivé. Aucun
détail n’est inutile. »
Et, comme Arlette hésitait, il lui dit :
« Ne vous occupez pas de ces deux messieurs. Ils ne
sont pas là. Ils sont sortis. Donc, raconte, ma petite
Arlette. Je te tutoie parce que j’ai promené mes lèvres
sur tes joues qui sont plus douces que du velours, et que
cela me donne les droits d’un amoureux. »
Arlette rougit. Régine riait et la pressait de parler.
Van Houben et Béchoux qui voulaient savoir et profiter
de la conversation semblaient cloués au sol comme des
bonshommes de cire. Et Arlette dit toute son histoire,
ainsi que le lui avait demandé cet homme à qui ni elle
ni les autres ne paraissaient capables de résister.
50
Il écoutait, sans un mot. Parfois, Régine approuvait.
« C’est bien cela... un perron de six marches... Oui,
un vestibule dalle noir et blanc... et, au premier, en face,
le salon avec des meubles en soie bleue. »
Quand Arlette eut fini, d’Enneris arpenta la pièce,
les mains au dos, colla son front à la vitre, et réfléchit
assez longtemps. Puis il conclut, entre ses dents :
« Difficile... difficile... Néanmoins quelques lueurs...
ces premières lueurs blanches qui indiquent l’issue du
tunnel. »
Il reprit place sur le canapé et dit aux jeunes
femmes :
« Voyez-vous, quand il y a deux aventures d’un
parallélisme aussi marqué, avec procédés analogues et
mêmes protagonistes – car l’identité du couple ennemi
est indéniable – il faut découvrir le point par où lesdites
aventures se distinguent l’une de l’autre, et, quand on
l’a découvert, ne plus s’en écarter avant d’en avoir
déduit toutes les certitudes. Or, toutes réflexions faites,
le point sensible me paraît résider dans la différence des
motifs qui ont amené votre enlèvement, Régine, et votre
enlèvement, Arlette. »
Il s’interrompit un instant et se mit à rire.
« Ça n’a l’air de rien ce que je viens de formuler, ou
tout au plus d’une vérité de La Palice, mais je vous
51
affirme, moi, que c’est rudement fort. La situation se
simplifie tout à coup. Vous, ma belle Régine, pas la
moindre espèce de doute, vous avez été enlevée à cause
des diamants que ce brave Van Houben pleure de toutes
ses larmes. Là-dessus, pas d’objections, et je suis
certain que M. Béchoux, lui-même, s’il était là, serait
de mon avis. »
M. Béchoux ne souffla pas mot, attendant la suite du
discours, et Jean d’Enneris se tourna vers son autre
compagne.
« Quant à toi, la jolie Arlette, aux joues plus douces
que le velours, pourquoi a-t-on pris la peine de te
capturer ? Toutes tes richesses doivent tenir à peu près
dans le creux de ta main, n’est-ce pas ? »
Arlette aux joues plus douces que le velours, comme
il disait, montra ses deux paumes.
« Toutes nues, s’écria-t-il. Donc l’hypothèse du vol
est écartée, et nous devons considérer comme seuls
mobiles l’amour, la vengeance ou telle combinaison
propre à l’exécution d’un plan que tu peux faciliter, ou
bien auquel tu peux mettre obstacle. Pardonne-moi mon
indiscrétion, Arlette, et réponds sans pudeur. As-tu
aimé jusqu’ici ?
– Je ne crois pas, dit-elle.
– As-tu été aimée ?
52
– Je ne sais pas.
– Cependant on t’a fait la cour, n’est-ce pas ? Pierre
et Philippe. »
Elle protesta ingénument :
« Non, ils s’appelaient Octave et Jacques.
– D’honnêtes garçons, cet Octave et ce Jacques ?
– Oui.
– Donc incapables d’avoir marché dans toutes ces
combinaisons ?
– Incapables.
– Alors ?
– Alors, quoi ? »
Il se pencha sur elle, et, doucement, de toute son
influence pénétrante, il murmura :
« Cherche bien, Arlette. Il ne s’agit pas d’évoquer
les faits extérieurs et visibles de ta vie, ceux qui t’ont
frappée et que tu aimes ou n’aimes pas te rappeler, mais
ceux qui ont à peine effleuré ta conscience et que tu as
pour ainsi dire oubliés. Tu n’aperçois rien d’un peu
spécial, d’un peu anormal ? »
Elle sourit.
« Ma foi, non... rien du tout...
53
– Si. Il n’est pas admissible qu’on t’ait enlevée de
but en blanc. Il y a sûrement une préparation dont
certains actes t’ont frôlée, à ton insu... Cherche bien. »
Arlette cherchait de toutes ses forces. Elle
s’ingéniait à extraire de sa mémoire les menus
souvenirs endormis qu’on exigeait d’elle, et Jean
d’Enneris précisait :
« As-tu jamais senti une présence quelconque rôder
autour de toi dans l’ombre ? As-tu éprouvé un petit
frisson d’inquiétude, comme au contact d’une chose
mystérieuse ? Je ne te parle pas d’un danger réel, mais
de ces menaces vagues où l’on se dit : « Tiens... qu’est-
ce qu’il y a ?... Que se passe-t-il ?... Que va-t-il se
passer ? »
Le visage d’Arlette se contracta légèrement. Ses
yeux semblèrent se fixer sur un point. Jean s’écria :
« Ça y est ! Nous y sommes. Ah ! dommage que
Béchoux et Van Houben ne soient pas là... Explique-toi,
ma jolie Arlette. »
Elle dit, pensivement :
« Il y avait un jour un monsieur... »
Jean d’Enneris l’arracha du canapé, enthousiasmé
par ce préambule, et se mit à danser avec elle.
« Nous y voilà ! Et ça commence comme un conte
54
de fées ! Il y avait un jour... Dieu ! que tu es charmante,
Arlette aux joues douces ! Et qu’est-il advenu de ton
monsieur ? »
Elle se rassit et continua, la voix lente :
« Ce monsieur était venu, voilà trois mois, avec sa
sœur, un après-midi qu’il y avait beaucoup de monde
pour voir des présentations de robes, au profit d’une
œuvre. Moi, je ne l’avais pas remarqué. Mais une
camarade me dit : « Tu sais, Arlette, tu as fait une
conquête, un type épatant, très chic, qui te dévorait des
yeux, un type qui s’occupe d’œuvres sociales, à ce que
prétend la directrice. Ça tombe bien, Arlette, toi qui es
en quête d’argent. »
– En quête d’argent, toi ? interrompit d’Enneris.
– Ce sont mes camarades, dit-elle, qui me taquinent
parce que je voudrais fonder une caisse de secours pour
l’atelier, une caisse de dots, enfin un tas de rêves. Alors,
une heure plus tard, quand je me suis aperçue qu’un
grand monsieur m’attendait à la sortie et qu’il me
suivait, j’ai pensé que je pourrais peut-être l’embobiner.
Seulement, à ma station de métro, il s’est arrêté. Le
lendemain, même manège, et les jours suivants. J’en ai
été pour mes frais, car au bout d’une semaine, il ne
revint plus. Et puis, quelques jours après, un soir...
– Un soir ?... »
55
Arlette baissa le ton.
« Eh bien, quelquefois, à la maison, le dîner fini et
le ménage fait, je quitte maman, et je vais voir une amie
qui demeure tout en haut de Montmartre. Avant d’y
arriver, je tourne par une ruelle assez noire, où il n’y a
jamais personne quand je reviens sur le coup de onze
heures. C’est là que, trois fois de suite, j’ai discerné
l’ombre d’un homme dans l’enfoncement d’une porte
cochère. Deux fois l’homme n’a pas bougé. Mais, à la
troisième fois, il est sorti de sa retraite et a voulu me
barrer le passage. J’ai poussé un cri et je me suis mise à
courir. La personne n’insista pas. Et depuis, j’évite cette
rue. Voilà tout. »
Elle se tut. Son récit ne semblait pas avoir intéressé
Béchoux et Van Houben. Mais d’Enneris demanda :
« Pourquoi nous as-tu raconté ces deux petites
aventures ? Tu vois un lien entre elles ?
– Oui.
– Lequel ?
– J’ai toujours cru que l’homme qui me guettait
n’était autre que le monsieur qui m’avait suivie.
– Mais sur quoi se fonde ta conviction ?
– J’avais eu le temps de remarquer, le troisième soir,
que l’homme de Montmartre portait des chaussures à
56
guêtre ou à tige claire.
– Comme le monsieur des boulevards ? s’écria Jean
d’Enneris vivement.
– Oui », dit Arlette.
Van Houben et Béchoux étaient confondus. Régine,
tout émue, interrogea :
« Mais vous ne vous rappelez donc pas, Arlette, que
mon agresseur de l’Opéra portait aussi ces sortes de
bottines ?
– En effet... en effet... dit Arlette... je n’y avais pas
songé.
– Et le vôtre aussi, Arlette... celui d’hier... le
pseudo-docteur Bricou...
– Oui, en effet, répéta la jeune fille, mais je n’avais
pas fait ce rapprochement... C’est à l’instant que mes
souvenirs se précisent.
– Arlette, un dernier effort, ma petite. Tu ne nous as
pas donné le nom de ton monsieur. Tu le connais ?
– Oui.
– Il s’appelle ?
– Le comte de Mélamare. »
Régine et Van Houben tressaillirent. Jean réprima
un mouvement de surprise. Béchoux haussa les épaules,
57
et Van Houben s’exclama :
« Mais c’est de la folie ! Le comte Adrien de
Mélamare... Mais je le connais de vue ! J’ai eu
l’occasion de siéger près de lui dans des comités de
bienfaisance. Un parfait gentilhomme, à qui je serais
fier de serrer la main. Le comte de Mélamare, voler mes
diamants !
– Mais je ne l’accuse pas du tout, fit Arlette
interdite. Je prononce un nom.
– Arlette a raison, dit Régine. On l’interroge, elle
répond. Mais il est évident que le comte de Mélamare,
d’après tout ce que le monde sait de lui et de sa sœur,
avec qui il vit, ne peut pas être l’homme qui vous a
épiée dans la rue, ni l’homme qui nous a enlevées, vous
et moi.
– Porte-t-il des chaussures à tige claire ? dit Jean
d’Enneris.
– Je ne sais pas... ou plutôt si... quelquefois...
– Presque toujours », dit nettement Van Houben.
L’affirmation fut suivie d’un silence. Puis Van
Houben reprit :
« Il y a là quelque malentendu. Je répète que le
comte de Mélamare est un parfait gentilhomme.
– Allons le voir, dit simplement d’Enneris. Van
58
Houben, est-ce que vous n’avez pas un ami qui est de la
police, un sieur Béchoux ? Il nous fera entrer, lui. »
Béchoux s’indigna.
« Alors, vous vous imaginez que l’on entre chez les
gens comme ça, et que, sans enquête préalable, sans
charges, sans mandat, on va les questionner à propos de
racontars stupides ? Oui, stupides. Tout ce que
j’entends depuis une demi-heure est un comble de
stupidité. »
D’Enneris murmura :
« Dire que j’ai joué au cerceau avec cette gourde-
là ! Quel remords ! »
Il se tourna vers Régine.
« Chère amie, ayez l’obligeance d’ouvrir l’annuaire
téléphonique et de faire demander le numéro du comte
Adrien de Mélamare. On se passera du sieur
Béchoux. »
Il se leva. Au bout d’un instant, Régine Aubry lui
passa l’appareil, et il dit :
« Allô ! je suis chez le comte de Mélamare ? C’est
le baron d’Enneris qui est au téléphone... M. le comte
de Mélamare lui-même ? Monsieur, excusez-moi de
vous déranger, mais j’ai lu, il y a deux ou trois
semaines, dans les journaux, l’annonce que vous avez
59
fait insérer à propos de quelques objets qui vous ont été
dérobés, le pommeau d’une paire de pincettes, une
bobèche en argent, une entrée de serrure, et la moitié
d’un ruban de sonnette en soie bleue... tous objets sans
valeur, mais auxquels vous tenez pour des raisons
particulières... Je ne me trompe pas, n’est-ce pas,
monsieur ?... En ce cas, si vous voulez bien me
recevoir, je pourrai vous donner quelques
renseignements utiles à ce sujet... À deux heures,
aujourd’hui ?... Très bien... Ah ! un mot encore, puis-je
me permettre d’amener deux dames dont le rôle
d’ailleurs vous sera expliqué ?... Vous êtes trop
aimable, monsieur, et je vous remercie infiniment. »
D’Enneris raccrocha.
« Si le sieur Béchoux était là, il verrait qu’on entre
chez les gens comme on veut. Régine, vous avez vu sur
l’annuaire où demeure le comte ?
– 13, rue d’Urfé.
– Donc, dans le faubourg Saint-Germain. »
Régine interrogea :
« Mais ces objets, où sont-ils ?
– En ma possession. Je les ai achetés le jour même
de l’annonce, pour la modique somme de treize francs
cinquante.
60
– Et pourquoi ne les avez-vous pas renvoyés au
comte ?
– Ce nom de Mélamare me rappelait quelque chose
de confus. Il me semble qu’il y a eu, jadis, au cours du
XIXe siècle, une affaire Mélamare. Et puis je n’ai pas
eu le temps de m’enquérir. Mais nous allons nous
rattraper. Régine, Arlette, rendez-vous à deux heures
moins dix sur la place du Palais-Bourbon. La séance est
levée. »
Séance vraiment efficace. Une demi-heure avait
suffi à d’Enneris pour déblayer le terrain et pour
découvrir une porte à laquelle on pouvait enfin frapper.
Dans l’ombre, une silhouette se dressait, et le problème
se posait d’une façon plus précise : quel rôle jouait dans
l’affaire le comte de Mélamare ?
Régine retint Arlette à déjeuner. D’Enneris s’en alla
une ou deux minutes après Van Houben et Béchoux.
Mais il les retrouva sur le palier du second étage où
Béchoux, brusquement exaspéré, avait agrippé Van
Houben par le collet de son veston.
« Non, je ne vous laisserai pas plus longtemps
suivre une route qui vous mène sûrement au désastre.
Non ! je ne veux pas que vous soyez la victime d’un
imposteur. Savez-vous qui est cet homme ? »
D ‘Enneris s’avança.
61
« Il s’agit de moi, évidemment, et le sieur Béchoux
a envie de vider son sac. »
Il présenta sa carte.
« Baron Jean d’Enneris, navigateur, dit-il à Van
Houben.
– Des blagues ! s’écria Béchoux. Vous n’êtes pas
plus baron que d’Enneris, et pas plus d’Enneris que
navigateur.
– Eh bien, vous êtes poli, monsieur Béchoux. Qui
suis-je donc ?
– Tu es Jim Barnett ! Jim Barnett en personne !... Tu
as beau te camoufler, tu as beau n’avoir plus ta
perruque et ta vieille redingote, je te retrouve sous ton
masque d’homme du monde et de sportsman. C’est toi !
Tu es Jim Barnett de l’agence Barnett et Cie, Barnett
avec qui douze fois j’ai collaboré, et qui douze fois m’a
roulé1. J’en ai assez, et mon devoir est de mettre les
gens en garde. Monsieur Van Houben, vous n’allez pas
vous livrer à cet individu ! »
Van Houben, fort embarrassé, regardait Jean
d’Enneris qui allumait paisiblement une cigarette, et il
lui dit :
« L’accusation de M. Béchoux est-elle véridique ? »
1
L’Agence Barnett et Cie.
62
D’Enneris sourit.
« Peut-être... je n’en sais trop rien. Tous mes papiers
en tant que baron d’Enneris sont en règle, mais je ne
suis pas sûr de n’en pas avoir aussi au nom de Jim
Barnett, qui fut mon meilleur ami.
– Mais ce voyage autour du monde, dans un canot
automobile, vous l’avez accompli ?
– Peut-être. Tout cela est assez vague dans ma
mémoire. Mais que diable ça peut-il vous faire ?
L’essentiel pour vous est de retrouver vos diamants. Or,
si je suis l’extraordinaire Barnett, comme le prétend
votre policier, c’est la meilleure garantie de réussite,
mon cher Van Houben.
– La meilleure garantie que vous serez volé,
monsieur Van Houben, gronda Béchoux. Oui, il
réussira. Oui, les douze fois où nous avons travaillé en
commun, il a réussi à débrouiller l’affaire, à mettre la
main au collet des coupables, ou à retrouver leur butin.
Mais, les douze fois aussi, ce butin, il l’a empoché, en
partie ou au total. Oui, il découvrira vos diamants, mais
il les escamotera à votre nez et à votre barbe, et vous
n’y verrez que du feu. Déjà, il a mis le grappin sur
vous, et déjà vous ne pouvez plus lui échapper. Vous
croyez bonnement qu’il travaille pour vous, monsieur
Van Houben ? C’est pour lui qu’il travaille ! Jim
Barnett ou d’Enneris, gentilhomme ou détective,
63
navigateur ou bandit, il n’a pas d’autre guide que son
intérêt. Si vous lui permettez de participer à l’enquête,
vos diamants sont fichus, monsieur.
– Ah ça ! non, protesta Van Houben, indigné.
Puisqu’il en est ainsi, restons-en là. Si je dois retrouver
mes diamants pour qu’on me les reprenne, bonsoir !
Occupez-vous de vos affaires, d’Enneris. Je
m’occuperai des miennes. »
D’Enneris se mit à rire :
« C’est que les vôtres, pour l’instant, m’intéressent
beaucoup plus que les miennes.
– Je vous défends...
– Vous me défendez quoi ? N’importe qui peut
s’occuper des diamants. Ils sont perdus : j’ai le droit de
les rechercher, tout comme un autre. Et puis, que
voulez-vous ? Toute cette affaire me passionne. Les
femmes qui s’y trouvent mêlées sont si jolies ! Régine,
Arlette ! Délicieuses créatures... En vérité, cher ami, je
ne lâcherai pas la partie avant d’avoir mis la main sur
vos diamants !
– Et moi, grinça Béchoux, hors de lui, je ne lâcherai
pas la partie avant de t’avoir fait coffrer, Jim Barnett.
– On va s’amuser alors. Adieu, camarades. Et bonne
chance. Qui sait ! On se rencontrera peut-être un jour
ou l’autre. »
64
Et d’Enneris, la cigarette aux lèvres, s’en alla, d’un
petit pas sautillant.
Arlette et Régine étaient pâles lorsqu’elles
descendirent d’auto sur cette petite place tranquille du
Palais-Bourbon où d’Enneris les attendait.
« Dites donc, d’Enneris, fit Régine, vous ne pensez
vraiment pas que c’est l’homme qui nous a enlevées, ce
comte de Mélamare ?
– Pourquoi cette idée, Régine ?
– Je ne sais pas... un pressentiment. J’ai un peu peur.
Et Arlette est comme moi. N’est-ce pas, Arlette ?
– Oui, j’ai le cœur serré.
– Et après ? fit Jean. Quand ce serait votre homme à
toutes deux, croyez-vous qu’il va vous manger ? »
La vieille rue d’Urfé était proches bordée de ces
anciennes demeures du XVIIIe siècle, au fronton
desquelles se lisaient des noms historiques : Hôtel de
La Rocheferté... Hôtel d’Ourmes... toutes à peu près
semblables, avec des façades tristes, un entresol très
bas, une haute porte cochère, et le corps de logis
principal au fond d’une cour mal pavée. L’hôtel de
Mélamare ne différait pas des autres.
Au moment même où d’Enneris allait sonner, un
65
taxi arriva d’où sautèrent, tour à tour, Van Houben et
Béchoux, assez penauds l’un et l’autre, mais d’autant
plus arrogants en apparence.
D’Enneris se croisa les bras avec indignation.
« Eh bien, vrai, ils en ont du toupet, ces deux cocos-
là ! Il y a une heure, je n’étais pas bon à jeter aux
chiens, et les voilà qui s’accrochent à nous ! »
Il leur tourna le dos et sonna. Une minute plus tard,
une porte pratiquée dans un des battants fut ouverte par
un vieillard en culotte courte et en lévite marron, un
vieillard tout cassé et tout voûté. D’Enneris dit son
nom. Il répliqua :
« Monsieur le comte attend monsieur. Si monsieur
veut prendre la peine... »
Il indiqua du doigt, de l’autre côté de la cour, le
perron central, qu’abritait une marquise. Mais Régine
eut une défaillance soudaine et balbutia :
« Six marches... le perron a six marches. »
Ce à quoi Arlette fit écho, en murmurant, d’un ton
non moins éploré :
« Oui, six marches... c’est le même perron... la
même cour... Est-ce possible !... C’est là !... C’est là. »
66
4
Béchoux, policier
D’Enneris empoigna chacune des deux jeunes
femmes au-dessous du coude et les redressa.
« Du calme, nom d’un chien ! Rien à faire si vous
flanchez comme ça à la première occasion. »
Le vieux maître d’hôtel cheminait un peu en avant et
à l’écart. Van Houben, qui avait pénétré d’autorité dans
la cour ainsi que Béchoux, souffla à l’oreille de celui-
ci :
« Hein ! j’ai eu du flair. Heureusement que nous
sommes là !... Attention aux diamants... Ne quittez pas
d’Enneris de l’œil. »
On traversa la cour aux larges pavés inégaux. Les
murs des autres hôtels voisins, tout nus, sans fenêtres, la
bordaient à droite et à gauche. Au fond la demeure,
animée de hautes croisées, avait grande allure. On
monta les six marches.
Régine Aubry bégaya :
67
« Si le vestibule a des dalles noires et blanches, je
me trouve mal.
– Crebleu ! » protesta d’Enneris.
Le vestibule avait des dalles noires et blanches.
Mais d’Enneris pinça si rudement le bras de ses
deux compagnes qu’elles tinrent bon sur leurs jambes
qui vacillaient.
« Saperlotte, bougonna-t-il en riant, nous
n’arriverons à rien.
– Le tapis de l’escalier, marmotta Régine, c’est le
même.
– C’est le même, gémit Arlette... et la même
rampe...
– Eh bien, et puis après ?... fit d’Enneris.
– Mais si nous reconnaissons le salon ?...
– L’essentiel est d’y aller, et je ne suppose pas que
le comte, s’il est coupable, ait grande envie de nous y
conduire.
– Alors ?...
– Alors, il faut l’y forcer. Voyons, Arlette, du
courage, et pas une syllabe, quoi qu’il advienne ! »
À ce moment le comte Adrien de Mélamare vint au-
devant de ses visiteurs et les introduisit dans une pièce
68
du rez-de-chaussée, garnie de jolis meubles d’acajou du
temps de Louis XVI et qui devait lui servir de cabinet
de travail. C’était un homme à cheveux grisonnants, de
quarante cinq ans peut-être, bien d’aplomb, de visage
plutôt désagréable et peu sympathique. Il avait dans le
regard une expression un peu vague, distraite par
moments, et qui déconcertait.
Il salua Régine, tressaillit légèrement à la vue
d’Arlette, et, tout de suite, se montra courtois, mais
d’une manière plutôt superficielle et par habitude de
gentilhomme. Jean d’Enneris se présenta et présenta ses
compagnes. Mais il n’ajouta pas un mot pour Béchoux
ni pour Van Houben.
Celui-ci s’inclina un peu plus qu’il n’eût fallu, et dit
en affectant des airs gracieux :
« Van Houben, le lapidaire... le Van Houben des
diamants volés à l’Opéra. Mon collaborateur, M.
Béchoux. »
Le comte, bien qu’assez étonné de cet assemblage
de visiteurs, ne fit aucune remarque. Il salua et attendit.
Van Houben, les diamants de l’Opéra, Béchoux, on
eût pu croire que tout cela n’avait aucune signification
pour lui.
Alors d’Enneris, tout à fait maître de lui, sans aucun
embarras, prit la parole :
69
« Monsieur, dit-il, le hasard fait bien les choses. Il se
trouve, en effet, que, aujourd’hui même où je viens
vous rendre un petit service, j’ai découvert, en
feuilletant un ancien répertoire des personnes de
qualité, que nous étions quelque peu cousins. Mon
arrière-grand-mère maternelle, née de Sourdin, avait
épousé un Mélamare, de la branche cadette des
Mélamare-Saintonge. »
La physionomie du comte s’éclaira. Visiblement ces
questions de généalogie l’intéressaient, et il poursuivit
avec Jean d’Enneris un dialogue serré à la suite de quoi
leur parenté fut solidement établie. Arlette et Régine se
remettaient peu à peu. Van Houben dit tout bas à
Béchoux :
« Alors, quoi, il serait allié aux Mélamare !...
– Comme moi au pape, grogna Béchoux.
– En ce cas, il a un rude culot !
– C’est le début. »
Cependant d’Enneris repartait, de plus en plus
désinvolte :
« Mais j’abuse de votre patience, monsieur et cher
cousin, et, si vous le permettez, je vous dirai tout de
suite en quoi le hasard m’a servi.
– Je vous en prie, monsieur.
70
– Le hasard m’a servi, une première fois, en me
mettant sous les yeux, dans le métro, un matin, votre
annonce du journal. J’avoue qu’elle me frappa sur-le-
champ par la composition même et l’insignifiance des
objets que vous réclamiez. Un bout de ruban bleu, une
entrée de serrure, une bobèche, le pommeau d’une
pincette, ce sont des choses qui ne méritent peut-être
pas un communiqué aux journaux. Quelques minutes
après, d’ailleurs, je n’y pensais plus, et sans doute n’y
aurais-je jamais plus songé, si... »
Après un instant d’habile suspension, Jean
continua :
« Vous connaissez évidemment, mon cher cousin, le
« Marché aux Puces », cette foire pittoresque où
s’accumulent les objets les plus hétéroclites, dans le
désordre le plus amusant. Pour ma part, j’y ai trouvé
souvent de bien jolies choses, et jamais, en tout cas, je
n’ai regretté les promenades que j’y ai faites. Ce matin-
là, par exemple, je dénichai un bénitier de faïence en
vieux Rouen, cassé, rapiécé et raccommodé, mais d’un
style charmant... Une soupière... un dé à coudre... bref,
une série d’aubaines. Et tout à coup, sur le pavé du
trottoir, au milieu d’un tas d’ustensiles sans valeur jetés
là en pagaïe, voilà que mon regard accroche un bout de
ruban... Oui, mon cher cousin, un bout de ruban de
sonnette, en soie bleue, usée, de couleur éteinte. Et, à
71
côté, une entrée de serrure, une bobèche d’argent... »
L’attitude de M. de Mélamare s’était soudain
transformée. Vivement, avec une agitation extrême, il
s’écria :
« Ces objets ! Est-ce possible ! exactement ceux que
je réclame ! Mais où m’adresser, monsieur ? Comment
les avoir ?
– En me les demandant, tout simplement.
– Hein !... Vous les avez achetés ! Quel prix ? Je
vous rembourserai le double, le triple ! Mais je tiens... »
D’Enneris l’apaisa.
« Laissez-moi vous les offrir, mon cher cousin. J’ai
eu le tout pour treize francs cinquante !
– Ils sont chez vous ?
– Ils sont ici même, dans ma poche. Je viens de
passer les prendre chez moi. »
Le comte Adrien tendit la main, sans vergogne.
« Une seconde, dit Jean d’Enneris, gaiement. Je
désire une petite récompense... oh ! bien minime. Mais
je suis curieux, excessivement curieux de nature... et je
voudrais voir l’emplacement qu’occupaient ces objets...
et aussi pourquoi vous y tenez tant. »
Le comte hésita. La demande était indiscrète et
72
prouvait quelque méfiance, mais combien cette
hésitation, de sa part, était significative ! À la fin
cependant, il répliqua :
« C’est facile, monsieur. Veuillez me suivre au
premier étage, dans le salon. »
D’Enneris jeta un coup d’œil aux deux jeunes
femmes pour leur dire :
« Vous voyez... on arrive toujours à ce qu’on veut. »
Mais, les ayant observées, il remarqua le
bouleversement de leurs traits. Le salon, pour elles,
c’était le lieu même de l’épreuve qu’elles avaient subie.
Y retourner, c’était acquérir la redoutable certitude.
Van Houben également avait compris : une nouvelle
étape allait être franchie. Le brigadier Béchoux, de son
côté, s’animait. Il emboîta le pas au comte.
« Excusez-moi, dit celui-ci, je vous montre le
chemin. »
Ils sortirent et traversèrent le vestibule dallé.
L’écho sonore des pas remplit la cage de l’escalier.
En montant, Régine comptait les marches. Il y en avait
vingt-cinq... Vingt-cinq ! Exactement le même nombre.
Elle eut encore une défaillance, plus sérieuse, et
chancela.
Tout le monde s’empressa autour d’elle. Que se
73
passait-il ? Elle était souffrante ?
« Non, chuchota Régine, sans ouvrir les yeux, non...
un simple étourdissement... Pardonnez-moi.
– Il faut vous asseoir, madame », dit le comte en
poussant la porte du salon.
Van Houben et d’Enneris l’installèrent sur un
canapé. Mais quand Arlette entra et qu’elle vit la pièce,
elle poussa un cri, tournoya et tomba évanouie sur un
fauteuil.
Alors ce fut un affolement, un tumulte quelque peu
comique. On tournait à droite et à gauche, au hasard. Le
comte appelait :
« Gilberte !... Gertrude !... vite ! des sels... de
l’éther. François, appelez Gertrude. »
François arriva le premier. C’était le concierge
maître d’hôtel, et, sans doute, le seul domestique avec
sa femme Gertrude, aussi vieille que lui et plus ridée
encore. Elle le suivit de près. Puis entra la personne que
le comte nommait Gilberte et à qui il jeta vivement :
« Ma sœur, voici deux jeunes dames qui se trouvent
indisposées. »
Gilberte de Mélamare (divorcée, elle avait repris son
nom de famille) était grande, brune, altière, avec un
visage jeune et régulier, mais avec quelque chose d’un
74
peu démodé dans la mise et dans la tournure. Elle avait
plus de douceur que son frère. Ses yeux noirs, très
beaux, montraient une expression grave. D’Enneris nota
qu’elle portait des bandes de velours noir à sa robe
prune.
Bien que la scène dût lui sembler inexplicable, elle
garda tout son sang-froid. Ayant bassiné d’eau de
Cologne le front d’Arlette, elle chargea Gertrude de la
soigner, puis s’approcha de Régine autour de laquelle
Van Houben s’évertuait vivement. Jean d’Enneris
écarta Van Houben, afin d’observer de près
l’événement qu’il prévoyait. Gilberte de Mélamare
s’inclina et dit :
« Et vous, madame ? Ce ne doit pas être bien
sérieux, n’est-ce pas ? Qu’éprouvez-vous ? »
Elle fit sentir un flacon de sels à Régine. Celle-ci
souleva ses paupières, regarda cette dame, regarda sa
robe prune à bandes de velours noir, puis ses mains, et
se dressa tout à coup en criant, avec une terreur
indicible :
« La bague ! Les trois perles ! Ne me touchez pas !
Vous êtes la femme de l’autre nuit ! Oui, c’est vous... je
reconnais votre bague... je reconnais votre main... et
aussi ce salon... ces meubles en soie bleue... le
parquet... la cheminée... la tapisserie... le tabouret
d’acajou... Ah ! laissez-moi, ne me touchez pas. »
75
Elle balbutia encore quelques mots indistincts,
chancela comme la première fois, et de nouveau
s’évanouit. Et Arlette qui s’éveillait à son tour,
reconnaissant les souliers pointus aperçus dans l’auto et
entendant sonner la pendule au tintement aigrelet,
gémissait :
« Ah ! cette sonnerie, c’est la même, et c’est la
même femme... Quelle horreur ! »
La stupeur fut telle que personne ne bougea. La
scène prenait une allure de vaudeville qui eût suscité le
rire d’un témoin indifférent, et, de fait, les lèvres
minces de Jean d’Enneris se plissèrent légèrement. Il
s’amusait.
Van Houben interrogeait tour à tour d’Enneris et
Béchoux, pour savoir que penser. Béchoux épiait
attentivement le frère et la sœur, qui demeuraient
interdits.
« Que signifient ces paroles ? murmura le comte. De
quelle bague s’agit-il ? Je suppose que cette dame a le
délire. »
Alors d’Enneris intervint, et il le fit aussi
allégrement que s’il n’attachait à tous ces événements
aucune importance.
« Mon cher cousin, vous avez dit le mot juste,
76
l’émoi de mes deux amies a quelque rapport avec ces
sortes de fièvres injustifiées qui ne vont pas sans un
soupçon de délire. Cela fait partie des explications que
je vous dois et que je vous ai annoncées en venant ici.
Voulez-vous m’accorder quelque nouveau délai ? et
régler tout de suite cette petite question des objets
recueillis par moi ? »
Le comte Adrien ne répondit pas sur-le-champ.
Il montrait un embarras mêlé d’une inquiétude
visible, murmurant des phrases inachevées :
« À quoi cela rime-t-il, et que devons-nous
supposer ? J’imagine difficilement... »
Il prit sa sœur à part et ils causèrent tous deux avec
animation. Mais Jean s’avança vers lui, tenant entre le
pouce et l’index une petite plaque de cuivre ouvragée
représentant deux papillons aux ailes déployées.
« Voici l’entrée de serrure, mon cher cousin. Je
suppose que c’est bien celle qui manque à l’un des
tiroirs de ce secrétaire ? Elle est identique aux deux
autres. »
De lui-même, il appliqua le morceau de cuivre, qui
retrouva sa place, et dont les pointes de la face interne
s’installèrent tout naturellement dans leurs anciens
trous. En suite de quoi, Jean d’Enneris tira de sa poche
un ruban bleu auquel s’accrochait une poignée de
77
sonnette également en cuivre, et, comme on apercevait
le long de la cheminée un autre ruban qui pendait,
déchiqueté par le bas et de même couleur, il s’approcha.
Les deux extrémités coïncidaient exactement.
« Tout va bien, dit-il. Et cette bobèche, mon cher
cousin, où la mettons-nous ?
– À cette girandole, monsieur, dit le comte Adrien,
d’un ton bourru. Il y en avait six. Comme vous voyez, il
n’y en a plus que cinq... dont celle-ci ne diffère en rien.
Reste le pommeau de ces pincettes, qui fut dévissé,
comme vous pouvez vous en assurer.
– Le voici, dit Jean, lequel, comme un
prestidigitateur, continuait de tout extraire de sa poche
inépuisable. Et maintenant, mon cher cousin, vous
voudrez bien tenir votre promesse, n’est-ce pas ? et
nous dire pourquoi ces babioles vous sont si chères et
pourquoi elles n’étaient pas à leur place habituelle. »
Ces diverses opérations avaient donné au comte le
loisir de se reprendre, et il semblait avoir oublié les
imprécations de Régine et les gémissements d’Arlette,
car il répondit, en termes brefs, et comme pour se
débarrasser de l’intrus qui lui avait soutiré cette
promesse inopportune :
« Je suis attaché à tout ce qui me fut légué par les
miens, et les moindres babioles, comme vous dites,
78
nous sont, à ma sœur et à moi, aussi sacrées que les
objets les plus rares. »
L’explication valait ce qu’elle valait. Jean d’Enneris
reprit :
« Que vous y teniez, mon cher cousin, c’est fort
légitime, et je sais trop par moi-même comme on
s’attache aux souvenirs de famille. Mais pourquoi ont-
elles disparu ?
– Je l’ignore, dit le comte. Un matin, j’ai constaté
que cette bobèche manquait. J’ai fait une inspection
minutieuse avec ma sœur. L’entrée de serrure manquait
aussi, et une partie de ce ruban, et le pommeau de ces
pincettes.
– Un vol alors ?
– Un vol sûrement, et effectué d’un seul coup.
– Comment ! On pouvait prendre ces bonbonnières,
ces miniatures, cette pendule, cette argenterie, toutes
choses de valeur... Et l’on a choisi ce qu’il y avait de
plus insignifiant ? Pourquoi ?
– Je l’ignore, monsieur. »
Le comte répéta ces mots d’un ton sec. Ces
questions l’excédaient, et la visite, pour lui, n’avait plus
de but.
« Peut-être cependant, fit Jean, désirez-vous, mon
79
cher cousin, que je vous explique les raisons pour
lesquelles je me suis permis d’amener ici mes deux
amies et les raisons de l’émotion manifestée par elles.
– Non, déclara nettement le comte Adrien. Cela ne
me concerne pas. »
Il avait hâte d’en finir, et il esquissa un mouvement
vers la porte. Mais il trouva en face de lui Béchoux qui
s’était avancé et qui lui dit gravement :
« Cela vous concerne, monsieur le comte. Certaines
questions doivent être éclaircies sur l’heure, et elles le
seront. »
L’intervention de Béchoux était impérieuse. Le
brigadier barrait la porte de ses longs bras étendus.
« Mais, qui êtes-vous, monsieur ? s’écria le comte
avec hauteur.
– Le brigadier Béchoux, des services de la Sûreté. »
M. de Mélamare bondit sur place.
« Un policier, vous ? De quel droit vous êtes-vous
introduit chez moi ? Un policier ici ! dans l’hôtel
Mélamare !
– Je vous ai été présenté sous mon nom de Béchoux,
dès mon arrivée, monsieur le comte. Mais ce que j’ai vu
et ce que j’ai entendu m’oblige à faire précéder ce nom
de mon grade de brigadier.
80
– Ce que vous avez vu ?... ce que vous avez
entendu ? balbutia M. de Mélamare, dont le visage se
décomposait de plus en plus. Mais, en vérité, monsieur,
je ne vous autorise pas...
– Ça, c’est le cadet de mes soucis », gronda
Béchoux, qui ne se piquait pas de politesse.
Le comte revint vers sa sœur, et ils eurent de
nouveau un dialogue véhément et rapide. Gilberte de
Mélamare montrait autant d’agitation que son frère.
Debout, se soutenant l’un l’autre, ils attendaient dans
l’attitude combative de gens qui sentent l’importance de
l’attaque.
« Voilà Béchoux déchaîné, dit tout bas Van Houben
à Jean.
– Oui, je le voyais qui s’excitait de plus en plus. Je
connais mon bonhomme. Il commence par regimber et
par se boucher les yeux. Et puis, tout à coup, il éclate. »
Arlette et Régine s’étaient levées aussi et se tenaient
en arrière, sous la protection de Jean.
Et Béchoux prononça :
« Ce ne sera pas long, d’ailleurs, monsieur le comte.
Quelques questions auxquelles je vous prie de répondre
sans détours. À quelle heure êtes-vous sorti de chez
vous hier ? Et Mme de Mélamare ? »
81
Le comte haussa les épaules et ne répliqua pas. Sa
sœur, plus souple, jugea préférable de répondre.
« Nous sommes sortis, mon frère et moi, à deux
heures et rentrés à quatre heures et demie, pour prendre
le thé.
– Et après ?
– Nous n’avons pas bougé. Nous ne sortons jamais
le soir.
– Cela, c’est une autre question, dit Béchoux avec
ironie. Ce que je voudrais savoir, c’est l’emploi de
votre temps, ici, dans cette pièce, hier, entre huit heures
et minuit. »
M. de Mélamare frappa du pied avec rage et
enjoignit à sa sœur de se taire. Béchoux comprit
qu’aucune force au monde ne les obligerait à parler, et
cela le mit dans une telle fureur que, emporté par sa
conviction, il lâcha toute l’accusation sans plus
interroger, d’une voix contenue d’abord, puis âpre,
dure, frémissante :
« Monsieur le comte, vous n’étiez pas chez vous
hier, dans l’après-midi, ni madame votre sœur, mais
devant le numéro 3 bis de la rue du Mont-Thabor. En
tant que docteur Bricou, vous attendiez une jeune fille
que vous avez prise au piège dans votre automobile,
dont votre sœur a enveloppé la tête d’une couverture, et
82
que vous avez amenée ici, dans votre hôtel. Cette jeune
fille s’est enfuie. Vous avez couru après, sans pouvoir
la rattraper dans les rues. La voici.
Le comte martela, les lèvres crispées, les poings
serrés :
« Vous êtes fou ! vous êtes fou ! Qu’est-ce que c’est
que tous ces fous-là ?
– Je ne suis pas fou ! proféra le policier qui glissait
peu à peu au mélodrame et à une grandiloquence dont
les termes pompeux et vulgaires réjouissaient
d’Enneris. Je ne dis que l’exacte vérité. Des preuves ?
J’en ai plein les poches. Mlle Arlette Mazolle, que vous
connaissez, que vous attendiez à la porte du couturier
Chernitz, peut nous servir de témoin. Elle est montée
sur votre cheminée. Elle s’est étendue sur cette
bibliothèque. Elle a renversé cette potiche. Elle a ouvert
cette fenêtre. Elle a traversé ce jardin. Elle le jure sur la
tête de sa mère. N’est-ce pas, Arlette Mazolle, que vous
le jurez sur la tête de votre chère mère ? »
D’Enneris dit à l’oreille de Van Houben :
« Mais il perd la boule. De quel droit fait-il le juge
d’instruction ? Et quel juge pitoyable ! Il n’y a que lui
qui parle... Quand je dis qu’il parle !... »
Béchoux hurlait, en effet, face à face avec le comte
dont les yeux hagards exprimaient un désarroi sans
83
bornes.
« Ce n’est pas tout, monsieur ! Ce n’est pas tout. Ce
n’est même rien ! Il y a autre chose ! Cette dame... cette
dame... (il désignait Régine Aubry) vous la connaissez,
hein ? C’est celle qui a été enlevée un soir à l’Opéra, et
par qui ? Hein, qui est-ce qui l’a conduite ici, dans ce
salon..., dont elle reconnaît les meubles... n’est-ce pas,
madame ? ces fauteuils... ce tabouret... ce parquet...
Hein, monsieur, qui l’a amenée ici ? Qui l’a dépouillée
du corselet de diamants ? Le comte de Mélamare, n’est-
ce pas ? et sa sœur Gilberte de Mélamare... La preuve ?
cette bague aux trois perles... Mais les preuves, il y en a
trop. Le Parquet décidera, monsieur, et mes chefs... »
Il n’acheva pas. Le comte de Mélamare, hors de lui,
l’avait serré à la gorge et trépignait en bégayant des
insultes. Béchoux se dégagea, lui montra le poing et
recommença encore son réquisitoire insolite. Entraîné
par l’évidence des faits, par le rôle qu’il jouait dans
l’affaire et surtout par l’importance que lui donnerait ce
rôle auprès de ses chefs et auprès du public, il avait
perdu la boule, comme le disait d’Enneris. Il le sentit si
bien qu’il s’arrêta net, essuya son front perlé de sueur,
et, soudain maître de lui, très digne, articula :
« Je dépasse mes droits, je l’avoue. Ceci n’est pas de
ma compétence et je téléphone à la préfecture de Police.
Vous voudrez bien attendre les instructions que je vais
84
recevoir. »
Le comte s’effondra et prit sa tête entre ses mains,
comme un homme qui ne tente même plus de se
défendre. Mais Gilberte de Mélamare barra le passage
au brigadier. Elle suffoquait.
« La police ! la police va venir ici ?... dans cet
hôtel ? Mais non... mais non... voyons, ce n’est pas
possible... Il y a de ces événements... Vous n’avez pas
le droit... C’est un crime.
– Je suis désolé, madame », dit Béchoux, que sa
victoire rendait subitement poli.
Mais elle se cramponnait au bras du policier et
l’implorait.
« Je vous en supplie, monsieur. Mon frère et moi
nous sommes victimes d’un malentendu affreux. Mon
frère est incapable d’une mauvaise action... Je vous en
prie... »
Béchoux fut inflexible. Il avait vu l’appareil dans
l’antichambre. Il y alla, téléphona et revint.
Les choses ne traînèrent pas. Au bout d’une demi-
heure, durant laquelle Béchoux, de plus en plus excité,
pérora devant d’Enneris et Van Houben, tandis que
Régine et Arlette considéraient le frère et la sœur avec
un effroi mêlé de compassion, le chef de la Sûreté
arriva, accompagné d’agents, et bientôt suivi d’un juge
85
d’instruction, d’un greffier et du procureur. La
communication de Béchoux avait produit de l’effet.
Une enquête sommaire eut lieu. On interrogea le
couple de vieux domestiques. Ils habitaient une aile à
l’écart et ne s’occupaient que de leur service. Leur
service fini, ils se retiraient dans leur chambre ou dans
la cuisine, qui donnaient sur la façade du jardin.
Mais la déposition des deux jeunes femmes fut
accablante et il leur suffit pour cela d’évoquer
simplement leurs souvenirs. Arlette, en particulier,
montra le chemin qu’elle avait pris pour s’enfuir, et
décrivit, avant même de les revoir, le jardin, les
arbustes, le mur, le pavillon isolé, la porte, la rue
déserte donnant sur une rue plus animée. Aucun doute
ne pouvait subsister.
D’ailleurs, il se produisit une découverte dont
Béchoux eut tout l’honneur, et qui ne laissait pas la
moindre place pour la plus petite hésitation. En
inspectant d’un coup d’œil l’intérieur de la
bibliothèque, Béchoux remarqua une série de vieux in-
quarto dans leurs vieilles reliures. Ils lui parurent
suspects. Un à un, il les examina. Ils étaient vides de
pages et formaient des boîtes. L’un d’eux contenait une
étoffe d’argent, un autre le corselet.
Régine s’exclama aussitôt :
86
« Ma tunique !... mon corselet !...
– Et les diamants n’y sont plus ! vociféra Van
Houben, aussi bouleversé que si on l’avait volé une
seconde fois. Mes diamants, qu’est-ce que vous en avez
fait, monsieur ? Ah ! mais, vous rendrez gorge... »
Le comte de Mélamare avait assisté à cette scène,
impassible, mais avec une expression étrange. Lorsque
le juge se retourna vers lui en montrant la tunique et le
corselet d’où les diamants avaient été arrachés, il hocha
la tête, et sa bouche se contracta pour un sourire
affreux.
« Ma sœur n’est donc pas là ? » chuchota-t-il en
regardant autour de lui.
La vieille bonne répondit :
« Je crois que madame est dans sa chambre.
– Vous lui direz adieu de ma part et lui conseillerez
de suivre mon exemple. »
Et, vivement, il tira un revolver de sa poche, le
dirigea vers sa tempe et appuya sur la détente.
D’un geste brusque, d’Enneris, qui veillait, lui
poussa le coude. La balle, déviée, alla briser une des
vitres de la fenêtre. Des agents se jetèrent sur M.
de Mélamare. Le juge d’instruction prononça :
« Vous êtes sous mandat d’arrêt, monsieur. Qu’on
87
emmène aussi Mme de Mélamare... »
Mais, quand on chercha la comtesse, on ne la trouva
ni dans sa chambre ni dans son boudoir. On fouilla tout
l’hôtel. Par où s’était-elle enfuie ? et avec quelle
complicité ?
D’Enneris, très inquiet, redoutant un suicide,
dirigeait les investigations. Elles furent vaines.
« N’importe, murmura Béchoux, vous n’êtes pas
loin de recueillir vos diamants, monsieur Van Houben.
Notre situation est bonne et j’ai bien travaillé.
– Jean d’Enneris aussi, avouons-le, observa Van
Houben.
– Il a manqué d’audace à mi-chemin, répliqua
Béchoux. Mon accusation a tout déclenché. »
Quelques heures plus tard, Van Houben rentrait
dans son magnifique appartement du boulevard
Haussmann. Il avait dîné au restaurant avec le brigadier
Béchoux et le ramenait pour parler encore de l’affaire
qui les préoccupait autant l’un que l’autre.
« Tiens, tiens, dit-il après un moment de
conversation, on croirait entendre du bruit au bout de
l’appartement. Les domestiques ne couchent pourtant
pas de ce côté. »
88
Il suivit, ainsi que Béchoux, un long corridor à
l’extrémité duquel se trouvait un petit logement ayant
sa sortie particulière sur le grand escalier.
« Deux chambres tout à fait séparées, dit-il, où je
reçois quelquefois des amis. »
Béchoux prêta l’oreille.
« En effet, il y a du monde.
– C’est curieux. Personne n’a la clef. »
Revolver au poing, ils entrèrent d’un bond, et, tout
de suite, Van Houben poussa un cri :
« Nom de D... ! » auquel Béchoux répondit par un
autre cri : « Cré bon sang ! »
À genoux devant une femme étendue sur un canapé,
Jean d’Enneris lui embrassait légèrement, selon sa
méthode apaisante, le haut du front et les cheveux.
Ils s’avancèrent et reconnurent Gilberte de
Mélamare, les yeux clos, très pâle, et la poitrine
haletante.
D’Enneris, furieux, se planta devant les nouveaux
venus.
« Encore vous ! Mais, sacrebleu ! on ne peut donc
pas être tranquille ! Qu’est-ce que vous venez ficher ici,
tous les deux ?
89
– Comment, ce que nous venons faire ? s’écria Van
Houben. Mais je suis chez moi, ici ! »
Et Béchoux, indigné, proférait :
« Eh bien ! mais, tu as de l’aplomb ! Alors, c’est toi
qui as fait évader la comtesse de l’hôtel ? »
D’Enneris, subitement apaisé, pirouetta sur lui-
même.
« On ne peut rien te cacher, Béchoux. Mon Dieu,
oui, c’est moi.
– Tu as osé !
– Dame, cher ami, tu avais oublié de mettre des
agents dans le jardin. Alors, je l’ai fait filer par là, en lui
donnant rendez-vous dans une rue voisine où elle prit
une auto. La cérémonie de l’instruction terminée, je l’y
retrouvai, et, depuis ce temps, après l’avoir transportée
ici, je la soigne.
– Mais qui vous a fait entrer, sapristi ? dit Van
Houben. Il fallait la clef de ce logement !
– Pas besoin. Avec des pinces, j’ouvre toutes les
portes en rigolant. Voilà plusieurs fois que je visite
ainsi votre demeure, cher ami, et j’ai pensé qu’il n’y
avait pas de meilleure retraite pour Mme de Mélamare
que ce coin isolé. Qui donc imaginerait que Van
Houben ait pu recueillir la comtesse de Mélamare ?
90
Personne. Pas même Béchoux ! Elle va vivre là très
tranquillement, sous votre protection, jusqu’à ce que
l’affaire soit éclaircie. La femme de chambre qui la
servira croira que c’est votre nouvelle amie, puisque
Régine est perdue pour vous.
– Je l’arrête ! je préviens la police ! » s’écria
Béchoux.
D’Enneris éclata de rire.
« Ah ! ça c’est drôle ! Voyons. Tu sais aussi bien
que moi que tu n’y toucheras pas. Elle est sacrée.
– Tu crois ça, toi ?
– Parbleu ! puisque je la protège. »
Béchoux était exaspéré.
« Alors, tu protèges une voleuse ?
– Une voleuse, qu’est-ce que tu en sais ?
– Comment ! la sœur de l’homme que tu as fait
arrêter ?
– Calomnie odieuse ! Ce n’est pas moi qui l’ai fait
arrêter. C’est toi, Béchoux.
– Sur ton indication, et parce qu’il est coupable, sans
contestation possible.
– Qu’en sais-tu ?
– Hein ! voilà que tu n’es plus certain ?
91
– Ma foi, non, dit Jean d’Enneris, d’un ton de
persiflage horripilant, il y a dans tout cela des choses
rudement déconcertantes. Un voleur, ce noble
personnage ? Une voleuse, cette dame si fière, dont je
n’ose guère embrasser que les cheveux ? Vrai,
Béchoux, je me demande si tu n’as pas été un peu vite,
et si tu ne t’es pas jeté imprudemment dans une bien
mauvaise affaire ? Quelle responsabilité, Béchoux ! »
Béchoux écoutait, vacillant et blême. Van Houben,
le cœur étreint par l’inquiétude, sentait ses diamants se
perdre de nouveau dans l’ombre.
Jean d’Enneris, agenouillé respectueusement devant
la comtesse, chuchotait :
« Vous n’êtes pas coupable, n’est-ce pas ? Il est
inadmissible qu’une femme comme vous ait volé.
Promettez-moi de me dire la vérité au sujet de votre
frère et de vous... »
92
5
Est-ce l’ennemi ?
Rien n’est plus fastidieux que le récit détaillé d’une
instruction judiciaire, surtout lorsqu’il s’agit d’une
affaire connue, dont tout le monde a parlé, et à propos
de laquelle chacun s’est formé une opinion plus ou
moins exacte. L’intérêt de ces pages consiste donc
uniquement dans la mise en lumière de ce que le public
ignora et de ce que la justice ne parvint pas à éclaircir,
et, cela, en définitive, revient à raconter les faits et
gestes de Jean d’Enneris, c’est-à-dire d’Arsène Lupin.
Qu’il suffise de rappeler combien l’enquête fut
vaine. Le couple de vieux domestiques, tout en
s’indignant que l’on osât soupçonner des maîtres qu’ils
servaient depuis vingt ans, ne put dire un mot qui les
disculpât. Gertrude ne quittait guère sa cuisine que pour
les courses du matin. Quand on sonnait – ce qui était
rare, car il y avait peu de visiteurs – François enfilait
son habit et allait ouvrir.
Un sondage attentif permit d’affirmer qu’il n’y avait
93
aucune issue dérobée. Le petit réduit attenant au salon,
jadis alcôve avec ruelle, était utilisé comme cabinet de
débarras. Nulle part, rien de suspect, rien de truqué.
Dans la cour, aucun logement. Aucune remise pour
auto. On établit que le comte savait conduire. Mais, s’il
avait une auto, où la mettait-il ? Et où se trouvait son
garage ? Toutes questions qui ne reçurent point de
réponse.
D’autre part, la comtesse de Mélamare demeurait
invisible, et le comte se renferma dans un mutisme
absolu, refusant aussi bien de s’expliquer sur les points
essentiels que de donner les moindres renseignements
sur sa vie privée.
Un fait cependant doit être retenu, car il domina
toute cette aventure et l’idée générale que chacun en
conçut instantanément dans les milieux judiciaires,
comme dans la presse et dans le public. Ce fait, que
Jean d’Enneris avait éventé dès le début et à propos
duquel il voulait se renseigner, le voici, dépouillé de
tout commentaire. En 1840, l’arrière-grand-père du
comte actuel, Jules de Mélamare, le plus illustre de la
race des Mélamare, général sous Napoléon,
ambassadeur sous la Restauration, était arrêté pour vol
et assassinat. Il mourait de congestion dans sa cellule.
On serra la question de plus près. On fouilla dans les
archives. Certains souvenirs s’éveillèrent. Et un
94
document d’une importance considérable fut mis au
jour. En 1868, le fils de ce Mélamare, et le grand-père
du comte Adrien, Alphonse de Mélamare, officier
d’ordonnance de l’empereur Napoléon III, était
convaincu de vol et d’assassinat. Dans son hôtel de la
rue d’Urfé, il se brûlait la cervelle. L’empereur étouffa
l’affaire.
L’évocation de ce double scandale fit une grande
impression. Tout de suite, un mot éclaira le drame
présent et résuma la situation : atavisme. Si le frère et la
sœur ne possédaient pas une grosse fortune, du moins
ils jouissaient d’une certaine aisance, ayant hôtel à Paris
et château en Touraine, et se consacrant à des œuvres
humanitaires ou charitables. Ce n’était donc point
uniquement la cupidité qui pouvait expliquer l’incident
de l’Opéra et le vol des diamants. Non, c’était
l’atavisme. Les Mélamare avaient l’instinct du vol. Le
frère et la sœur tenaient cela de leurs aïeux. Ils avaient
volé, sans doute pour faire face à un train de vie
supérieur à leurs ressources, ou peut-être par suite
d’une tentation trop forte, mais surtout par nécessité
atavique.
Et, comme son grand-père Alphonse de Mélamare,
le comte Adrien avait voulu se tuer. Atavisme encore.
Quant aux diamants, quant au rapt des deux jeunes
femmes, quant à l’emploi de son temps aux heures des
95
deux épisodes, quant à la tunique trouvée dans sa
bibliothèque, quant à tout ce qui constituait le côté
mystérieux de l’aventure, il affirmait ne rien savoir.
Cela ne le concernait pas. Cela semblait, pour lui, s’être
produit sur une autre planète.
Il ne voulut se disculper qu’à propos d’Arlette
Mazolle. Il avait eu, dit-il, de ses relations avec une
femme mariée, une fille qu’il aimait beaucoup, et qui
était morte quelques années auparavant. Ce dont il avait
ressenti un profond chagrin. Or, Arlette ressemblait à
cette fille, et il avait suivi Arlette deux ou trois fois,
involontairement, en souvenir de l’enfant qu’il avait
perdue. Il nia d’ailleurs, avec énergie, qu’il eût tenté de
l’aborder dans une rue déserte, selon l’accusation
d’Arlette Mazolle.
Quinze jours s’écoulèrent ainsi, durant lesquels le
brigadier Béchoux, rageur et opiniâtre, déploya la plus
grande et la plus inutile activité. Van Houben, qui
s’attachait à ses pas, se lamentait.
« Fichus ! je vous dis qu’ils sont fichus. »
Béchoux montrait ses poings fermés.
« Vos diamants ? C’est comme si je les tenais dans
mes mains. J’ai pris les Mélamare, je prendrai vos
diamants.
– Vous êtes sûr de n’avoir pas besoin de d’Enneris ?
96
– Jamais de la vie ! J’aime mieux tout rater que de
m’adresser à lui. »
Van Houben se rebiffait.
« Vous en avez de bonnes, vous ! Mes diamants
passent avant votre amour-propre. »
Van Houben, d’ailleurs, ne manquait pas de stimuler
Jean d’Enneris qu’il rencontrait journellement. Il ne
pouvait pénétrer dans le logement isolé où se cachait
Gilberte de Mélamare sans le voir assis aux pieds de la
comtesse, lui prodiguant les consolations, lui donnant
de l’espoir, lui promettant de sauver son frère de la
mort et du déshonneur, et, du reste, n’obtenant d’elle
aucun renseignements, aucune parole qui pût le guider.
Et si Van Houben, se retournant vers Régine Aubry,
voulait l’emmener au restaurant, il était sûr de trouver
d’Enneris en train de faire sa cour.
« Laissez-nous tranquilles, Van Houben, disait la
belle actrice, je ne peux plus vous voir en peinture,
depuis toutes ces histoires. »
Van Houben ne dérageait pas, et, prenant d’Enneris
à part :
« Voyons, cher ami, mes diamants ?
– J’ai bien autre chose en tête. Régine et Gilberte me
prennent tout mon temps, l’une l’après-midi, l’autre le
97
soir.
– Mais le matin ?...
– Arlette. Elle est adorable, cette enfant, fine,
intelligente, intuitive, heureuse et touchante, simple
comme une enfant et mystérieuse comme une vraie
femme. Et si honnête ! Le premier soir, j’ai pu, par
surprise, lui embrasser les joues. Fini, maintenant ! Van
Houben, je crois bien que c’est Arlette que je préfère. »
D’Enneris disait vrai. Son caprice pour Régine se
transformait en bonne amitié. Il ne voyait plus Gilberte
que dans le vain espoir d’obtenir des confidences. Mais
il passait auprès d’Arlette des matinées qui le
ravissaient. Il y avait en elle un charme particulier, qui
venait à la fois d’une ingénuité profonde et d’un sens
très sûr de la vie. Tous les rêves chimériques qu’elle
faisait pour aider ses camarades prenaient une
apparence d’événements réalisables quand elle les
exposait en souriant.
« Arlette, Arlette, disait-il, je ne connais personne de
plus clair que toi, et de plus obscur.
– Moi, obscure ? disait-elle.
– Oui, par moments. Je te comprends tout entière,
sauf un certain point qui reste pour moi impénétrable, et
qui, chose bizarre, n’existait pas quand je t’ai approchée
pour la première fois. Chaque jour, l’énigme grandit.
98
Énigme sentimentale, je crois.
– Pas possible ? disait-elle en riant.
– Oui, sentimentale... Tu n’aimes pas quelqu’un ?
– Si j’aime quelqu’un ? Mais tout le monde !
– Non, non, disait-il, il y a du nouveau dans ta vie.
– Je vous crois qu’il y a du nouveau ! Enlèvement,
émotions, enquêtes interrogatoires, des tas de gens qui
m’écrivent, du bruit, trop de bruit autour de moi ! Il y a
là de quoi faire perdre la tête à un petit mannequin ! »
Il hochait la tête et la regardait avec une tendresse
croissante.
Cependant, au Parquet, l’instruction n’avançait pas.
Vingt jours après l’arrestation de M. de Mélamare, on
continuait à recueillir des témoignages sans valeur et à
pratiquer des perquisitions qui ne menaient à rien.
Toutes les pistes étaient mauvaises, et fausses toutes les
hypothèses. On ne retrouva même pas le premier
chauffeur qui avait conduit Arlette de l’hôtel Mélamare
à la place des Victoires.
Van Houben maigrissait. Il ne voyait plus aucun lien
entre l’arrestation du comte et le vol des diamants, et il
ne se gênait pas pour suspecter tout haut les qualités de
Béchoux.
Un après-midi, deux hommes sonnèrent à la porte
99
du rez-de-chaussée que d’Enneris occupait près du parc
Monceau. Le domestique ouvrit et les introduisit.
« Décampez, s’écria d’Enneris, en les rejoignant.
Van Houben ! Béchoux ! eh bien, vrai, vous n’êtes pas
fiers ! »
Ils confessèrent leur désarroi.
« C’est une de ces affaires qui se présentent mal,
avoua le brigadier Béchoux piteusement. Il y a de la
malchance.
– Il y a de la malchance pour les gourdes comme toi,
fit d’Enneris. Enfin, je serai bon prince. Mais
l’obéissance absolue, hein ? La corde au cou, et en
chemise, comme les bourgeois de Calais ?
– Oui, déclara Van Houben, déjà ragaillardi par la
bonne humeur de d’Enneris.
– Et toi, Béchoux ?
– Ordonne, dit Béchoux, d’une voix sinistre.
– Tu laisseras de côté la Préfecture, tu t’assiéras sur
ton Parquet, puis tu proclameras que ces gens-là ne sont
capables de rien, et tu me donneras des gages.
– Quels gages ?
– Des gages de collaboration loyale. Où en est-on
là-bas ?
100
– Demain, il doit y avoir confrontation entre le
comte, Régine Aubry et Ariette Mazolle.
– Fichtre ! il faut se hâter. Aucun fait n’a été caché
au public ?
– Presque rien.
– Raconte.
– Mélamare a reçu une missive qu’on a découverte
dans sa cellule. Elle est ainsi conçue :
« Tout s’arrangera. Je m’en porte garant. Courage. »
J’ai enquêté. Je sais, depuis ce matin, que cette missive
lui a été transmise grâce à la complicité d’un garçon du
restaurant qui fournit les repas du comte, et qui m’a
avoué qu’il y eut réponse de celui-ci.
– Tu possèdes le signalement exact du
correspondant ?
– Exact.
– Parfait ! Van Houben, vous avez votre auto ?
– Oui.
– Allons.
– Où ?
– Vous le verrez. »
Et, dans l’auto où ils montèrent tous trois, d’Enneris
formula :
101
« Il y a un point, Béchoux, que tu as négligé et qui,
pour moi, est capital. Que signifie l’annonce faite par le
comte dans les journaux, quelques semaines avant notre
affaire ? Quel intérêt avait-il à réclamer de telles
babioles ? Et quel intérêt avait-on à les lui barboter, de
préférence à tant d’autres objets de valeur entassés dans
l’hôtel de la rue d’Urfé ? Le seul moyen d’élucider cette
question, c’était, n’est-ce pas ? de m’adresser à la
bonne femme qui m’avait vendu la bobèche, le cordon
de sonnette et autres futilités, pour la modique somme
de treize francs cinquante. C’est ce que j’ai fait.
Et le résultat ?
– Négatif jusqu’ici, mais positif tout à l’heure, je
l’espère. Ma vendeuse du marché aux puces, que j’ai
vue dès le lendemain des événements, s’est fort bien
souvenue de la personne qui lui avait cédé le stock des
objets pour cent sous, une marchande à la toilette,
laquelle vient quelquefois lui refiler des objets de même
acabit. Son nom ? son adresse ? Ma vendeuse les
ignore. Mais elle était persuadée que le sieur Gradin,
antiquaire, qui lui avait amené la marchande à la
toilette, pourrait les indiquer. J’ai couru chez le sieur
Gradin, sur la rive gauche. En voyage. Il revient
aujourd’hui. »
Ils arrivèrent bientôt chez le sieur Gradin, lequel
répondit, sans hésiter :
102
« Il s’agit évidemment de la mère Trianon que nous
appelons tous ainsi à cause de sa boutique « Le Petit
Trianon », rue Saint-Denis. C’est une drôle de femme,
pas communicative, assez bizarre, qui solde des tas de
choses insignifiantes, mais qui, à côté de cela, m’a
vendu des meubles fort intéressants, qu’elle tenait de je
ne sais qui... entre autres un beau mobilier acajou du
plus pur Louis XVI, signé Chapuis, le grand ébéniste du
XVIIIe siècle.
– Mobilier que vous avez revendu ?
– Oui, et expédié en Amérique. »
Les trois hommes sortirent de là, fort intrigués.
Cette signature Chapuis se retrouvait sur la plupart des
meubles du comte de Mélamare.
Van Houben se frotta les mains.
« La coïncidence nous est favorable, et rien ne nous
interdit de croire que mes diamants sont dans quelque
tiroir secret du « Petit Trianon ». En ce cas, d’Enneris,
je suis sûr que vous aurez la délicatesse...
– De vous en faire cadeau ?... Certainement, cher
ami. »
L’auto s’arrêta à quelque distance du « Petit
Trianon », où d’Enneris et Van Houben entrèrent,
laissant Béchoux à la porte. C’était une étroite et longue
boutique, encombrée de bibelots, de vases fêlés, de
103
porcelaines ébréchées, de fourrures « usagées », de
dentelles déchirées, et de tout ce qui compose un
magasin de marchande à la toilette. Dans une arrière-
boutique, la mère Trianon, grosse femme à cheveux
gris, causait avec un monsieur qui tenait à la main une
carafe sans bouchon.
Lentement, Van Houben et d’Enneris se
promenèrent entre les étalages, comme des amateurs
qui cherchent une occasion. D’un œil furtif, d’Enneris
observait le monsieur, auquel il ne trouvait pas l’air
d’un client qui est là pour acheter. Grand, blond, fort,
trente ans peut-être, élégant d’aspect et de figure
franche, il causa un moment encore, puis reposa la
carafe sans bouchon et se dirigea vers la porte, tout en
examinant différents bibelots et tout en épiant, lui aussi,
d’Enneris s’en rendait compte, les nouveaux venus.
Van Houben, qui ne surprenait rien de ce double
manège, et qui était arrivé près de la mère Trianon,
estima qu’il pouvait entrer en conversation avec elle,
puisque d’Enneris négligeait de le faire, et il lui dit à
demi-voix :
« Est-ce que, par le plus grand des hasards, on ne
vous aurait pas revendu certains objets qui m’ont été
dérobés, par exemple une... »
D’Enneris, pressentant l’imprudence de son
compagnon, tenta de lui faire signe, mais Van Houben
104
continuait :
« Par exemple, une entrée de serrure, une moitié de
cordon de sonnette en soie bleue... »
La marchande à la toilette dressa l’oreille, puis
échangea un regard avec le monsieur, qui s’était
retourné un peu plus vivement qu’il n’eût fallu, et qui
fronça le sourcil.
« Ma foi, non, dit-elle... Cherchez dans le fouillis...
Peut-être bien que vous trouverez des choses qui vous
iront. »
Le monsieur attendit un moment, envoya de
nouveau à la marchande un coup d’œil qui semblait la
mettre en garde, et puis sortit.
D’Enneris se hâta vers la porte. Le monsieur héla un
taxi, monta, et, se penchant par la portière, donna tout
bas une adresse au chauffeur. Mais, à ce moment
même, le brigadier Béchoux, qui s’était approché,
passait le long de l’auto.
D’Enneris ne bougea pas durant l’espace de temps
où il aurait pu être aperçu de l’inconnu. Dès que la
voiture eut tourné, Béchoux et lui se rejoignirent.
« Eh bien ! tu as entendu ?
– Oui, hôtel Concordia, faubourg Saint-Honoré.
– Mais tu te méfiais donc ?
105
– J’avais identifié le bonhomme à travers les vitres.
C’est lui.
– Qui ?
– Le type qui a réussi à faire passer une lettre au
comte de Mélamare, dans sa cellule.
– Le correspondant du comte ? Et il causait avec la
femme qui a vendu les objets volés dans l’hôtel
Mélamare ! Fichtre ! tu avoueras, Béchoux, que la
coïncidence a de la valeur ! »
Mais la joie de d’Enneris dura peu. À l’hôtel
Concordia, on n’avait vu entrer aucun monsieur qui
répondît au signalement. Ils attendirent. Jean
s’impatientait.
« L’adresse donnée est peut-être fausse, déclara-t-il
à la fin. L’individu aura voulu nous éloigner du « Petit
Trianon ».
– Pourquoi ?
– Pour gagner du temps... Retournons-y. »
D’Enneris ne s’était pas trompé. Dès qu’ils eurent
débouché dans la rue Saint-Denis, ils constatèrent que
le magasin de la marchande à la toilette était déjà
fermé, clos de ses volets, barré de sa barre de fer, et
cadenassé.
Les voisins ne purent donner aucune indication.
106
Tous connaissaient de vue la mère Trianon. Mais aucun
d’eux n’avait jamais pu tirer d’elle un seul mot. Dix
minutes auparavant, on l’avait aperçue qui, comme
chaque soir, mais deux heures plus tôt, fermait elle-
même sa boutique. Où allait-elle ? On ignorait le lieu de
son domicile.
« Je le saurai, grogna Béchoux.
– Tu ne sauras rien, affirma d’Enneris. La mère
Trianon est évidemment sous la coupe du monsieur, et
celui-ci m’a tout l’air d’un type qui connaît son affaire,
et qui non seulement pare les coups, mais n’est pas
embarrassé pour en donner. Tu sens l’attaque, hein,
Béchoux ?
– Oui. Mais il faut d’abord qu’il se défende.
– La meilleure manière de se défendre est
d’attaquer.
– Il ne peut rien contre nous. À qui s’en prendrait-
il ?
– À qui s’en prendrait-il ?... »
D’Enneris réfléchit quelques secondes, puis
brusquement sauta dans l’auto, repoussa le chauffeur de
Van Houben, prit le volant et démarra avec une rapidité
qui laissa tout juste à Van Houben et à Béchoux le
temps de s’accrocher aux portières. Par des prodiges
d’adresse, il se faufila parmi les encombrements, força
107
les consignes, et, à toute allure, gagna les boulevards
extérieurs. La rue Lepic fut escaladée. Halte devant la
maison d’Arlette. Irruption chez la concierge.
« Arlette Mazolle ?
– Mais elle est sortie, monsieur d’Enneris.
– Depuis ?...
– Un quart d’heure, pas davantage.
– Seule ?
– Non.
– Avec sa mère ?
– Non. Mme Mazolle est en courses et ne sait pas
encore que Mlle Arlette est sortie.
– Avec qui, alors ?
– Un monsieur qui est venu la chercher en auto.
– Grand, blond ?
– Oui.
– Et que vous avez vu déjà ?
– Toute cette semaine, il est venu voir ces dames
après dîner.
– Vous connaissez son nom ?
– Oui, M. Fagerault, Antoine Fagerault.
108
– Je vous remercie. »
D’Enneris ne cachait pas son désappointement et sa
colère.
« Je prévoyais le coup, mâchonna-t-il en sortant de
la loge. Ah ! Il nous manœuvre, le bougre ! Et c’est lui
qui mène le jeu. Mais bon sang, qu’il n’essaie pas de
toucher à la petite ! »
Béchoux objecta :
« Ce ne doit pas être son but, puisqu’il est venu déjà,
et qu’elle semble l’avoir suivi d’elle-même.
– Oui, mais qu’y a-t-il là-dessous, quelle embûche ?
Pourquoi ne m’a-t-elle pas parlé de ces visites ? Enfin,
quoi, que veut-il, ce Fagerault ? »
De même qu’il avait sauté dans l’auto sous le coup
d’une inspiration subite, il traversa la rue en courant,
entra dans un bureau de poste et demanda Régine au
téléphone. Dès qu’il eut la communication :
« Madame est là ? De la part de M. d’Enneris.
– Madame sort à l’instant, monsieur, répondit la
femme de chambre.
– Seule ?
– Non, monsieur, avec Mlle Arlette, qui est venue la
chercher.
109
– Elle devait sortir ?
– Non. Madame s’est décidée d’un coup.
Cependant, Mlle Arlette lui avait téléphoné ce matin.
– Vous ne savez pas où ces dames sont allées ?
– Non, monsieur. »
Ainsi, en l’espace de vingt minutes, ces deux mêmes
femmes, qui avaient été enlevées une première fois,
disparaissaient dans des conditions qui semblaient
annoncer un nouveau piège et une menace plus terrible
encore.
110
6
Le secret des Mélamare
Cette fois, Jean d’Enneris resta maître de lui, du
moins en apparence. Pas de colère. Pas de jurons. Mais
quelle rage bouleversait son être !
Il consulta sa montre.
« Sept heures. Dînons. Tenez, voilà un petit
caboulot. À huit heures, nous entrerons en action.
– Pourquoi pas tout de suite ? » dit Béchoux.
Ils s’attablèrent dans un coin, parmi de petits
employés et quelques chauffeurs de taxis, et d’Enneris
répondit au brigadier :
« Pourquoi ? Parce que je suis dérouté. J’ai agi au
hasard, tâchant de parer les coups que j’envisageais
comme possibles. Mais trop tard, et chacun d’eux m’a
un peu plus démoli. J’ai besoin de me refaire et de
comprendre. Pourquoi ce Fagerault a-t-il fait partir de
chez elles Régine et Arlette ? Tout ce qu’on peut
supposer d’un tel homme n’est pas de nature à me
rassurer.
111
– Et tu crois que, dans une heure ?...
– Il faut toujours se donner une limite de temps,
Béchoux. Cela vous oblige à trouver. »
On eût dit vraiment que d’Enneris ne se tourmentait
guère, car il mangea de bon appétit et parla même de
choses indifférentes. Mais ses gestes étaient nerveux et
l’on devinait la tension inquiète de son cerveau. Au
fond, il considérait la situation comme très grave. Vers
huit heures, sur le point de s’en aller, il dit à Van
Houben :
« Prenez des nouvelles de la comtesse par
téléphone. »
Au bout d’une minute, Van Houben revint de la
cabine installée dans le café.
« Rien de nouveau, m’a dit la femme de chambre
que j’ai mise à son service. Elle va bien. Elle dîne.
– Filons.
– Où ? demanda Béchoux.
– Je ne sais pas. Marchons. Il faut agir. Il le faut,
Béchoux, répéta d’Enneris avec force. Quand on pense
que, toutes deux, elles sont à la disposition de cet
individu. »
Ils descendirent à pied des hauteurs de Montmartre
vers la place de l’Opéra, et Jean exhalait sa fureur en
112
phrases brèves.
« Un rude jouteur que cet Antoine Fagerault ! et qui
me le paiera cher ! Tandis que nous dispersions nos
efforts, il agissait, lui... et avec quelle énergie ! Que
veut-il ? Qui est-il ? Un ami du comte, comme sa lettre
interceptée le donnerait à croire ? ou bien un ennemi ?
un complice ou un rival ? Et, en tout état de cause, quel
est son but en entraînant hors de chez elles ces deux
femmes ? Elles ont déjà été enlevées l’une après
l’autre... Que cherche-t-il en les emmenant ensemble ?
Et pourquoi Arlette s’est-elle cachée de moi ? »
Longtemps il se tut. Il réfléchissait, frappant du pied
parfois et bousculant les passants qui ne se dérangeaient
pas.
Soudain, Béchoux lui dit :
« Tu sais où nous sommes ?
– Oui. Sur le pont de la Concorde.
– Donc pas loin de la rue d’Urfé.
– Pas loin de la rue d’Urfé et de l’hôtel de
Mélamare, je le sais.
– Alors ? »
D’Enneris saisit le bras du brigadier.
« Béchoux, notre affaire est de celles où nul indice
ne vous guide comme d’habitude, ni empreintes
113
digitales, ni mensuration, ni vestiges de pas... rien... rien
que l’intelligence, et, plus encore, l’intuition. Or, c’est
de ce côté, et pour ainsi dire à mon insu, que mon
intuition m’a dirigé. C’est là que tout s’est passé, là que
fut conduite Régine d’abord, puis Arlette. Et, malgré
moi, j’évoque le vestibule dallé, les vingt-cinq marches
de l’escalier, le salon... »
Ils longeaient la Chambre des députés. Béchoux
s’écria :
« Impossible ! Voyons, pourquoi cet homme-là
répéterait-il ce qu’un autre a fait ? et dans des
conditions bien plus dangereuses pour lui ?
– C’est justement ce qui me trouble, Béchoux ! S’il
lui a fallu risquer cela pour la réussite de ses projets,
comme ces projets doivent être menaçants !
– Mais c’est qu’on n’y entre pas comme on veut,
dans cet hôtel ! protesta Béchoux.
– Ne te fais pas de bile pour moi, Béchoux Je l’ai
visité de fond en comble, de jour et de nuit, et sans que
le vieux François s’en doute.
– Mais, lui, Antoine Fagerault ? Comment veux-tu
qu’il entre ? et surtout qu’il introduise ces deux
personnes ?
– Avec la complicité de François, parbleu ! » ricana
d’Enneris.
114
Au fur et à mesure qu’il approchait, il pressait
l’allure comme si sa vision des choses de venait plus
nette, et qu’il imaginât avec plus d’anxiété les
événements auxquels il fallait faire face.
Il évita la rue d’Urfé, contourna le pâté de maisons
qui entouraient l’hôtel et gagna la rue déserte qui
bordait le jardin sur la façade postérieure. Au-delà du
pavillon abandonné, il y avait la petite porte par où
Arlette s’était enfuie. De cette porte, d’Enneris, au
grand étonnement de Béchoux, possédait les clefs, clef
de la serrure et clef du verrou de sûreté. Il ouvrit. Le
jardin s’étendait devant eux, demi obscur, et l’on
entrevoyait la masse de l’hôtel qu’aucune lumière
n’éclairait. Les persiennes devaient être closes.
De même qu’Arlette, mais en sens contraire, ils
suivirent la ligne plus sombre des arbustes, et ils se
trouvaient à dix pas de la maison lorsqu’une main
brutale empoigna l’épaule de d’Enneris.
« Eh ! quoi ! murmura-t-il, aussitôt sur la défensive.
– C’est moi, dit une voix.
– Qui vous ? Ah ! Van Houben... Que voulez-vous,
saperlotte ?
– Mes diamants...
– Vos diamants ?
115
– Tout me laisse croire que vous allez les découvrir.
Or, jurez-moi...
– Fichez-nous la paix, marmotta d’Enneris exaspéré,
et en poussant Van Houben qui trébucha dans un
massif. Et puis restez là. Vous nous gênez... Faites le
guet...
– Vous me jurez... »
D’Enneris reprit sa course avec Béchoux. Les
persiennes du salon étaient fermées. Tout de même il
grimpa jusqu’au balcon, jeta un coup d’œil, écouta, et
sauta à terre.
« Il y a de la lumière. Mais on ne voit rien à
l’intérieur, et l’on n’entend rien.
– Donc c’est manqué ?
– T’es bête. »
Une porte basse faisait communiquer le sous-sol et
le jardin. Il descendit quelques marches, alluma une
lampe de poche, franchit une salle encombrée de pots à
fleurs et de caisses, et déboucha avec précaution dans le
vestibule qu’une ampoule éclairait. Personne. Il monta
le grand escalier en recommandant le silence à
Béchoux. Sur le palier, en face, il y avait le salon, à
droite un boudoir qui n’était guère utilisé, mais qu’il
connaissait bien pour y avoir fureté.
116
Il y entra, longea dans l’obscurité le mur qui séparait
les deux pièces et se mit en mesure d’ouvrir avec une
fausse clef, et sans qu’il se produisît un craquement ou
un grincement, la porte à deux battants qui était
condamnée à l’ordinaire. Il savait que, de l’autre côté,
une tapisserie la masquait, et que cette tapisserie,
doublée d’une toile trouée à certaines places, offrait des
endroits par où l’on voyait au travers du fin grillage de
la trame.
Ils perçurent des pas qui allaient et qui venaient sur
le parquet. Aucun bruit de voix.
D’Enneris appuya sa main sur l’épaule de Béchoux,
comme pour prendre contact avec lui et lui imposer ses
impressions.
La tapisserie avait bougé légèrement, au courant de
l’air. Ils attendirent qu’elle se fût immobilisée. Alors ils
collèrent leur visage contre elle, et ils virent.
Vraiment la scène dont ils furent les témoins surpris
ne leur sembla pas de celles qui nécessitent une
irruption et une bataille. Arlette et Régine, assises l’une
près de l’autre sur un canapé, regardaient un monsieur,
grand, blond, qui se promenait d’un bout à l’autre de la
pièce. C’était l’homme qu’ils avaient rencontré au
« Petit Trianon », le correspondant de M. de Mélamare.
Aucune de ces trois jeunes personnes ne soufflait
117
mot. Les deux jeunes femmes n’avaient pas l’air
anxieux, et Antoine Fagerault n’avait point l’aspect
belliqueux, ou menaçant, ou même, désagréable. Ces
gens-là semblaient plutôt attendre. Ils écoutaient. Leurs
yeux se tournaient souvent vers la porte qui donnait sur
le palier et, même, Antoine Fagerault alla l’ouvrir et
prêta l’oreille.
« Vous n’avez aucune inquiétude ? lui dit Régine.
– Aucune », déclara-t-il.
Et Arlette ajouta :
« La promesse fut formelle, et donnée sans même
que j’aie besoin d’insister. Mais vous êtes sûr que le
domestique entendra le timbre ?
– Il a bien entendu notre appel. D’ailleurs sa femme
le rejoint dans la cour et je laisse les portes ouvertes. »
D’Enneris serra l’épaule de Béchoux. Ils se
demandaient ce qui allait se passer, et quelle était cette
personne dont la visite promise avait attiré Arlette et
Régine.
Antoine Fagerault vint s’asseoir auprès de la jeune
fille et ils parlèrent tout bas, avec animation. Il y avait
une certaine intimité entre eux. Lui, il se montrait
empressé et se penchait vers elle un peu plus qu’il n’eût
fallu, sans qu’elle s’en offusquât. Mais ils se séparèrent
brusquement. Fagerault se leva. Le timbre de la cour
118
avait frappé deux fois, coup sur coup. Et deux fois
encore, après un léger intervalle, il retentit.
« C’est le signal », dit Fagerault, qui se hâta vers le
palier.
Une minute s’écoula. Des voix échangèrent
quelques paroles. Puis il revint, accompagné d’une
femme que d’Enneris et Béchoux reconnurent aussitôt :
la comtesse de Mélamare.
L’épaule de Béchoux fut triturée avec une telle force
qu’il étouffa un soupir. L’apparition de la comtesse
stupéfiait les deux hommes. D’Enneris avait tout
envisagé, sauf qu’elle abandonnât sa retraite et qu’elle
vînt à la réunion provoquée par l’adversaire.
Elle était pâle, essoufflée. Ses mains tremblaient un
peu. Elle regardait avec angoisse cette pièce où elle
n’était pas retournée depuis le drame, et ces deux
femmes dont le témoignage redoutable l’avait fait fuir
et avait perdu son frère. Puis elle dit à son compagnon :
« Je vous remercie de votre dévouement, Antoine.
Je l’accepte, en souvenir de notre ancienne amitié...
mais sans espérer beaucoup.
– Ayez confiance, Gilberte, dit-il. Vous voyez bien
que déjà j’ai su vous retrouver.
– Comment ?
119
– Par Mlle Mazolle, que j’ai été voir chez elle et que
j’ai gagnée à votre cause. Sur mes instances, elle a
interrogé Régine Aubry à qui Van Houben avait confié
le lieu de votre retraite. C’est Arlette Mazolle qui, ce
matin, vous a téléphoné de ma part, pour vous
supplier. »
Gilberte inclina la tête en signe de remerciement, et
elle dit :
« Je suis venue furtivement, Antoine, et à l’insu de
l’homme qui m’a protégée jusqu’ici et à qui j’avais
promis de ne rien faire sans l’avertir. Vous le
connaissez ?
– Jean d’Enneris ? Oui, par ce que m’en a dit Arlette
Mazolle, qui elle aussi regrette d’agir en dehors de lui.
Mais il le fallait. Je me méfie de tout le monde.
– Il ne faut pas se méfier de cet homme-là, Antoine.
– Plus que de tout autre. Je l’ai rencontré tantôt chez
une revendeuse que je cherche depuis des semaines et
qui a entre les mains les objets volés à votre frère. Il
était là, lui aussi, avec Van Houben et le policier
Béchoux, et j’ai senti peser sur moi son regard hostile et
soupçonneux. Il a même voulu me suivre. Dans quelle
intention ?
– Il pourrait vous aider...
– Jamais ! Collaborer avec cet aventurier qui sort on
120
ne sait d’où... avec ce don Juan équivoque et cauteleux,
qui vous tient toutes sous sa domination ? Non, non,
non. D’ailleurs nous n’avons pas le même but. Mon but
est d’établir la vérité, le sien de capter les diamants au
passage.
– Qu’en savez-vous ?
– Je le devine. Son rôle m’apparaît nettement. En
outre, d’après mes informations particulières, c’est
l’opinion que se font de lui Béchoux et Van Houben.
– Opinion fausse, affirma Arlette.
– Peut-être, mais j’agis comme si elle était vraie. »
D’Enneris écoutait passionnément. L’aversion que
cet homme manifestait contre lui, il l’éprouvait de son
côté, instinctive et violente. Il le détestait d’autant plus
qu’il ne pouvait pas méconnaître la franchise de son
visage et la sincérité de son dévouement. Qu’y avait-il
entre Gilberte et lui, dans le passé ? L’avait-il aimée ?
Et, dans le présent, par quels moyens avait-il pu gagner
la sympathie et obtenir la soumission d’Arlette ?
La comtesse de Mélamare garda le silence assez
longtemps. À la fin, elle murmura :
« Que dois-je faire ? »
Il désigna Arlette et Régine.
« Les persuader toutes deux, elles qui vous ont
121
accusée. J’ai réussi, par ma seule conviction, à éveiller
leurs doutes et à préparer cette entrevue. Vous seule
pouvez compléter mon œuvre.
– Comment ?
– En parlant. Il y a dans cette affaire
incompréhensible des faits qui la rendent plus
incompréhensible encore, et sur lesquels cependant la
justice s’est appuyée pour prendre des décisions
implacables. Et il y a... il y a ce que vous savez.
– Je ne sais rien.
– Vous savez certaines choses... quand vous ne
sauriez que les raisons pour lesquelles votre frère et
vous, innocents tous deux, ne vous êtes pas défendus.
Elle dit avec accablement :
« Toute défense est inutile.
– Mais je ne vous demande pas de vous défendre,
Gilberte, s’écria-t-il d’une voix ardente. Je vous
demande les motifs qui vous obligent à ne pas vous
défendre. Sur les faits d’aujourd’hui, pas un mot. Soit.
Mais votre état d’esprit, Gilberte, le fond de votre âme,
toutes les choses sur lesquelles Jean d’Enneris vous a
vainement interrogée... toutes ces choses que je devine,
et que je connais, Gilberte, puisque j’ai vécu près de
vous, ici, dans l’intimité de cet hôtel, et que le secret
des Mélamare devait m’apparaître peu à peu, toutes ces
122
choses que je pourrais expliquer, mais que votre devoir
est de dire, Gilberte, parce que votre voix seule pourra
convaincre Arlette Mazolle et Régine Aubry. »
Les coudes sur les genoux, la tête entre les mains,
elle chuchota :
« À quoi bon !
– À quoi bon, Gilberte ? Demain, je le sais de source
certaine, on les confronte avec votre frère. Que leur
témoignage soit plus hésitant, moins affirmatif, quelle
preuve réelle restera-t-il à la justice ? »
Elle demeurait prostrée. Tous ces arguments
devaient lui sembler insignifiants et vains. Elle le dit, et
ajouta :
« Non... non... rien ne servirait... il n’y a que le
silence.
– Et la mort », dit-il.
Elle releva la tête.
« La mort ? »
Il se pencha sur elle et prononça gravement :
« Gilberte, j’ai communiqué avec votre frère. Je lui
ai écrit que je vous sauverais tous deux, et il m’a
répondu.
– Il vous a répondu, Antoine ? dit-elle, les yeux
123
brillants d’émotion.
– Voici son billet. Quelques mots... lisez. »
Elle vit l’écriture de son frère, et lut.
« Merci. J’attendrai jusqu’à mardi soir. Sinon... »
Et, toute défaillante, elle balbutia :
« Mardi... c’est demain.
– Oui, demain. Si demain soir, après la
confrontation, Adrien de Mélamare n’est pas libéré, ou
sur le point de l’être, Adrien de Mélamare mourra dans
sa cellule. Ne pensez-vous pas, Gilberte, qu’une
tentative doit être faite pour le sauver ? »
Elle tressaillit de fièvre, repliée de nouveau sur elle-
même, et la figure dissimulée. Arlette et Régine
l’observaient avec une compassion infinie. D’Enneris
se sentait le cœur serré. Tant de fois il avait essayé de
provoquer en elle cette déroute de la résistance et de
l’obstination ! Maintenant elle était vaincue. Et c’est
dans les larmes, si bas qu’on l’entendait à peine, qu’elle
s’exprima.
« Il n’y a pas de secret des Mélamare... Admettre
qu’il y ait un secret, ce serait tenter d’effacer des fautes
que ceux du dernier siècle et que mon frère et moi nous
aurions commises. Or nous n’avons rien commis... Si
nous sommes innocents tous deux, Jules et Alphonse de
124
Mélamare le furent comme nous... Des preuves, je ne
vous en donnerai pas. Je ne peux pas vous en donner.
Toutes les preuves nous accablent, et pas une n’est en
notre faveur... Mais nous savons, nous, que nous
n’avons pas volé... Cela, on le sait bien soi-même,
n’est-ce pas ? Je sais que ni Adrien ni moi nous n’avons
amené ces jeunes femmes ici... et que nous n’avons pas
pris les diamants ni caché la tunique... Nous le savons.
Et nous savons aussi qu’il en fut de même pour notre
grand-père et pour son père. Toute notre famille a
toujours su qu’ils étaient, tous deux, innocents. C’est
une vérité sacrée que mon père nous a transmise et qu’il
tenait de ceux-là mêmes qui avaient été accusés... La
probité, l’honneur sont de règle chez les Mélamare... Si
loin qu’on remonte dans notre histoire, on ne trouve
aucune faiblesse. Pourquoi eussent-ils agi, soudain,
sans raison ? Ils étaient riches et honorés. Et pourquoi
mon frère et moi aurions-nous, sans raison, menti à
notre passé... et menti au passé de tous les nôtres ? »
Elle s’arrêta. Elle avait parlé avec une émotion
poignante et un accent désespéré qui, tout de suite,
avaient touché les deux jeunes femmes. Arlette
s’avança vers elle, et, le visage contracté, lui dit :
« Et alors, madame... Alors ?
– Alors, répondit-elle nous sommes les victimes de
je ne sais pas quelle chose... S’il y a un secret, c’est
125
celui-là, celui qui est contre nous. Au théâtre, dans les
tragédies, on montre des familles que le destin
persécute pendant plusieurs générations. Voilà trois
quarts de siècle que nous sommes frappés sans relâche.
Peut-être, au début, Jules de Mélamare aurait-il pu et
aurait-il voulu se défendre, malgré les charges terribles
qui pesaient sur lui. Malheureusement, fou
d’indignation et de colère, il mourut de congestion dans
sa cellule. Et vingt-cinq ans plus tard, son fils Alphonse
déjà n’offrait plus la même résistance, lorsque des
charges différentes, mais aussi terribles, s’accumulèrent
contre lui. Traqué de toutes parts, effrayé de se sentir
impuissant, se rappelant le calvaire de son père, il se
suicida. »
De nouveau Gilberte de Mélamare se tut. Et de
nouveau Arlette, qui frémissait en face d’elle, lui dit :
« Alors, madame ?... Je vous en supplie,
continuez. »
Et la comtesse repartit :
« Alors la légende est née chez nous... légende de
malédiction qui s’appesantit sur cet hôtel funeste où le
père et le fils avaient vécu, et où l’un et l’autre avaient
été pris à la gorge par l’étreinte des preuves. Brisée, elle
aussi, au lieu de lutter pour la mémoire de son mari, la
veuve se réfugie chez ses parents, à la campagne, élève
son fils, qui fut notre père, lui enseigne l’horreur de
126
Paris, lui fait jurer de ne jamais rouvrir l’hôtel de
Mélamare, le marie en province... et le sauve ainsi de la
catastrophe qui l’eût écrasé à son tour.
– Qui l’eût écrasé ?... dit Arlette. Qu’en savez-
vous ?
– Oui, oui, s’écria la comtesse avec exaltation, oui,
il eût été écrasé comme les autres, parce que la mort est
ici, dans cet hôtel. C’est ici que le mauvais génie des
Mélamare nous cerne et nous terrasse. Et c’est pour
nous être insurgés contre lui, après la mort de nos
parents, que mon frère et moi nous subissons la loi
fatale. Dès les premiers jours, quand nous avons franchi
la porte de la rue d’Urfé, arrivant de province pleins
d’espoir, oublieux du passé, joyeux d’entrer dans la
demeure de nos ancêtres, dès les premiers jours, nous
avons senti la menace sournoise du péril. Mon frère
surtout. Moi, je me suis mariée, j’ai divorcé, j’ai été
heureuse et malheureuse. Mais Adrien tout de suite
devint sombre. Sa certitude était si grande et si
douloureuse qu’il résolut de ne pas se marier. En
coupant court à la lignée des Mélamare, il conjurait le
sort et interrompait la série des malheurs. Il serait le
dernier des Mélamare. Il avait peur !
– Mais peur de quoi ? demanda Arlette, d’une voix
altérée.
– De ce qui allait advenir, et de ce qui est advenu, au
127
bout de quinze ans.
– Mais rien ne le laissait prévoir ?
– Non, mais le complot se tramait dans l’ombre. Les
ennemis rôdaient autour de nous. L’investissement de
notre demeure se poursuivait et se resserrait. Et
l’attaque s’annonça brusquement.
– Quelle attaque ?
– Celle qui s’est produite, il y a quelques semaines.
Incident naturel, en apparence, mais avertissement
terrible. Un matin, mon frère s’aperçut que certains
objets n’étaient plus là, des objets insignifiants, un
cordon de sonnette, une bobèche ! mais qu’on avait
choisis au milieu des plus beaux, pour bien marquer que
l’heure était venue... »
Elle fit une pause et acheva :
« Que l’heure était venue... et que la foudre allait
tomber. »
Ces mots furent prononcés avec une épouvante pour
ainsi dire mystique. Les yeux étaient égarés. On sentait
dans son attitude tout ce qu’elle et son frère avaient
souffert, en attendant...
Elle dit encore, et ses paroles révélaient l’état de
détresse et de dépression où « la foudre », selon sa
formule, les avait surpris.
128
« Adrien essaya de lutter. Il fit passer une annonce
pour réclamer les objets disparus. Il voulait ainsi,
comme il disait, apaiser le destin. Si l’hôtel reprenait
possession de ce qui lui avait été pris, si les objets
retrouvaient l’emplacement sacré qu’ils occupaient
depuis un siècle et demi, il n’y aurait plus contre nous
ces forces mystérieuses qui persécutaient la race des
Mélamare. Espoir inutile. Que peut-on faire quand on
est condamné d’avance ? Un jour vous êtes entrées ici
toutes deux, vous que nous n’avions jamais vues, et
vous nous avez accusés de choses auxquelles nous ne
comprenions rien... Et ce fut fini. Il n’y avait pas à se
défendre, n’est-ce pas ? Nous nous trouvions
subitement désarmés et enchaînés. Pour la troisième
fois les Mélamare étaient vaincus sans même savoir
pourquoi. Les mêmes ténèbres nous enveloppaient que
Jules et Alphonse de Mélamare. Et le même
dénouement mettrait fin à nos épreuves... le suicide, la
mort... Voilà notre histoire. Quand il en est ainsi, il n’y
a que la résignation et la prière. La révolte est presque
sacrilège, puisque l’ordre est donné. Mais quelle
souffrance ! et quel fardeau nous portons depuis un
siècle ! »
Cette fois Gilberte était arrivée au bout de l’étrange
confidence, et aussitôt elle retomba dans cette torpeur
où elle s’abîmait depuis le drame. Mais tout ce que son
récit présentait d’anormal et, en quelque sorte, de
129
morbide, s’atténuait de la grande compassion et du
respect qu’imposaient ses malheurs. Antoine Fagerault,
qui n’avait pas prononcé une seule parole, vint vers elle
et lui embrassa la main avec vénération. Arlette
pleurait. Régine, moins sensible, paraissait aussi
touchée.
130
7
Fagerault, le sauveur
Derrière leur tapisserie, Jean d’Enneris et Béchoux
n’avaient pas remué. Tout au plus, par instants, les
doigts implacables de d’Enneris torturaient le brigadier.
Profitant de ce qu’on aurait pu appeler un entracte, il dit
à l’oreille de son compagnon :
« Qu’en penses-tu ? Cela s’éclaircit, hein ? »
Le brigadier chuchota :
« À mesure que cela s’éclaircit, tout s’embrouille.
Nous connaissons le secret des Mélamare, mais rien de
plus sur l’affaire, sur le double enlèvement, sur les
diamants.
– Très juste. Van Houben n’a pas de chance. Mais
patiente un peu. Le sieur Fagerault s’agite. »
De fait, Antoine Fagerault quittait Gilberte et se
tournait vers les deux jeunes femmes. La conclusion du
récit, c’est lui qui devait la donner en même temps qu’il
allait exposer ses projets. Il demanda :
131
« Mademoiselle Arlette, tout ce qu’a dit Gilberte de
Mélamare, vous le croyez, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Vous aussi, madame ? dit-il à Régine.
– Oui.
– Et vous êtes prêtes toutes les deux à agir selon
votre conviction ?
– Oui. »
Il reprit :
« En ce cas, nous devons nous conduire avec
prudence et dans le seul dessein de réussir, c’est-à-dire
de libérer le comte de Mélamare. Et, cela, vous le
pouvez.
– Comment ? dit Arlette.
– D’une manière très simple : en atténuant vos
dépositions, en accusant avec moins de fermeté, et en
mêlant le doute à des affirmations vagues.
– Cependant, objecta Régine, je suis certaine d’avoir
été amenée dans ce salon, et je ne puis le nier.
– Non. Mais êtes-vous sûre d’y avoir été amenée par
M. et Mme de Mélamare ?
– J’ai reconnu la bague de madame.
– Comment pouvez-vous le certifier ? Au fond, la
132
justice ne s’appuie que sur des présomptions, et
l’instruction n’a nullement renforcé les charges de la
première heure. Le juge, nous le savons, s’inquiète. Que
vous consentiez à dire avec hésitation : « Cette bague
ressemble bien à celle que j’ai vue. Cependant, peut-
être, les perles n’étaient-elles pas disposées de la même
façon. » Et la situation change du tout au tout.
– Mais, dit Arlette, il faudrait pour cela que la
comtesse de Mélamare assistât à la confrontation.
– Elle y assistera », dit Antoine Fagerault.
Ce fut un coup de théâtre. Gilberte se dressa,
effarée.
« Je serai là ?... Il faut que je sois là ?
– Il le faut, s’écria-t-il d’un ton impérieux. Il ne
s’agit plus de tergiverser ou de fuir. Votre devoir est de
faire face à l’accusation, de vous défendre pied à pied,
de secouer cet engourdissement de la peur et de la
résignation absurde qui vous a tous paralysés, et
d’entraîner votre frère à lutter, lui aussi. Vous
coucherez ce soir dans cet hôtel, vous reprendrez votre
place comme si Jean d’Enneris n’avait pas eu
l’imprudence de vous le faire quitter, et, lorsque la
confrontation aura lieu, vous vous présenterez. La
victoire est inévitable, mais il faut la vouloir.
– Mais on m’arrêtera... dit-elle.
133
– Non ! »
Le mot fut jeté si violemment et la physionomie
d’Antoine Fagerault exprimait une telle foi que Gilberte
de Mélamare inclina la tête en signe d’obéissance.
« Nous vous aiderons, madame, dit Arlette qui
s’enflammait à son tour, et dont les circonstances
mettaient en valeur l’esprit logique et clairvoyant. Mais
notre bonne volonté suffira-t-elle ? Puisque nous avons
été conduites ici l’une après l’autre, que nous avons
reconnu ce salon et qu’on a retrouvé la tunique d’argent
dans cette bibliothèque, la justice voudra-t-elle admettre
que Mme de Mélamare et son frère ne soient pas
coupables ou tout au moins complices ? Habitant cet
hôtel, et ne l’ayant pas quitté à ces heures-là, ils ont dû
voir, ils ont assisté aux deux scènes.
– Ils n’ont rien vu et ils n’ont rien su, dit Antoine
Fagerault. Il faut bien se représenter la disposition de
l’hôtel. Au second étage à gauche, et sur le jardin, les
appartements du comte et de la comtesse, où ils dînent
et où ils passent la soirée... À droite, et sur le jardin, la
chambre des domestiques... En bas et au milieu,
personne, et personne non plus dans la cour et dans les
communs. Voilà donc un terrain d’action entièrement
libre. C’est le terrain où ont évolué les acteurs des deux
scènes, où ils vous ont amenées, toutes deux, et d’où
vous, mademoiselle, vous vous êtes enfuie. »
134
Elle objecta :
« C’est invraisemblable.
–Invraisemblable, en effet, mais possible. Et ce qui
donne à cette possibilité un caractère plus acceptable,
c’est que l’énigme se pose pour la troisième fois dans
les mêmes conditions, et qu’il y a toute probabilité pour
que Jules de Mélamare, Alphonse de Mélamare et
Adrien de Mélamare aient été perdus parce que l’hôtel
de Mélamare est disposé de cette sorte. »
Arlette haussa légèrement les épaules.
« Alors, selon votre hypothèse, trois fois le même
complot aurait recommencé avec des malfaiteurs
nouveaux qui, chaque fois, auraient constaté cette
disposition ?
– Des malfaiteurs nouveaux, oui, mais des
malfaiteurs qui connaissaient la chose. Il y a le secret
des Mélamare, qui est un secret de peur et de
défaillance que se transmettent plusieurs générations.
Mais, en face, il y a un secret de convoitise et de rapine,
d’agression sans danger, qui se prolonge à travers une
race opposée.
– Mais pourquoi ces gens-là viennent-ils ici ? Ils
auraient tout aussi bien dépouillé Régine Aubry dans
l’automobile, sans commettre l’imprudence de la
transporter dans cet hôtel pour lui arracher le corselet
135
de diamants.
– Imprudence, non, mais précaution, afin que
d’autres soient accusés, et qu’eux demeurent impunis.
– Mais moi, je n’ai pas été volée, et l’on ne pouvait
pas me voler, puisque je n’ai rien.
– Cet homme vous poursuivait peut-être par amour.
– Et, pour cela également, il m’aurait amenée ici ?
– Oui, pour tourner les soupçons vers d’autres.
– Est-ce un motif suffisant ?
– Non.
– Alors ?
– Alors, il y a la haine, la rivalité possible des deux
races dont l’une, pour des raisons inconnues, s’est
accoutumée à opprimer la première.
– M. et Mme de Mélamare le sauraient, cela.
– Non. Et c’est justement ce qui fait leur infériorité
et ce qui, fatalement, provoque leur défaite. Les
adversaires marchent parallèlement au cours d’un
siècle. Mais les uns ignorent les autres, et ceux-ci, qui
savent, agissent et complotent. En conséquence les
Mélamare sont réduits à invoquer l’intervention d’une
sorte de mauvais génie qui les persécute, tandis qu’il
n’y a qu’une suite de gens, qui, par tradition, par
136
habitude, succombent à la tentation, profitent du terrain
d’action qui leur est offert, accomplissent ici leur
besogne, et y laissent volontairement des preuves de
leur passage... comme cette tunique d’argent. Ainsi, les
Mélamare seront accusés. Et ainsi les victimes, comme
vous, Arlette Mazolle, et comme Régine Aubry,
reconnaîtront l’endroit où elles ont été enfermées. »
Arlette ne semblait pas satisfaite. L’explication, bien
qu’elle fût habilement présentée et qu’elle répondît
étrangement à la situation exposée par Gilberte, avait
quelque chose de « forcé », se heurtait à tant
d’arguments contraires, et laissait dans l’ombre tant de
faits essentiels, qu’on ne pouvait l’adopter sans
résistance. Mais, tout de même, c’était une explication
et, par bien des côtés, elle donnait l’impression de
n’être pas très loin de la vérité.
« Soit, dit-elle. Mais ce que vous imaginez... »
Il rectifia :
« Ce que j’affirme.
– Ce que vous affirmez, la justice ne peut l’admettre
ou le rejeter que si on lui en fait part. Qui le lui dira ?
Qui aura assez de conviction et de sincérité pour la
contraindre à écouter d’abord, et ensuite à croire ?
– Moi, dit-il hardiment. Et moi seul peux le faire. Je
me présenterai demain en même temps que Mme
137
de Mélamare, comme son ami d’autrefois, et j’avouerai
même sans honte que, ce titre d’ami, j’aurais été
heureux, si elle avait consenti, de le changer contre un
titre plus en rapport avec les sentiments que j’éprouvais
pour elle. Je dirai qu’après un voyage de plusieurs
années, entrepris à la suite de son refus, je suis revenu à
Paris au moment où ses épreuves commençaient, que je
me suis juré d’établir son innocence et celle de son
frère, que j’ai découvert sa retraite, et que je l’ai
persuadée de revenir chez elle.
« Et, lorsque les magistrats seront déjà ébranlés par
votre déposition moins catégorique et les doutes de
Régine Aubry, alors je redirai les confidences de
Gilberte, je révélerai le secret des Mélamare, et
j’établirai les conclusions qu’il faut en tirer. Le succès
est certain. Mais, comme vous le voyez, mademoiselle
Arlette, le premier pas c’est vous et c’est Régine Aubry
qui devez le faire. Si vous n’êtes pas franchement
résolues, si vous ne voyez que les contradictions et les
insuffisances de mes explications, regardez Gilberte de
Mélamare, et demandez-vous si une telle femme peut
être voleuse. »
Arlette n’hésita pas. Elle déclara :
« Je déposerai demain dans le sens que vous
m’indiquez.
– Moi de même, dit Régine.
138
– Mais j’ai bien peur, monsieur, dit Arlette, que le
résultat ne soit pas conforme à votre désir... à notre
désir à tous. »
Il conclut posément :
« Je réponds de tout. Adrien de Mélamare ne
quittera peut-être pas sa prison demain soir. Mais les
choses tourneront d’une telle manière que la justice
n’osera pas arrêter Mme de Mélamare, et que son frère
conservera assez d’espoir pour vivre jusqu’à l’heure de
la libération. »
Gilberte lui tendit la main de nouveau.
« Je vous remercie encore, je vous ai méconnu
autrefois, Antoine. Ne m’en veuillez pas.
– Je ne vous en ai jamais voulu, Gilberte, et je suis
trop heureux de servir votre cause. Je l’ai fait pour
vous, en souvenir du passé. Je l’ai fait aussi parce que
c’était juste, et parce que... »
Il dit plus bas, d’un air grave :
« Il y a des actes qu’on accomplit avec plus
d’enthousiasme quand on les accomplit sous les yeux
de certaines personnes. Il semble que ces actes, bien
naturels cependant, prennent une allure d’exploits, et
qu’ils vous aideront à gagner l’estime et l’affection de
ceux qui vous voient agir. »
139
Cette petite tirade fut prononcée très simplement,
sans aucune affectation et en l’honneur d’Arlette. Mais
la position des personnages dans la pièce, à ce moment,
ne permettait pas à d’Enneris de voir leurs figures, et il
crut que la déclaration s’adressait à Gilberte de
Mélamare.
Une seconde seulement, il soupçonna la vérité, ce
qui valut à Béchoux une douleur intolérable entre les
deux omoplates. Jamais le brigadier n’aurait cru que
des doigts pussent donner cette impression de tenailles.
Par bonheur, cela ne se prolongea point.
Antoine Fagerault n’avait pas insisté. Ayant sonné
le couple des vieux domestiques, il leur donna des
instructions minutieuses sur le rôle qu’ils devaient jouer
le lendemain et sur les réponses qu’ils devaient faire. Le
soupçon de d’Enneris se dissipa.
Ils écoutèrent encore quelques minutes. Mais il
semblait que la conversation fût terminée. Régine
proposait à Arlette de la reconduire.
« Allons-nous-en, murmura d’Enneris. Ces gens-là
n’ont plus rien à se dire. »
Il partit, irrité contre Antoine Fagerault et contre
Arlette. Il traversa le boudoir et le vestibule, avec le
désir d’être entendu, afin de pouvoir exhaler sa
mauvaise humeur.
140
En tout cas, dehors, il la passa sur Van Houben, qui
jaillit d’un massif pour lui réclamer ses diamants, et qui
fut rejeté prestement par une bourrade vigoureuse.
Béchoux n’eut pas beaucoup plus de chance, quand
il voulut formuler un avis.
« Après tout, cet homme n’est pas antipathique.
– Idiot ! grinça d’Enneris.
– Pourquoi, idiot ? Tu n’admets pas chez lui une
certaine sincérité ? Son hypothèse...
– Re-idiot ! »
Le brigadier flancha sous l’épithète.
« Oui, je sais, il y a notre rencontre dans la boutique
du Trianon, son coup d’œil avec la revendeuse, et la
fuite de celle-ci. Mais ne crois-tu pas que tout peut
s’accorder ? »
D’Enneris ne discuta pas. Dès qu’ils furent sortis du
jardin, il se débarrassa de ses deux acolytes et courut
vers un taxi. Van Houben, persuadé qu’il emportait ses
diamants, essaya de le retenir, mais reçut un coup droit
qui régla le conflit. Dix minutes plus tard, Jean
s’étendait sur son divan.
C’était sa tactique aux heures de fièvre où il ne se
sentait plus maître de lui et craignait de commettre
quelque bêtise. S’il se fût écouté, il eût pénétré
141
furtivement chez Arlette Mazolle, et, après avoir exigé
de la jeune fille une explication, l’eût prévenue contre
Antoine Fagerault. Expédition inutile. L’essentiel était
d’abord d’évoquer toutes les phases de l’entrevue et de
se former une opinion qui ne fût pas celle que lui
imposaient de banales impressions d’amour-propre et
une vague jalousie.
« Il les tient tous, disait-il avec agacement, et je
crois même qu’il m’aurait mis dedans comme les
autres, s’il n’y avait pas l’incident du Trianon... Et puis,
non, non, c’est trop bête, son histoire !... La justice
marchera peut-être. Pas moi ! Cela ne tient pas debout.
Mais alors que veut-il ? Pourquoi se dévoue-t-il aux
Mélamare ?... Et comment a-t-il l’audace de sortir de
l’ombre et de se mettre en avant, comme s’il n’avait
rien à risquer ? On va enquêter sur lui, on va fouiller
dans sa vie, et il marche quand même ?... »
D’Enneris enrageait aussi qu’Antoine Fagerault se
fût insinué si adroitement auprès d’Arlette et eût pris
sur elle, par des moyens qu’il ne discernait point, une
influence incompréhensible qui contrecarrait la sienne,
et qui se révélait si forte que la jeune fille avait agi en
dehors de lui, et même en opposition avec lui. C’était
là, pour d’Enneris, une humiliation dont il souffrait.
Le lendemain soir, Béchoux arriva, tout agité.
« Ça y est.
142
– Quoi ?
– La justice a coupé dedans.
– Comme toi.
– Comme moi ! comme moi, non... Mais j’avoue...
– Que tu es embobiné comme les autres, et que
Fagerault vous a fait prendre des vessies pour des
lanternes. Raconte.
– Tout s’est passé dans l’ordre fixé. Confrontation.
Interrogatoire. Par leurs réticences et leurs dénégations,
Arlette et Régine déconcertent le juge d’instruction. Sur
quoi surviennent la comtesse et Fagerault, et le
programme continue.
– Avec Fagerault comme acteur.
– Oui, acteur irrésistible, d’une éloquence ! d’une
habileté !
– Passons. Je connais l’individu, un cabotin de
premier ordre.
– Je t’assure...
– Conclusion : un non-lieu ? Le comte sera libéré ?
– Demain ou après-demain.
– Quelle tuile pour toi, mon pauvre Béchoux ! car tu
es responsable de l’arrestation. À propos, comment
s’est comportée Arlette ? Toujours influencée par le
143
Fagerault ?
– Je l’ai entendue qui annonçait son départ à la
comtesse, dit Béchoux.
– Son départ ?
– Oui, elle va se reposer quelque temps chez une de
ses amies à la campagne.
– Très bien, dit Jean, à qui cette nouvelle fut
agréable. Au revoir, Béchoux. Tâche de me fournir des
renseignements sur Antoine Fagerault et sur la mère
Trianon. Et laisse-moi dormir. »
Le sommeil de d’Enneris consista durant une
semaine à fumer des cigarettes et ne fut interrompu que
par Van Houben qui lui réclama ses diamants et le
menaça de mort, par Régine qui s’asseyait près de lui,
et à qui il défendait de troubler ses méditations en
prononçant un seul mot, et par Béchoux qui l’appela au
téléphone et qui lui lut cette fiche :
« Fagerault. – Vingt-neuf ans, d’après son passeport.
Né à Buenos Aires de parents français, décédés. Depuis
trois mois à Paris, où il habite l’hôtel Mondial, rue de
Châteaudun. Sans profession. Quelques relations dans
le monde des courses et de l’automobile. Aucune
indication sur sa vie intime et sur son passé. »
Une semaine encore d’Enneris ne bougea pas de
chez lui. Il réfléchissait. De temps à autre, il se frottait
144
les mains avec allégresse, ou bien marchait d’un air
soucieux. Enfin, un jour, il y eut un nouveau coup de
téléphone.
C’était Béchoux qui l’appela d’une voix saccadée :
« Viens. Pas un instant à perdre. Rendez-vous au
café Rochambeau, dans le haut de la rue La Fayette.
Urgent. »
La bataille commençait, et d’Enneris y alla
joyeusement, en homme dont les idées sont plus claires
et à qui la situation semble moins confuse.
Au café Rochambeau, il s’assit près de Béchoux qui,
installé à l’intérieur contre la vitre, surveillait la rue.
« Je suppose que tu ne m’as pas dérangé pour des
prunes, hein ?
Béchoux qui, en cas de réussite, se gonflait
d’importance et s’étalait volontiers en périodes
pompeuses, débuta :
« Parallèlement à mes investigations...
– Pas de grands mots, mon vieux. Des faits.
– Donc, la boutique de la mère Trianon s’obstinant à
rester close...
– Une boutique ne s’obstine pas. Je te conseille le
style télégraphique... ou même le petit nègre.
145
– Donc, la boutique...
– Tu l’as déjà dit.
– Ah ! tu m’embêtes à la fin.
– À quoi veux-tu arriver ?
– À te dire que le bail de cette boutique est au nom
d’une demoiselle Laurence Martin.
– Tu vois qu’il n’y avait pas besoin de faire des
discours. Et cette Laurence Martin, c’est notre
revendeuse ?
– Non. J’ai vu le notaire. Laurence Martin n’a pas
plus de cinquante ans.
– Elle aurait donc sous-loué ou mis quelqu’un à sa
place ?
– Justement, elle aurait mis la revendeuse... laquelle,
d’après ce que je crois, serait la sœur de Laurence
Martin...
– Où demeure celle-ci ?
– Impossible de le savoir. Le bail date de douze ans,
et l’adresse indiquée n’est pas la bonne.
– Comment paye-t-elle ses termes ?
– Par l’intermédiaire d’un très vieux bonhomme, qui
boite. J’étais donc embarrassé, lorsque, ce matin, les
circonstances m’ont servi.
146
– Heureusement pour toi. Bref ?...
– Bref, ce matin, à la Préfecture, j’ai appris qu’une
certaine dame avait offert cinquante mille francs à M.
Lecourceux, conseiller municipal, s’il changeait les
conclusions d’un rapport qu’il doit déposer
incessamment. M. Lecourceux, qui jouit d’une
réputation assez équivoque, et qui, à la suite d’un
scandale récent, cherche à se réhabiliter, a aussitôt
averti la police. La remise de l’argent par cette dame
doit avoir lieu tout à l’heure dans le bureau où M.
Lecourceux, tous les jours, est à la disposition de ses
électeurs. Deux agents sont déjà cachés dans une pièce
voisine d’où ils constateront la tentative de corruption.
– La femme a donné son nom ?
– Elle ne l’a pas donné, mais le hasard a voulu que,
jadis, M. Lecourceux ait été en relations avec elle, ce
dont elle ne s’est pas souvenue.
– Et c’est Laurence Martin ?
– Laurence Martin. »
D’Enneris se réjouit.
« Parfait. Le lien de complicité qui unit Fagerault à
la mère Trianon va maintenant jusqu’à Laurence
Martin. Or tout ce qui prouve la fourberie du sieur
Fagerault me fait plaisir. Et le bureau du conseiller
municipal se trouve ?
147
– Dans la maison opposée, à l’entresol. Deux
fenêtres seulement. Par-derrière une petite salle
d’attente, donnant, comme le bureau, sur un vestibule.
– C’est tout ce que tu as à me dire ?
– Non. Mais le temps presse. Il est deux heures
moins cinq, et...
– Parle tout de même. Il ne s’agit pas d’Arlette ?
– Si.
– Hein ? Qu’y a-t-il ?
– Je l’ai aperçue hier, ton Arlette, fit Béchoux, une
nuance de moquerie dans la voix.
– Comment ! mais tu m’as dit qu’elle avait quitté
Paris !
– Elle ne l’a pas quitté.
– Et tu l’as rencontrée ? Tu es bien sûr ? »
Béchoux ne répondit pas. Brusquement il s’était
levé à demi et se collait à la vitre.
« Attention ! la Martin... »
De l’autre côté de la rue, en effet, une femme
descendait d’un taxi et payait le chauffeur. Elle était
grande et habillée vulgairement. Le visage semblait dur
et flétri. Cinquante ans peut-être. Elle disparut dans le
couloir d’entrée dont la porte demeurait grande ouverte.
148
« C’est elle, évidemment », dit Béchoux, qui se
disposait à sortir.
D’Enneris l’arrêta par le poignet.
« Pourquoi rigoles-tu ?
– Tu es fou ! je ne rigole pas.
– Si, tout à l’heure, à propos d’Arlette.
– Mais il faut courir en face, sacrebleu !
– Je ne te lâcherai pas avant que tu ne m’aies
répondu.
– Eh bien, voilà Arlette attendait quelqu’un dans une
rue voisine de sa maison.
– Qui ?
– Fagerault.
– Tu mens !
– Je l’ai vu. Ils sont partis ensemble. »
Béchoux réussit à se dégager et traversa la chaussée.
Mais il n’entra pas dans la maison. Il hésitait.
« Non, dit-il. Restons là. Il est préférable de suivre
la Martin, au cas où elle éviterait le piège là-haut. Ton
avis ?
– Je m’en contrefiche, articula d’Enneris, de plus en
plus surexcité. Il s’agit d’Arlette. Tu es monté chez sa
149
mère ?
– Flûte !
– Écoute, Béchoux, si tu ne me réponds pas,
j’avertis Laurence Martin. Tu as vu la mère d’Arlette ?
– Arlette n’a pas quitté Paris. Chaque jour, elle s’en
va et ne rentre que pour dîner.
– Mensonge ! Tu dis ça pour m’embêter... Je
connais Arlette... Elle est incapable... »
Sept à huit minutes s’écoulèrent. D’Enneris se
taisait, mais arpentait le trottoir en frappant du pied et
en bousculant les promeneurs. Béchoux veillait, les
yeux fixés sur l’entrée. Et, soudain, il vit la femme qui
débouchait. Elle les examina d’un regard, puis s’éloigna
dans une autre direction, à une allure trop rapide et avec
un trouble visible.
Béchoux lui emboîta le pas. Mais, lorsqu’elle arriva
devant un escalier du métro, elle s’engouffra tout à
coup sous la voûte et put faire contrôler son billet au
moment où une rame entrait en gare. Béchoux était
distancé. Il eut l’idée de téléphoner à la station voisine,
mais craignit de perdre du temps et abandonna la partie.
« Bredouille ! dit-il en rejoignant d’Enneris.
– Parbleu ! ricana celui-ci, assez content de la
déconvenue de Béchoux. Tu as fait exactement le
150
contraire de ce qu’il fallait faire.
– Qu’est-ce qu’il fallait faire ?
– Entrer chez M. Lecourceux, dès le début, et
t’occuper toi-même de l’arrestation de la Martin. Au
lieu de cela, tu m’embêtes avec Arlette, tu réponds à
mes questions, tu tergiverses et, en fin de compte, te
voilà responsable de ce qui s’est passé là-haut.
– Que se passe-t-il ?
– Allons-y voir. Mais, vrai ! tu as une façon de
manœuvrer ! »
Béchoux grimpa jusqu’à l’entresol du conseiller
municipal. Il y trouva le désordre et le tumulte. Les
deux inspecteurs chargés de la surveillance appelaient
et s’agitaient comme des fous. La concierge de
l’immeuble était montée et criait. Des locataires
survenaient.
Au milieu de son bureau, allongé sur un canapé, M.
Lecourceux agonisait, le front troué et la figure baignée
de sang. Il mourut sans avoir pu parler.
En quelques mots, les inspecteurs mirent Béchoux
au courant. Ils avaient entendu la nommée Martin
renouveler ses propositions relativement à certain
rapport et compter les billets de banque, et ils
s’apprêtaient à faire irruption dans le bureau lorsque M.
Lecourceux, trop pressé, eut le tort d’appeler. Devinant
151
aussitôt le péril, la femme avait dû pousser le verrou,
car ils se heurtèrent à une porte close.
Ils voulurent alors lui couper la retraite en passant
dans le vestibule. Mais la seconde porte résista
également, bien qu’elle ne pût être, de l’extérieur,
fermée ni à clef ni au verrou. Ils poussaient de toutes
leurs forces. À cet instant, un coup de feu retentit.
« La femme Martin était déjà dehors cependant,
objecta Béchoux.
– Aussi n’est-ce pas elle qui a tué, répliqua l’un des
inspecteurs.
– Qui, en ce cas ?
– Ça ne peut être qu’un vieux homme mal fichu, que
nous avions vu assis sur la banquette du vestibule. Il
avait demandé audience, et M. Lecourceux ne devait le
recevoir qu’après la visite de la femme.
– Un complice, sans aucun doute, dit Béchoux. Mais
comment avait-il fermé la seconde porte ?
– Par un morceau de fer à crampon, glissé sous le
battant. Impossible de pousser à fond.
– Et qu’est-il devenu, lui ? Personne ne l’a
rencontré ?
– Si, moi, dit la concierge. Entendant la détonation,
j’ai sauté de ma loge. Un vieux qui descendait me jeta
152
tranquillement « On se bat là-haut. Montez donc. »
Probablement que c’était lui qui avait fait le coup. Mais
comment le soupçonner ? Un bonhomme cassé... qui ne
tient pas debout... et qui boite.
– Qui boite ? s’écria Béchoux. Vous êtes sûre ?
– Sûre et certaine, et qui boite très bas encore. »
Béchoux marmotta :
« C’est le complice de Laurence Martin. La voyant
en danger, il a supprimé M. Lecourceux. »
D’Enneris avait écouté, tout en examinant du coin
de l’œil les chemises des dossiers amoncelés sur le
bureau. Il demanda :
« Tu ne sais pas de quel rapport il s’agit et ce que
Laurence Martin désirait obtenir ?
– Non. M. Lecourceux ne l’avait pas encore précisé.
Mais il s’agissait d’obtenir qu’un des rapports dont était
chargé le conseiller municipal fût modifié dans un
certain sens. »
D’Enneris lisait les titres : Rapport sur les
abattoirs... Rapport sur les halles de quartier... Rapport
sur le prolongement de la rue Vieille-du-Marais...
Rapport...
« À quoi donc penses-tu ? lui dit Béchoux, qui allait
et venait, fort ennuyé de l’événement. C’est une sale
153
affaire, hein ?
– Quelle affaire ?
– Mais cet assassinat...
– Je t’ai déjà dit que je me contrefichais de toute ton
histoire ! Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse que cet
habitué du pot-de-vin ait été tué et que tu aies
manœuvré comme une citrouille ?
– Cependant, observa Béchoux, si Laurence Martin
est une meurtrière, Fagerault que tu prétends être son
complice... »
D’Enneris scanda entre ses dents, et d’un air
furieux :
« Fagerault est un assassin également... Fagerault est
un bandit... Je plains Fagerault si jamais il me tombe
entre les griffes, et il y tombera, aussi vrai que je
m’appelle, de mon vrai nom... »
Il s’interrompit net, mit son chapeau et partit
vivement.
Une auto le conduisit rue Verdrel, chez Arlette. Il
était trois heures moins dix.
« Ah ! monsieur d’Enneris, s’écria Mme Mazolle.
Comme il y a longtemps qu’on ne vous a vu ! Arlette va
être désolée.
– Elle n’est pas là ?
154
Non. Elle se promène tous les jours, vers ces heures-
là. C’est même drôle que vous ne l’ayez pas
rencontrée. »
155
8
Les Martin, incendiaires
Arlette et sa mère se ressemblaient beaucoup. Mais
si abîmé par l’âge et par les soucis que fût le visage de
Mme Mazolle, ce qui lui restait de fraîcheur et
d’expression donnait à croire qu’elle avait été plus
régulièrement belle que sa fille. Pour élever ses trois
enfants, et pour oublier le chagrin que lui avait causé la
conduite des deux aînées, elle avait travaillé avec
acharnement, et elle travaillait encore à la réparation
des dentelles anciennes, ouvrage où elle excellait au
point d’y avoir gagné une petite aisance.
D’Enneris pénétra dans le petit appartement, luisant
et bien propre, et dit :
« Vous ne pensez pas qu’elle soit bientôt de retour ?
– Je ne sais trop. Arlette, depuis son histoire, ne
raconte guère ce qu’elle fait. Elle a toujours peur que je
me tracasse, et tout le bruit qu’on a fait autour d’elle la
désole. Cependant, elle m’a dit qu’elle allait voir un
mannequin qui est malade, une jeune fille qui s’est
156
recommandée à elle par lettre, ce matin. Vous savez
combien Arlette est bonne, et ce qu’elle s’occupe de ses
camarades !
– Et cette jeune fille demeure loin ?
– J’ignore son adresse.
– Dommage ! J’aurais été si content de causer avec
Arlette !
– Mais c’est facile. Elle a dû jeter cette lettre dans la
corbeille, avec ses vieux papiers, et justement je ne les
ai pas encore brûlés... Tenez... ce doit être ça. Oui. Je
me rappelle. Cécile Helluin... à Levallois-Perret, 14,
boulevard de Courcy. Arlette y sera vers quatre heures.
– Sans doute va-t-elle y rejoindre M. Fagerault ?
– Quelle idée ! Arlette n’aime pas sortir avec un
monsieur. Et puis M. Fagerault vient souvent ici.
– Ah ! il vient souvent ? fit d’Enneris d’une voix
crispée.
– Presque tous les soirs. Ils causent de toutes ces
affaires qui intéressent tant Arlette, vous savez... la
Caisse dotale. M. Fagerault lui offre de gros capitaux.
Alors ils alignent des chiffres... ils établissent des plans.
– Il est donc riche, M. Fagerault ?
– Très riche. »
157
Mme Mazolle parlait fort naturellement. Il était clair
que sa fille, désireuse de lui épargner toute émotion, ne
la tenait pas au courant de l’affaire Mélamare. Il reprit
donc :
« Riche et sympathique.
– Très sympathique, affirma Mme Mazolle. Il est
plein d’attentions pour nous.
– Un mariage... dit Jean, en grimaçant un sourire.
– Oh ! monsieur d’Enneris, ne vous moquez pas.
Arlette ne saurait prétendre...
– Qui sait !
– Non, non. D’abord Arlette n’est pas toujours
aimable avec lui. Elle a beaucoup changé, ma petite
Arlette, à la suite de tous ces événements. Elle est
devenue plus nerveuse, un peu fantasque. Vous saviez
qu’elle est fâchée avec Régine Aubry ?
– Est-ce possible ? s’écria d’Enneris.
– Oui, et sans raisons, ou du moins pour des raisons
qu’elle ne m’a pas dites. »
Cette fâcherie surprenait d’Enneris. Que se passait-il
donc ?
Ils échangèrent encore quelques mots. Mais
d’Enneris avait hâte d’agir, et, comme il était trop tôt
pour retrouver Arlette à son rendez-vous, il se fit
158
conduire chez Régine Aubry, qu’il rencontra au
moment où elle sortait de chez elle, et qui lui répondit
vivement :
« Si je suis fâchée avec Arlette ? ma foi, non. Mais
elle l’est peut-être.
– Enfin, qu’est-ce qu’il y a eu ?
– Un soir, j’ai été l’embrasser. Il y avait là Antoine
Fagerault, l’ami des Mélamare. On a bavardé. Deux ou
trois fois, Arlette ne s’est montrée pas gentille avec
moi. Alors je suis partie, sans comprendre.
– Pas autre chose ?
– Rien. Seulement, d’Enneris, si vous tenez tant soit
peu à Arlette, méfiez-vous de Fagerault. Il a l’air bien
empressé, et Arlette pas indifférente du tout. Adieu,
Jean. »
Ainsi, de quelque côté que d’Enneris se retournât,
c’était pour en apprendre davantage sur les relations qui
unissaient Arlette et Fagerault. Le réveil était brusque.
Il s’apercevait tout à coup qu’Antoine Fagerault avait
circonvenu la jeune fille, et il s’apercevait en même
temps qu’Arlette avait pris dans sa pensée, à lui
d’Enneris, une place considérable.
Mais alors si Fagerault, à n’en point douter,
poursuivait et aimait Arlette, est-ce que celle-ci aimait
Fagerault ? Question douloureuse. Qu’elle pût
159
seulement se poser paraissait à d’Enneris la pire des
injures pour Arlette et, pour lui, une humiliation
intolérable.
Et cette question surgissait dans l’effervescence
d’un sentiment dont son orgueil blessé faisait du
premier coup le principe même de sa vie.
« Quatre heures moins quart, se dit-il, en
abandonnant son auto à quelque distance de l’endroit
indiqué. Viendra-t-elle seule ? Fagerault
l’accompagnera-t-il ? »
Le boulevard de Courcy fut tracé récemment, à
Levallois-Perret, en dehors de l’agglomération ouvrière,
et parmi des terrains vagues qui avoisinent la Seine et
où subsistent plusieurs petites usines et installations
particulières. Entre deux longs murs de briques s’ouvre
une allée étroite et boueuse, à l’extrémité de laquelle on
aperçoit le numéro 14 inscrit au goudron sur une
barrière à moitié démolie.
Quelques mètres de couloir en plein air, remplis de
vieux pneumatiques et de châssis d’automobiles hors
d’usage, enveloppent une sorte de garage en bois
marron, avec un escalier extérieur qui monte vers des
mansardes que percent les deux seules fenêtres de cette
façade. Sous l’escalier, une porte avec ce mot
« Frappez. »
160
D’Enneris ne frappa point. À la vérité, il hésitait.
L’idée d’attendre Arlette dehors semblait plus logique.
Mais, en outre, une impression mal définie, qui
s’insinuait en lui, le retenait. L’endroit lui paraissait si
bizarre, et il était si étrange qu’une jeune fille malade
pût habiter l’une de ces mansardes, au-dessus de ce
garage isolé, qu’il eut soudain le pressentiment de
quelque piège tendu à Arlette et qu’il évoqua la bande
sinistre qui évoluait autour de cette affaire et qui
multipliait ses attaques avec une hâte inconcevable. Dès
le début de l’après-midi, tentative de corruption et
assassinat du conseiller municipal. Deux heures plus
tard, machination contre Arlette qu’on attire dans un
guet-apens. Comme agents d’exécution, Laurence
Martin, la mère Trianon et le vieux qui boitait. Comme
chef, Antoine Fagerault.
Tout cela se présentait à lui d’une façon si
rigoureuse que ses doutes furent aussitôt emportés, et,
ne songeant pas que les complices pussent être déjà là,
puisque aucun bruit ne venait de l’intérieur, il conclut
que le plus simple était d’entrer et de se mettre lui-
même à l’affût.
Il essaya très doucement d’ouvrir. La porte était
fermée à clef, ce qui le confirma dans sa certitude qu’il
n’y avait personne.
Hardiment, sans même envisager les risques d’une
161
bataille possible, il crocheta la serrure, dont le
mécanisme était peu compliqué, pesa contre le battant
et glissa la tête. Personne en effet. Des outils. Des
pièces détachées. Quelques douzaines de bidons
d’essence rangés les uns sur les autres. Somme toute un
atelier de réparation qui semblait abandonné et
transformé en dépôt d’essence.
Il poussa davantage. Ses épaules passèrent. Il poussa
encore. Et subitement il eut la sensation qu’un choc
formidable l’atteignait en pleine poitrine. C’était un
bras de métal, fixé à la cloison, actionné par un ressort,
et qui, lorsque le battant prenait une certaine position
d’ouverture, se déclenchait avec une violence inouïe.
Durant quelques secondes, d’Enneris demeura
suffoqué et chancela, perdant ainsi tous ses moyens de
résistance. Cela suffisait aux adversaires qui le
guettaient, postés derrière les piles de bidons. Et, bien
que ce ne fussent que deux femmes et un vieillard, ils
eurent tout loisir de lui lier les bras et les jambes, de le
bâillonner, de l’asseoir contre un établi de fer et de l’y
attacher solidement.
D’Enneris ne s’était pas trompé dans ses
suppositions : un guet-apens était préparé contre
Arlette, et c’est lui, le premier, qui s’y jetait
étourdiment. Il reconnut la mère Trianon et Laurence
Martin. Quant au vieillard, il ne boitait pas, mais il ne
162
fallait guère d’attention pour constater que sa jambe
droite fléchissait un peu, et qu’il devait, à l’occasion,
accentuer ce fléchissement pour laisser croire qu’il
boitait de façon constante. C’était l’assassin du
conseiller municipal.
Les trois complices ne manifestèrent aucune
excitation. On les devinait accoutumés aux pires
besognes, et le fait d’avoir paré l’offensive imprévue de
d’Enneris devait être pour eux un incident tout naturel
auquel ils n’attribuaient pas une importance de victoire.
La mère Trianon se pencha sur lui et revint auprès
de Laurence Martin. Elles eurent une conversation dont
d’Enneris ne surprit que quelques bribes.
« Tu crois vraiment que c’est ce type-là ?
– Oui, c’est bien le type qui m’a relancée dans ma
boutique.
– Jean d’Enneris, alors, murmura Laurence Martin,
un type dangereux pour nous. Probable qu’il était avec
Béchoux sur le trottoir de la rue La Fayette.
Heureusement qu’on veillait et que j’ai entendu
l’approche de ses pas ! Pour, sûr qu’il avait rendez-vous
avec la petite Mazolle !
– Que veux-tu en faire ? souffla la revendeuse,
certaine que d’Enneris ne pouvait surprendre ses
paroles.
163
– Ça ne se discute pas, dit Laurence, sourdement.
– Hein ?
– Dame ! tant pis pour lui. »
Les deux femmes se regardèrent. Laurence montrait
un visage intraitable, d’une énergie sombre. Elle
ajouta :
« Aussi, pourquoi se mêle-t-il de nos affaires, celui-
là ? Dans ta boutique d’abord... et puis rue La Fayette...
et puis ici... Vrai, il en sait trop sur nous et nous
livrerait. Demande à papa. »
Il n’était pas nécessaire de demander son avis à celui
que Laurence Martin appelait papa. Les solutions les
plus redoutables devaient trouver auprès de ce très vieil
homme au masque sévère, aux yeux éteints, à la peau
desséchée par l’âge, un partisan farouche. À le voir agir
d’ailleurs et commencer des préparatifs encore
inexplicables, d’Enneris jugea que « papa » l’avait tout
de suite condamné à mort, et qu’il le tuerait froidement
comme il avait tué M. Lecourceux.
Moins expéditive, la revendeuse parlementa, très
bas. Laurence s’impatienta et, brutalement :
« Assez de bêtises ! Toi, tu es toujours pour les
demi-mesures. Il faut ce qu’il faut. Lui ou nous.
– On pourrait le tenir enfermé.
164
– Tu es folle. Un type comme ça !
– Alors ?... Comment ?...
– Comme la petite, parbleu... »
Laurence prêta l’oreille, puis regarda dehors par un
trou qui perçait la cloison de bois.
« La voici... Au bout de l’allée... Et maintenant,
chacun son rôle, hein ? »
Tous les trois se turent. D’Enneris les voyait de face
et leur trouvait un air de ressemblance très marqué, qui
se révélait surtout par la même expression résolue.
C’étaient évidemment, dans les mauvais coups et dans
le crime, des actifs, des êtres accoutumés à l’initiative
et à l’exécution. D’Enneris ne doutait point que les
deux femmes fussent sœurs et que le vieux fût leur
père. Celui-là surtout effrayait le captif. Il ne donnait
point l’impression de la vie réelle, mais plutôt d’une vie
automatique, fabriquée, et se révélant par gestes
commandés d’avance. La tête présentait des angles
brusques, des méplats rigides. Pas de méchanceté ni de
cruauté. On eût dit un bloc de pierre taillé en ébauche.
Cependant on frappa, comme l’ordonnait
l’inscription.
Laurence Martin, qui épiait contre la porte, ouvrit et,
laissant la visiteuse dehors, prit une intonation heureuse
et reconnaissante.
165
« Mademoiselle Mazolle, n’est-ce pas ? Comme
c’est gentil à vous de vous déranger ! Ma fille est là-
haut, bien malade. Vous allez monter... et ce qu’elle va
être contente de vous voir ! Vous avez été dans la
même maison de couture, il y a deux ans, chez
Lucienne Oudart. Vous ne vous rappelez pas ? Ah ! elle
ne vous a pas oubliée, elle ! »
La voix d’Arlette répondit des mots que l’on ne
perçut point. Elle était claire et fraîche, et ne trahissait
pas la moindre appréhension.
Laurence Martin sortit pour la conduire en haut. La
revendeuse cria, de l’intérieur :
« Je t’accompagne ?
– Pas la peine », dit Laurence, d’un ton qui
signifiait : « Je n’ai besoin de personne... je suis assez
forte pour cela. »
On entendit les marches craquer sous les pas.
Chacune d’elles rapprochait Arlette du danger, de la
mort.
D’Enneris pourtant n’éprouvait pas encore de
craintes trop vives. Le fait qu’on ne l’avait pas tué, lui,
du premier coup, indiquait que l’exécution du plan
criminel exigeait certains délais, et tout répit laisse un
peu d’espoir.
Il y eut des piétinements au-dessus du plafond, puis,
166
soudain, un cri déchirant... que suivirent d’autres cris,
de plus en plus faibles. Puis le silence. La lutte n’avait
pas été longue. D’Enneris pensa qu’Arlette était,
comme lui, ligotée et bâillonnée. « Pauvre gosse ! » se
dit-il.
Après un moment, les marches craquèrent de
nouveau et Laurence Martin entra.
« C’est fait, annonça-t-elle. Et facilement. Elle a
tourné de l’œil presque aussitôt.
– Tant mieux, dit la revendeuse. Tant mieux si elle
ne se réveille pas tout de suite. Elle ne s’apercevra de la
chose qu’au dernier moment. »
D’Enneris frissonna. Aucune phrase ne pouvait
annoncer d’une façon plus formelle le dénouement
voulu par les complices et les souffrances probables. Et
son pressentiment était si juste qu’il en eut la
confirmation immédiate par un accès de révolte qui
secoua subitement la marchande à la toilette.
« Car, enfin, quoi ? rien n’oblige à ce qu’elle
souffre, cette petite ! Pourquoi ne pas en finir avec
elle ? N’est-ce pas ton avis, papa ? »
Tranquillement, Laurence présenta un bout de
corde.
« Facile. Tu n’as qu’à lui passer ça autour du cou... à
moins que tu n’aimes mieux une incision à la gorge,
167
proposa-t-elle, en lui offrant un menu poignard. Moi, je
ne m’en charge pas. Ce ne sont pas des choses qu’on
fait de sang-froid. »
La mère Trianon ne broncha plus, et, jusqu’à la
minute même de leur départ, ils ne prononcèrent pas un
seul mot. Mais, sans tarder, et puisque, là-haut, Arlette
était réduite à l’impuissance, « papa », comme elles
disaient l’une et l’autre, continuait sa besogne,
manœuvrant de telle manière que l’effroyable menace
prenait corps, et que la réalité s’imposait à d’Enneris,
inexorable et monstrueuse.
Tout autour de l’atelier, le vieux avait placé sur
deux rangs des bidons d’essence, tous pleins, comme on
pouvait s’en rendre compte à la vue de son effort. Il en
déboucha plusieurs, et il aspergea d’essence les cloisons
et le parquet, sauf, sur une longueur de trois mètres, les
lames qui aboutissaient à la porte. Ainsi réserva-t-il un
passage conduisant au milieu de l’atelier, en un endroit
où il empila d’autres bidons les uns par-dessus les
autres.
Dans un de ces bidons, il trempa la longue corde que
tenait Laurence Martin et qu’elle lui tendit. À eux deux,
ils la déposèrent le long du passage. Le vieillard
émécha l’autre extrémité, tira de sa poche une boîte
d’allumettes et mit le feu à la mèche. Quand ce fut bien
pris, il se releva.
168
Tout cela était accompli méthodiquement, par un
homme qui, au cours de sa longue carrière, avait dû
perpétrer beaucoup de besognes du même genre, et qui
prenait plaisir non pas tant à l’acte lui-même qu’à la
perfection qu’il mettait à l’accomplir. C’était en
quelque sorte « fignolé ». Rien n’était laissé à
l’imprévu, et il ne restait plus aux trois complices qu’à
s’en aller paisiblement.
C’est ce qu’ils firent, après avoir, derrière eux,
tourné la clef dans la serrure. Ils avaient remonté le
mécanisme. Inévitablement, l’œuvre diabolique
s’accomplirait. La baraque flamberait comme un
copeau de bois sec, et Arlette disparaîtrait sans qu’il
soit jamais possible d’identifier les quelques vestiges
calcinés qu’on retrouverait parmi les cendres. Pourrait-
on même soupçonner qu’il y avait eu incendie
volontaire ?
La mèche brûlait. D’Enneris estima que la
catastrophe se produirait entre la douzième et la
quinzième minute.
Lui, dès la première seconde, il avait commencé le
travail pénible de sa libération, se contractait,
s’amincissait, gonflait ses muscles. Mais les nœuds
étaient confectionnés de telle façon que tout effort les
resserrait davantage et enfonçait les liens dans la chair.
Malgré son extraordinaire habileté, malgré tous les
169
exercices de ce genre qu’il avait accomplis en prévision
de pareilles circonstances, il ne comptait pas aboutir à
temps. Sauf un miracle impossible l’explosion aurait
lieu.
Il était au supplice. Désespéré d’être pris
stupidement au piège et de ne pouvoir rien faire,
désespéré de savoir la malheureuse Arlette au bord de
l’abîme, il enrageait aussi de ne rien comprendre à
l’horrible aventure. La liaison entre Antoine Fagerault
et les trois complices comptait, pour tant de raisons
formelles, au nombre de ces vérités qu’on n’a pas le
droit de discuter. Mais pourquoi Fagerault, chef de la
bande, et dont le vieillard ne pouvait être que l’agent
d’exécution, pourquoi Fagerault avait-il ordonné cet
abominable assassinat ? Ses plans, qui semblaient
jusqu’ici établis sur la conquête amoureuse de la jeune
fille, étaient-ils changés au point de comporter sa mort ?
La mèche brûlait. Le petit serpent de feu cheminait
vers le but, selon la ligne impitoyable dont rien ne le
ferait dévier. Là-haut, Arlette, évanouie, impuissante en
tout cas, était condamnée. Elle ne se réveillerait qu’aux
premières flammes.
« Encore sept minutes, encore six minutes... »,
pensait d’Enneris avec épouvante.
À peine s’il avait réussi à relâcher un peu ses liens.
Cependant son bâillon tomba. Il aurait pu crier. Il aurait
170
pu appeler Arlette et lui dire toute la douceur des
sentiments qui le portaient vers elle, tout ce qu’il y avait
de frais et de spontané dans cet amour qu’il ignorait et
dont il n’avait la conscience profonde qu’à l’instant où
tout s’effondrait autour de lui. Mais à quoi bon des
paroles ? À quoi bon, si elle dormait, lui apprendre
l’affreuse menace et la réalité toute proche ?
Et puis non, il ne voulait pas perdre confiance. Des
miracles se produisent quand il le faut. Que de fois déjà,
traqué de toutes parts, inerte, condamné sans rémission,
avait-il été secouru par quelque hasard prodigieux ! Or
trois minutes restaient. Peut-être les mesures prises par
le vieillard se révéleraient-elles insuffisantes ? Peut-être
la mèche s’éteindrait-elle en montant le long de ce
bidon de métal auquel déjà elle touchait.
De toutes ses forces, il se raidit contre les nœuds qui
le torturaient. Après tout, elle était là, sa ressource
dernière, dans la vigueur surhumaine de ses bras et de
son thorax. Les cordes n’allaient-elles pas éclater ? Le
miracle ne viendrait-il pas de lui-même, d’Enneris ? Il
vint d’un autre côté, et d’un autre côté que Jean ne
pouvait certes pas prévoir. Des pas précipités retentirent
soudain dans l’allée, et une voix proféra :
« Arlette ! Arlette ! »
L’intonation était celle de quelqu’un qui arrive au
secours, et qui donne du courage en annonçant la
171
délivrance immédiate. La porte fut ébranlée. Comme on
ne pouvait pas l’ouvrir, on la frappa à coups de pied, à
coups de poing. Une planche s’abattit, laissant un
orifice par où passer la main à hauteur de la serrure.
D’Enneris, voyant un bras qui s’agitait, cria :
« Inutile ! Poussez ! La serrure ne tient pas ! Hâtez-
vous ! »
De fait, la serrure sauta. La porte fut à moitié
démolie. Quelqu’un fit irruption dans l’atelier. C’était
Antoine Fagerault.
D’un coup d’œil, il vit le péril et bondit sur le bidon
qu’il écarta du pied au moment où la partie enflammée
attaquait le bord supérieur. Il écrasa la flamme sous son
talon, puis, par prudence, dispersa les autres bidons qui
formaient le tas central.
Jean d’Enneris avait redoublé d’efforts pour se
libérer. Il ne voulait pas devoir le fait matériel de sa
libération à Fagerault, et que cet homme se penchât et
fît le geste de couper ses liens. Tout de même, lorsque
Fagerault vint vers lui et murmura : « Ah ! c’est
vous ? » Jean, débarrassé de ses entraves, ne put
s’empêcher de dire :
« Je vous remercie. Quelques secondes de plus et ça
y était.
– Arlette ? demanda l’autre.
172
– En haut !
– Vivante ?
– Oui. »
Ils s’élancèrent tous deux et grimpèrent les marches
extérieures.
« Arlette ! Arlette ! me voici, cria Fagerault. Il n’y a
rien à craindre. »
La porte ne résista pas plus que celle du hangar, et
ils entrèrent dans une mansarde exiguë où la jeune fille
était attachée sur un lit de sangle et bâillonnée.
Ils la délièrent vivement. Elle les regarda tous deux
d’un air égaré, et Fagerault expliqua :
« Nous avons été avertis l’un et l’autre, chacun de
notre côté, et nous nous sommes retrouvés ici... trop
tard pour les prendre au collet, les misérables. Ils ne
vous ont pas fait de mal ? Vous n’avez pas eu trop
peur ? »
Il passait ainsi sous silence l’affreuse tentative de
meurtre et l’œuvre de salut qu’il avait accomplie.
Arlette ne répondit pas. Elle ferma les yeux. Ses
mains frissonnèrent.
Après un instant, ils l’entendirent murmurer :
« Si, j’ai eu peur... Une fois encore cette attaque...
173
Qui donc m’en veut ainsi ?...
– On vous a attirée dans ce garage ?
– Une femme... je n’ai vu qu’une femme. Elle m’a
fait monter dans cette pièce, et elle m’a renversée...
Et elle dit, trahissant l’effroi qui, malgré la présence
des deux hommes, la torturait encore :
« La même femme que la première fois... oh ! cela,
j’en suis sûre, la même femme... j’ai reconnu sa façon
d’agir, son étreinte, sa voix... c’était la femme de
l’auto... la femme... la femme... »
Elle se tut, subitement épuisée, et désireuse de
repos. Les deux hommes la laissèrent un instant, et, sur
l’étroit palier qui surmontait, les marches devant la
mansarde, ils se trouvèrent dressés l’un contre l’autre.
Jamais Jean n’avait autant exécré son rival. L’idée
que Fagerault les avait sauvés tous deux, Arlette et lui,
l’exaspérait. Il ressentait la plus violente humiliation.
Antoine Fagerault était le maître des événements qui,
tous, tournaient en sa faveur.
« Elle est plus calme que je ne l’aurais pensé, dit
Fagerault à voix basse. Elle n’a pas eu conscience du
danger couru, et il faut qu’elle l’ignore. »
Il parlait comme s’il eût été déjà en relations
directes avec d’Enneris, et comme s’il admettait que
174
chacun d’eux sût tout ce que l’autre savait. Aucune
affectation de supériorité, qui eût pu rappeler le service
rendu. Il gardait son air de sérénité habituelle et un
visage à demi souriant et sympathique. Rien ne
marquait, du moins chez lui, qu’il y eût lutte entre eux
et rivalité.
Mais Jean, qui contenait mal sa colère, entama tout
de suite le duel, comme il l’eût fait avec un adversaire
déclaré, et, lui pesant fortement sur l’épaule :
« Causons, voulez-vous ? puisque nous en avons
l’occasion.
– Oui, mais tout bas. Le bruit d’une querelle lui
serait funeste, et on croirait vraiment, ce qui m’étonne,
que c’est une querelle que vous cherchez.
– Non, pas de querelle, déclara d’Enneris dont
l’attitude agressive contredisait les paroles. Ce que je
cherche, ce que je veux, c’est une mise au point.
– À propos de quoi ?
– À propos de votre conduite.
– Ma conduite est claire. Je n’ai rien à cacher, et, si
je consens à répondre à vos questions, c’est que mon
affection pour Arlette me rappelle votre amitié pour
elle. Interrogez-moi.
– Oui. D’abord que faisiez-vous dans la boutique du
175
« Trianon » quand je vous y ai rencontré ?
– Vous le savez.
– Je le sais ? Comment ?
– Par moi.
– Par vous ? C’est la première fois que je vous parle.
– Ce n’est pas la première fois que vous m’écoutez
parler.
– Et où donc ?
– À l’hôtel Mélamare, le soir du jour où vous
m’avez poursuivi avec Béchoux. Durant les
confidences de Gilberte de Mélamare, et durant mes
explications, vous étiez tous deux à l’affût derrière la
tapisserie. Celle-ci a bougé quand vous êtes entrés dans
la pièce voisine. »
D’Enneris fut un peu interloqué. Rien ne lui
échappait donc, à cet individu ? Il continua d’un ton
plus âpre :
« Ainsi vous prétendez que votre objectif est le
même que le mien ?
– Les faits le prouvent. Je m’efforce, comme vous,
de découvrir les gens qui ont volé les diamants, les gens
qui persécutent mes amis Mélamare et qui s’acharnent
après Arlette Mazolle.
176
– Et parmi eux se trouve cette marchande à la
toilette ?
– Oui.
– Mais pourquoi, entre elle et vous, ce coup d’œil
d’intelligence qui l’a mise en garde contre moi ?
– C’est vous qui interprétez ce coup d’œil comme
un avertissement. En fait je l’observais.
– Peut-être. Mais elle a fermé sa boutique et elle a
disparu.
– Parce qu’elle s’est défiée de nous tous.
– Et, selon vous, c’est une complice ?
– Oui.
– À ce titre, elle n’est pas étrangère au meurtre du
conseiller municipal Lecourceux ? »
Antoine Fagerault sursauta. On eût dit vraiment
qu’il ignorait ce meurtre.
« Hein ! M. Lecourceux a été tué ?
– Il y a trois heures au plus.
– Trois heures ? M. Lecourceux est mort ? Mais
c’est effrayant !
– Vous le connaissiez très bien, n’est-ce pas ?
– De nom seulement. Mais je savais que nos
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ennemis devaient aller le voir, qu’ils voulaient acheter
ses services, et je n’étais pas rassuré sur leurs
intentions.
– Vous êtes certain que ce sont eux qui ont agi en
l’occurrence ?
– Certain.
– Ils ont donc de l’argent, pour offrir ainsi cinquante
billets de mille ?
– Parbleu ! avec la vente d’un seul diamant !
– Leurs noms ?
– Je les ignore.
– Je vais vous renseigner, du moins en partie, fit
d’Enneris en l’observant. Il y a la sœur de la
revendeuse, une dame Laurence Martin, qui avait loué
la boutique... Il y a un homme très vieux, qui boite.
– C’est cela ! c’est cela ! dit vivement Antoine
Fagerault. Et ce sont ces trois-là que vous avez
retrouvés ici, n’est-ce pas, et qui vous ont attaché ?
– Oui. »
Fagerault s’était assombri. Il murmura :
« Quelle fatalité ! J’ai été prévenu trop tard... sans
quoi je les empoignais.
– La justice s’en chargera. Le brigadier Béchoux les
178
connaît maintenant tous les trois. Ils ne peuvent lui
échapper.
– Tant mieux ! dit Fagerault, ce sont trois bandits
redoutables, et, si on ne les coffre pas, un jour ou
l’autre, ils réussiront à supprimer Arlette. »
Tout ce qu’il disait semblait l’expression profonde
de la vérité. Il n’hésitait jamais à répondre, et il n’y
avait jamais la moindre contradiction entre les
événements et la manière, si naturelle, dont il les
expliquait.
« Quel fourbe ! » pensait d’Enneris, qui s’obstinait à
l’accuser, et qui cependant était troublé par tant de
logique et de franchise.
Au fond de lui, il avait supposé que toute la nouvelle
aventure d’Arlette était combinée entre Antoine
Fagerault et ses trois complices, afin que Fagerault
apparût comme un sauveur aux yeux d’Arlette. Mais, en
ce cas, pourquoi cette mise en scène ? Pourquoi la jeune
fille n’en avait-elle pas été le témoin effaré ? Et
pourquoi même, vis-à-vis d’elle, Fagerault avait-il la
délicatesse de ne pas se targuer de son intervention ?
À brûle-pourpoint, il dit à Fagerault :
« Vous l’aimez ?
– Infiniment, répondit l’autre avec ferveur.
179
– Et Arlette, elle vous aime ?
– Je le crois.
– Qu’est-ce qui vous le fait croire ? »
Fagerault sourit doucement, sans fatuité, et
répondit :
« Parce qu’elle m’a donné la meilleure preuve de
son amour.
– Laquelle ?
– Nous sommes fiancés.
– Hein ? Vous êtes fiancés ? »
Il fallut à d’Enneris un effort prodigieux de volonté
pour prononcer ces mots avec un calme apparent. La
blessure fut profonde. Ses poings se crispèrent.
« Oui, affirma Fagerault, depuis hier soir.
– Mme Mazolle, que j’ai vue tout à l’heure, ne m’en
a pas parlé.
– Elle ne le sait pas. Arlette ne veut pas encore le lui
dire.
– C’est une nouvelle pourtant qui lui sera agréable.
– Oui, mais Arlette désire l’y préparer peu à peu.
– De sorte que tout s’est passé en dehors d’elle ?
– Oui. »
180
D’Enneris se mit à rire nerveusement.
– Et Mme Mazolle qui croyait sa fille incapable de
donner un rendez-vous à un homme ! Quelle
désillusion ! »
Antoine Fagerault prononça avec gravité :
« Nos rendez-vous ont lieu dans un endroit et devant
des personnes qui donneraient toute satisfaction à Mme
Mazolle si elle les connaissait.
– Ah ! Et qui donc ?
– À l’hôtel de Mélamare, et en présence de Gilberte
et de son frère. »
D’Enneris n’en revenait pas. Le comte de Mélamare
protégeait les amours du sieur Fagerault avec Arlette,
Arlette fille naturelle, mannequin, et sœur de deux
mannequins qui avaient mal tourné ! En vertu de quoi
cette indulgence incroyable ?
« Ils sont donc au courant ? dit Jean.
– Oui.
– Et ils approuvent ?
– Entièrement.
– Toutes mes félicitations. De tels appuis sont en
votre faveur. Du reste le comte vous doit beaucoup, et
vous avez été longtemps l’ami de la maison.
181
– Il y a une autre raison, dit Fagerault, qui a renoué
notre intimité.
– Puis-je savoir ?
– Certes. M. et Mme de Mélamare, comme vous le
comprenez, ils ont gardé du drame où ils ont failli
sombrer, l’un et l’autre un souvenir d’horreur. La
malédiction qui pèse sur leur famille depuis un siècle, et
qui semble s’exercer sur elle parce qu’elle habite cet
hôtel, les a conduits à une décision irrévocable.
– Laquelle ? ils ne veulent plus y demeurer ?
– Ils ne veulent même plus conserver l’hôtel
Mélamare. C’est lui qui attire sur eux le malheur. Ils le
vendent.
– Est-ce possible ?
– C’est à peu près fait.
– Ils ont trouvé un acquéreur ?
– Oui.
– Qui donc ?
– Moi.
– Vous ?
– Oui. Arlette et moi, nous avons l’intention d’y
habiter. »
182
9
Les fiançailles d’Arlette
Il était dit qu’Antoine Fagerault serait pour Jean
l’occasion de constantes surprises. Ses relations avec
Arlette, leur mariage inattendu, la sympathie que leur
témoignaient les Mélamare, l’inconcevable achat de
l’hôtel, autant de coups de théâtre, annoncés d’ailleurs
comme des événements les plus normaux de la vie
quotidienne.
Ainsi, durant les jours où d’Enneris s’était
volontairement tenu à l’écart pour juger plus sainement
une situation dont il ne devinait point d’ailleurs la
gravité, l’adversaire avait profité magnifiquement des
délais accordés, et avancé fort loin sa ligne de bataille.
Mais était-ce vraiment un adversaire, et leur rivalité
amoureuse, à tous deux, impliquait-elle réellement la
perspective d’une bataille ? D’Enneris était contraint de
s’avouer qu’il ne possédait aucune preuve certaine, et
qu’il se guidait d’après sa seule intuition.
« À quand la signature du contrat de vente ? dit-il en
183
plaisantant. À quand le mariage ?
– Dans trois ou quatre semaines. »
D’Enneris eût eu de la joie à le saisir à la gorge, cet
intrus qui s’installait dans la vie selon son bon plaisir, et
contrairement à ses volontés à lui, d’Enneris. Mais il
aperçut Arlette qui s’était levée, et qui apparaissait, pâle
encore et toute fiévreuse, vaillante cependant.
« Allons-nous-en, dit-elle. Je ne veux pas rester plus
longtemps. Et je ne veux pas non plus savoir ce qui
s’est passé, et non plus que maman le sache. Plus tard,
vous me raconterez cela.
– Plus tard, oui, fit d’Enneris. Mais en attendant, il
faut que nous vous défendions mieux que nous ne
l’avons fait contre les attaques. Et pour cela, il n’est
qu’un moyen, c’est de nous concerter tous deux, M.
Fagerault et moi. Le voulez-vous, monsieur ? Si nous
nous entendons, Arlette est hors de danger.
– Certes, s’écria Fagerault, et soyez sûr que, pour
ma part, je ne suis pas bien loin de la vérité.
– À nous deux, nous la découvrirons tout entière. Je
vous dirai ce que je sais, et vous ne me cacherez rien de
ce que vous savez.
– Rien. »
D’Enneris lui tendit la main, d’un geste spontané,
184
auquel l’autre riposta par un geste non moins
chaleureux.
« Je vous ai mal jugé, monsieur, fit d’Enneris.
L’homme qu’a choisi Arlette ne peut être indigne
d’elle. »
L’alliance fut conclue. Jamais d’Enneris n’avait
donné une poignée de main où il y eût plus de haine
inassouvie et un tel désir de vengeance, et jamais
cependant adversaire n’avait accueilli ses avances avec
plus de cordialité et de franchise.
Ils redescendirent tous trois devant le garage.
Arlette, trop fatiguée pour marcher, pria Fagerault de
chercher une voiture. Et, tout de suite, profitant de ce
qu’elle était seule avec Jean d’Enneris, elle lui dit :
« J’ai des remords envers vous, mon ami. J’ai fait
beaucoup de choses sans vous en prévenir, et des
choses qui ont dû vous être désagréables.
– Pourquoi désagréables, Arlette ? Vous avez
contribué à sauver M. de Mélamare et sa sœur... n’était-
ce pas mon intention également ? D’autre part, Antoine
Fagerault vous a fait la cour, et vous avez accepté de
vous fiancer à lui. C’est votre droit. »
Elle se tut. La nuit tombait, et d’Enneris voyait à
peine son joli visage. Il demanda :
« Vous êtes heureuse, n’est-ce pas ? »
185
Arlette affirma :
« Je le serais tout à fait si vous me gardiez votre
amitié.
– Ce n’est pas de l’amitié que j’ai pour vous,
Arlette. »
Comme elle ne répondait pas, il insista :
« Vous comprenez bien ce que je veux dire, n’est-ce
pas, Arlette ?
– Je le comprends, murmura-t-elle, mais je ne le
crois pas. »
Et, vivement, d’Enneris se rapprochant, elle reprit :
« Non, non, ne parlons pas davantage.
– Comme vous êtes déconcertante, Arlette ! Je vous
l’ai dit dès les premiers jours. Et j’éprouve encore près
de vous cette impression d’une chose cachée, d’un
secret... un secret qui se mêle à tous ceux qui rendent
cette affaire mystérieuse.
– Je n’ai aucun secret, affirma-t-elle.
– Si, si, et je vous en délivrerai, de même que je
vous délivrerai de vos ennemis. Je les connais tous déjà,
je les vois agir... je les surveille... l’un d’eux surtout,
Arlette, le plus dangereux et le plus fourbe... »
Il fut sur le point d’accuser Fagerault, et dans la
186
pénombre il sentit qu’Arlette attendait ses paroles. Mais
il ne les prononça point, car les preuves lui manquaient.
« Le dénouement est proche, dit-il. Mais je ne dois
pas le brusquer. Suivez votre route, Arlette. Je ne vous
demande qu’une promesse, c’est de me revoir autant
que cela sera nécessaire, et de vous arranger pour que je
sois reçu, comme vous l’êtes, chez M. et Mme
de Mélamare.
– Je vous le promets... »
Fagerault revenait.
« Un mot encore, dit Jean. Vous êtes bien mon
amie ?
– Du plus profond de mon cœur.
– Alors, à bientôt, Arlette. »
Une voiture stationnait au bout de l’allée. Fagerault
et d’Enneris se serrèrent de nouveau la main, et Arlette
partit avec son fiancé.
« Va, mon bonhomme, se dit Jean, pendant qu’ils
s’éloignaient, va. J’en ai maté de plus difficiles que toi,
et je jure Dieu que tu n’épouseras pas la femme que
j’aime, que tu n’habiteras pas l’hôtel Mélamare, et que
tu rendras le corselet de diamants. »
Dix minutes après, Béchoux surprenait d’Enneris
tout pensif, au même endroit. Le brigadier accourait,
187
essoufflé, en compagnie de deux acolytes.
« J’ai un tuyau. De la rue La Fayette, Laurence
Martin a dû venir dans ces parages où elle a loué, il y a
quelque temps, une sorte de remise.
– Tu es prodigieux, Béchoux, fit d’Enneris.
– Pourquoi ?
– Parce que tu finis toujours par arriver au but. Trop
tard, il est vrai... enfin, tu y arrives.
– Que veux-tu dire ?
– Rien. Sinon que tu dois poursuivre ces gens-là
sans répit, Béchoux. C’est par eux que nous serons
renseignés sur leur chef.
– Ils ont donc un chef ?
– Oui, Béchoux, et qui a pour lui une arme terrible.
– Quoi ?
– Une gueule d’honnête homme.
– Antoine Fagerault ? Alors tu soupçonnes donc
toujours ce type-là ?
– Je fais plus que de le soupçonner, Béchoux.
– Eh bien, moi, le brigadier Béchoux, ici présent, je
te déclare que tu te mets le doigt dans l’œil. Je ne me
trompe jamais sur la physionomie des gens.
188
– Même sur la mienne », ricana d’Enneris, en le
quittant.
L’assassinat du conseiller municipal Lecourceux et
les circonstances où il se produisit remuèrent l’opinion
publique. Lorsqu’on sut, par les révélations de
Béchoux, que l’affaire se rattachait à celle du corselet,
que la boutique de la revendeuse à la toilette que l’on
recherchait avait comme locataire en nom la demoiselle
Laurence Martin, et que cette Laurence Martin était
celle-là même à laquelle M. Lecourceux avait donné
audience, tout l’intérêt, un moment assoupi, se réveilla.
On ne parla plus que de Laurence Martin et du vieux
qui boitait, complice et assassin. Les raisons du crime
demeurèrent inexplicables, car il fut impossible de
savoir exactement sur la rédaction de quel rapport
Laurence Martin avait voulu influer par une offre
d’argent. Mais tout cela semblait si bien combiné, et par
des gens si exercés dans la pratique du crime, qu’on ne
douta point que ce fussent les mêmes qui avaient
agencé l’affaire du corselet de diamants, et les mêmes
aussi qui avaient machiné le complot mystérieux contre
M. de Mélamare et sa sœur. Laurence, le vieillard, la
revendeuse, les trois associés redoutables, devinrent
célèbres en quelques jours. Leur arrestation d’ailleurs
paraissait imminente.
D’Enneris revit Arlette chaque jour à l’hôtel
189
Mélamare. Gilberte n’oubliait pas l’audace avec
laquelle Jean l’avait fait évader et le rôle qu’il avait
joué. Il reçut donc, sur la recommandation d’Arlette, le
meilleur accueil auprès d’elle et auprès du comte.
Le frère et la sœur avaient repris confiance dans la
vie, quoique leur résolution de quitter Paris et de vendre
leur hôtel fût définitive. Ils éprouvaient le même besoin
de partir et considéraient comme un devoir de faire au
destin hostile le sacrifice de la vieille maison familiale.
Mais ce qui restait encore de leurs longues
inquiétudes se dissipait au contact de la jeune fille et de
leur ami Fagerault. Arlette apportait dans cette
demeure, pour ainsi dire abandonnée depuis plus d’un
siècle, sa grâce, sa jeunesse, la clarté de ses cheveux
blonds, l’équilibre de sa nature et l’élan de son
enthousiasme. Elle s’était fait aimer, à son insu et tout
naturellement, de Gilberte et du comte, et d’Enneris
comprit pourquoi, dans leur désir de la rendre heureuse,
ils avaient cru concourir à une bonne action en
appuyant les prétentions de Fagerault, de celui qu’ils
considéraient comme leur bienfaiteur.
Quant à lui, Fagerault, très gai, toujours de bonne
humeur, expansif et insouciant, il exerçait sur eux une
influence profonde, qu’Arlette semblait subir au même
point. Il était vraiment le type de l’homme qui n’a pas
d’arrière-pensée et qui s’abandonne à la vie en toute
190
confiance et en toute sécurité.
Aussi avec quelle attention anxieuse d’Enneris
étudiait la jeune fille ! Il y avait entre elle et lui, malgré
leur conversation affectueuse devant le garage de
Levallois, une certaine gêne que Jean n’essayait pas de
combattre. Et, cette gêne, il s’obstinait à croire
qu’Arlette la conservait même en dehors de lui, et
qu’elle ne se laissait pas aller au bonheur naturel d’une
femme qui aime et dont le mariage approche.
On n’eût point dit qu’elle envisageait l’avenir à ce
point de vue, et que cet hôtel de Mélamare, qu’elle
allait habiter, fût sa maison d’épouse. Lorsqu’elle en
parlait avec Fagerault – et c’était tout le sujet de leurs
conversations – ils semblaient aménager le siège social
d’une œuvre philanthropique. C’est qu’en effet l’hôtel
Mélamare, selon les projets d’Arlette, devenait le Foyer
de la « Caisse dotale ». Là se réunirait le conseil
d’administration. Là les protégées d’Arlette auraient
leur salle de lecture. Le rêve d’Arlette, mannequin de
chez Chernitz, se réalisait. Il n’était jamais question des
rêves d’Arlette jeune fille.
Fagerault était le premier à en rire.
« J’épouse une œuvre sociale, disait-il. Je ne suis
pas un mari, mais un commanditaire. »
Un commanditaire ! Ce mot, chez d’Enneris,
191
dominait toutes ses pensées dans leur évolution autour
d’Antoine Fagerault. De si vastes projets, achat d’hôtel
commandite, installations, révélaient une grosse
fortune. D’où venait cette fortune ? Les
renseignements, recueillis par le brigadier Béchoux
auprès du consulat et de la légation argentine,
établissaient qu’effectivement une famille Fagerault
s’était installée à Buenos Aires une vingtaine d’années
auparavant, et que le père et la mère étaient morts au
bout de dix ans. Mais ces gens-là ne possédaient rien, et
l’on avait dû rapatrier leur fils Antoine, un tout jeune
adolescent à cette époque. Comment cet Antoine que,
depuis, les Mélamare avaient connu assez pauvre,
s’était-il, enrichi soudain ? Comment... sinon par le vol
récent des merveilleux diamants de Van Houben ?
L’après-midi et le soir, les deux hommes ne se
quittaient pour ainsi dire pas. Chaque jour ils prenaient
le thé chez les Mélamare. Tous deux pleins d’entrain,
allègres et démonstratifs, ils se prodiguaient les
marques de leur amitié et de leur sympathie, se
tutoyaient à l’occasion et ne tarissaient pas d’éloges
l’un sur l’autre. Mais de quel œil frémissant d’Enneris
épiait son rival !
Et comme il sentait parfois le regard aigu de
Fagerault qui le fouillait jusqu’au fond de l’âme !
De l’affaire, entre eux, il n’était jamais question. Pas
192
un mot de cette collaboration que d’Enneris avait
réclamée et qu’il eût refusée si l’autre l’avait offerte. En
réalité, c’était un duel implacable, avec des assauts
invisibles, des ripostes sournoises, des feintes, et une
égale fureur contenue.
Un matin, d’Enneris avisa, aux environs du square
Laborde, bras dessus bras dessous, Fagerault et Van
Houben qui paraissaient au mieux. Ils suivirent la rue
Laborde et s’arrêtèrent devant une boutique fermée. Du
doigt, Van Houben montra l’enseigne : « Agence
Barnett et Cie ». Ils s’éloignèrent en parlant avec
animation.
« C’est bien cela, se dit Jean, les deux fourbes se
sont acoquinés. Van Houben me trahit et raconte à
Fagerault que d’Enneris n’est autre que l’ex-Barnett. Or
un type de la force de Fagerault ne peut manquer, à bref
délai, d’identifier Barnett et Arsène Lupin. En ce cas il
me dénonce. Qui démolira l’autre, Lupin ou
Fagerault ? »
Cependant Gilberte prenait ses dispositions de
départ. Jeudi le 28 avril (et l’on était au 15), les
Mélamare devaient abandonner leur hôtel. M.
de Mélamare signerait le contrat de vente et Antoine
donnerait un chèque. Arlette préviendrait sa mère, les
bans seraient publiés et le mariage aurait lieu vers le
193
milieu de mai.
Un peu de temps encore s’écoula. Une telle
exécration lançait l’un contre l’autre d’Enneris et
Fagerault que leur camaraderie affectée n’y résistait pas
toujours. Malgré eux les deux hommes se laissaient
aller, par instants, à prendre posture d’adversaires.
Fagerault eut l’audace d’amener Van Houben au thé des
Mélamare, et Van Houben marqua la plus grande
froideur vis-à-vis de Jean. Il parla de diamants et
déclara qu’Antoine Fagerault était sur la piste du
voleur, et il dit cela avec un tel accent de menace que
d’Enneris se demanda si le dessein de Fagerault n’était
pas de le mettre en cause, lui, d’Enneris.
La bataille ne pouvait tarder. D’Enneris, dont les
idées s’appuyaient sur une réalité de plus en plus solide,
en avait fixé la date et l’heure. Mais ne serait-il pas
devancé ? Un fait dramatique se produisit qui lui parut
de mauvais augure à ce sujet.
Il avait pris à sa solde le portier du Mondial Palace
où demeurait Fagerault et il savait par lui, et par
Béchoux, d’ailleurs, dont la surveillance ne se
démentait pas, que Fagerault ne recevait jamais ni
lettres ni visites. Un matin, néanmoins, d’Enneris fut
averti qu’on avait perçu quelques mots d’une
communication téléphonique, très courte, échangée
entre Fagerault et une femme. Rendez-vous était pris
194
pour le soir à onze heures et demie dans le jardin du
Champ-de-Mars, « à la même place que la dernière
fois ».
Le soir, dès onze heures, Jean d’Enneris rôda au
pied de la tour Eiffel et dans les jardins. Il faisait une
nuit sans lune et sans étoiles. Il chercha longtemps et ne
rencontra pas Fagerault. Ce n’est guère avant minuit
qu’il avisa, sur un banc, une masse épaisse qui lui parut
être une femme ployée en deux, la tête presque sur les
genoux.
« Eh ! dites donc, cria Jean, on ne dort pas comme
ça en plein air... Tenez, voilà qu’il pleut. »
La femme ne remuait pas. Il se pencha, sa lampe
électrique à la main, vit une tête sans chapeau, des
cheveux gris et une mante qui traînait sur le sable. Il
souleva la tête qui retomba aussitôt : il avait eu le temps
de reconnaître, toute pâle, de la pâleur d’une morte, la
marchande à la toilette, la sœur de Laurence Martin.
L’endroit se trouvait à l’écart des allées centrales, au
milieu de massifs, mais non loin de l’École militaire.
Or, sur l’avenue, passaient deux agents cyclistes dont il
attira l’attention d’un coup de sifflet, et qu’il appela au
secours.
« C’est bête ce que je fais, se dit-il. À quoi bon
m’occuper de cela ? »
195
Dès que les agents se furent approchés, il leur
expliqua sa découverte. On dévêtit un peu la femme et
l’on aperçut le manche d’un poignard planté au-dessous
de l’épaule. Les mains étaient froides. La mort devait
remonter à trente ou quarante minutes. Le sable, à
l’entour, était piétiné, comme si la victime s’était
débattue. Mais la pluie, qui commençait à tomber
fortement, effaçait les traces.
« Il faudrait une automobile, observa l’un des
agents, et la porter au poste. »
Jean s’offrit.
« Amenez le corps jusqu’à l’avenue. Moi, je reviens
avec une voiture : la station est tout près.
Il se mit à courir. Mais, à la station, au lieu de
monter dans le taxi, il se contenta d’avertir le chauffeur
et de l’envoyer au-devant des agents. Pour lui, il
s’éloigna du côté opposé à vive allure.
« Pas la peine de faire du zèle, se disait-il. On me
demanderait mon nom. Je serais convoqué à
l’instruction. Que de tracas pour un homme paisible !
Mais qui diable a tué cette revendeuse ? Antoine
Fagerault, à qui elle avait donné rendez-vous ?
Laurence Martin qui a voulu se débarrasser de sa sœur ?
Il y a une chose de plus en plus évidente, c’est que la
brouille est entre les complices. Avec cette hypothèse,
196
tout s’explique, la conduite de Fagerault, ses plans,
tout... »
Le lendemain, les journaux de midi relatèrent en
quelques lignes l’assassinat d’une vieille femme dans
les jardins du Champ-de-Mars. Mais, le soir, double
coup de théâtre ! La victime n’était autre que la
marchande à la toilette de la rue Saint-Denis, c’est-à-
dire la complice de Laurence Martin et de son père... Et
dans une de ses poches on avait recueilli un bout de
papier qui portait ce nom tracé d’une écriture grossière
et visiblement déguisée « Ars. Lupin. » En outre les
agents cyclistes racontèrent l’épisode de l’homme
trouvé près du cadavre et qui s’était prudemment
esquivé. Aucun doute : Arsène Lupin se trouvait mêlé à
l’affaire du corselet de diamants !
C’était absurde, et le public ne manqua pas de
réagir. Arsène Lupin ne tuait jamais, et n’importe quel
misérable pouvait avoir inscrit le nom d’Arsène Lupin.
Mais quel avertissement pour Jean d’Enneris ! Combien
le fait d’évoquer la silhouette de Lupin prenait de
signification ! La menace était directe : « Abandonne la
partie. Laisse-moi libre. Sinon je te dénonce, car j’ai en
main toutes les preuves par lesquelles on remonte de
d’Enneris à Barnett et de Barnett à Lupin. »
Mieux que cela, ne suffisait-il pas de prévenir le
brigadier Béchoux... Béchoux, toujours inquiet, qui ne
197
subissait qu’avec impatience l’autorité de d’Enneris et
qui saisirait avidement l’occasion d’une aussi
magnifique revanche ?
Or c’est ce qu’il advint. Sous prétexte de poursuivre
l’enquête relative aux diamants, Antoine Fagerault, de
même qu’il avait introduit Van Houben, amena
Béchoux chez les Mélamare, et l’attitude gauche et
compassée du brigadier avec d’Enneris ne pouvait
laisser place à la moindre hésitation : pour Béchoux,
d’Enneris devenait brusquement Lupin. Seul Lupin
avait pu accomplir les exploits que Béchoux avait vu
Barnett accomplir, et seul Lupin avait pu rouler
Béchoux comme Béchoux avait été roulé ; Béchoux
devait donc sans retard, et d’accord avec ses chefs de la
Préfecture, préparer l’arrestation de Jean d’Enneris.
Ainsi, chaque jour, la situation empirait. Fagerault,
qui avait paru soucieux et désemparé à la suite de
l’aventure du Champ-de-Mars, recouvrait son humeur
habituelle, mais, volontairement ou non, prenait vis-à-
vis de Jean une sorte de désinvolture dont l’arrogance
se déguisait mal. On le sentait triomphant, comme un
homme qui n’a plus qu’à lever le doigt pour que se
déclenche tout le mécanisme de la victoire.
Le samedi qui précéda le contrat de vente, il bloqua
d’Enneris dans un coin et lui dit :
« Eh bien, qu’est-ce que vous pensez de tout cela ?
198
– De tout cela ?
– Oui, de cette intervention de Lupin ?
– Bah ! je suis plutôt sceptique à cet égard.
– Tout de même, il y a des charges contre lui, et il
paraît qu’on le file de près, et que sa capture n’est plus
qu’une question d’heures.
– Sait-on jamais ? Le personnage est malin.
– Si malin qu’il soit, je ne sais pas comment il
pourra s’en tirer.
– Je vous avoue que je ne me tourmente pas pour
lui.
– Moi non plus, remarquez-le. Je parle en spectateur
désintéressé. À sa place...
– À sa place ?...
– Je filerais à l’étranger.
– Ce n’est pas le genre d’Arsène Lupin.
– Alors j’accepterais une transaction. »
D’Enneris s’étonna :
« Avec qui ? et à propos de quoi ?
– Avec le possesseur des diamants.
– Ma foi, fit d’Enneris, en riant, étant donné ce
qu’on sait de Lupin, je crois que les bases de
199
transaction seraient faciles à déterminer.
– Et ces bases ?
– Tout pour moi. Rien pour toi. »
Fagerault sursauta, croyant à une apostrophe directe.
« Hein ? Que dites-vous ?
– Je prête à Lupin une formule de réponse conforme
à ses habitudes. Tout pour Lupin, rien pour les autres. »
Fagerault rit de bon cœur à son tour, et sa
physionomie était si loyale que d’Enneris s’irrita. Rien
ne lui était plus désagréable que l’impression « bon
enfant » qui se dégageait d’Antoine et qui attirait au
jeune homme toutes les sympathies. Et l’anomalie
apparaissait cette fois au moment même où Fagerault se
croyait assez fort pour agir en provocateur. D’Enneris
jugea bon d’engager le fer sans plus tarder, et, passant
subitement du ton de la plaisanterie au ton d’hostilité,
prononça :
« Pas de phrases entre nous. Ou du moins le
minimum. Trois ou quatre suffisent. J’aime Arlette.
Vous aussi. Si vous persistez à l’épouser, je vous
démolis. »
Antoine parut stupéfait de l’algarade. Cependant, il
répliqua, sans se démonter :
« J’aime Arlette et je l’épouserai.
200
– Donc, refus ?
– Refus. Il n’y a aucune raison pour que je subisse
des ordres que vous n’avez, vous, aucun droit à me
donner.
– Soit. Choisissons le jour de la rencontre. La
signature du contrat de vente a lieu mercredi prochain,
n’est-ce pas ?
– Oui, l’après-midi, à six heures et demie.
– J’y serai.
– À quel titre ?
– M. de Mélamare et sa sœur partent le lendemain.
J’irai leur dire adieu.
– Vous serez certainement le bienvenu.
– Donc à mercredi.
– À mercredi. »
Au sortir de cet entretien, d’Enneris ne tergiversa
pas. Restaient quatre jours. À aucun prix, il ne voulait
courir le moindre risque durant cette période. Il fit donc
un « plongeon » dans les ténèbres. On ne le vit plus
nulle part. Deux inspecteurs de la Sûreté déambulèrent
devant son rez-de-chaussée. D’autres surveillèrent la
maison d’Arlette Mazolle, d’autres celle de Régine
Aubry, d’autres la rue qui bordait le jardin des
Mélamare. Aucune trace de Jean d’Enneris.
201
Mais, durant ces quatre jours, caché dans une de ces
retraites bien aménagées qu’il possédait à Paris, ou bien
camouflé comme lui seul savait le faire, avec quelle
fièvre il s’occupa de la bataille finale, concentrant toute
son attention sur les derniers points qui demeuraient
obscurs et agissant ensuite selon le résultat de sa
méditation ! Jamais il n’avait senti plus vivement la
nécessité d’être prêt, et l’obligation, en face d’un
adversaire, d’envisager les pires éventualités.
Deux expéditions nocturnes lui procurèrent certaines
indications qui lui manquaient. Son esprit discernait à
peu près nettement toute la chaîne des faits et toute la
psychologie de l’affaire. Il connaissait ce qu’on appelait
le secret des Mélamare, et dont les Mélamare n’avaient
entraperçu qu’une face. Il savait la raison mystérieuse
qui donnait tant de force aux ennemis du comte et de sa
sœur. Et il voyait clairement le rôle joué par Antoine
Fagerault.
« Ça y est ! s’écria-t-il le mercredi à son réveil. Mais
je dois bien savoir que, lui aussi, il doit se dire : « Ça y
est ! » et que je peux me heurter à des périls que je ne
soupçonne pas. Advienne que pourra ! »
Il déjeuna de bonne heure, puis se promena.
Il réfléchissait encore. Ayant traversé la Seine, il
acheta un journal de midi qui venait de paraître, le
déplia machinalement, et, tout de suite, fut attiré par un
202
titre sensationnel, en tête de colonne. Il s’arrêta et lut
posément :
« Le cercle se rétrécit autour d’Arsène Lupin, et
l’affaire évolue dans le nouveau sens que laissaient
prévoir les derniers événements. On sait qu’un
monsieur de tournure jeune et vêtu avec élégance
cherchait, il y a quelques semaines, des renseignements
sur une marchande à la toilette qu’il tâchait de
retrouver. Cette femme, dont il se procura l’adresse,
n’était autre que la revendeuse de la rue Saint-Denis.
Or, le signalement de ce monsieur correspond
exactement au signalement de l’individu que les agents
cyclistes ont surpris au Champ-de-Mars près du
cadavre, et qui s’est enfui sans avoir depuis donné
signe de vie. À la Préfecture, on est persuadé qu’il
s’agit d’Arsène Lupin. (Voir à la troisième page.) »
Et à la troisième page, en dernière heure, cet
entrefilet signé : « Un lecteur assidu. »
« Le monsieur élégant que l’on poursuit
s’appellerait, selon certaines informations, d’Enneris.
Serait-ce le vicomte Jean d’Enneris, ce navigateur qui,
soi-disant, a fait le tour du monde en canot automobile
et dont on a fêté l’arrivée l’année dernière ? D’autre
part, on est fondé à croire que le célèbre Jim Barnett,
de l’agence Barnett et Cie, ne faisait qu’un avec Arsène
203
Lupin. S’il en est ainsi, nous pouvons espérer que la
trinité Lupin-Barnett-d’Enneris n’échappera pas
longtemps aux recherches, et que nous serons
débarrassés de cet insupportable individu. Pour cela,
ayons confiance dans le brigadier Béchoux. »
D’Enneris replia rageusement le journal. Il ne
doutait pas que les conclusions du « lecteur assidu » ne
provinssent d’Antoine Fagerault, lequel tenait toutes les
ficelles de l’aventure et dirigeait le brigadier Béchoux.
« Voyou ! grinça-t-il. Tu me le paieras... et un bon
prix ! »
Il se sentait mal à l’aise, gêné dans ses mouvements,
et déjà comme traqué. Les passants avaient l’air de
policiers qui le dévisageaient. N’allait-il pas s’enfuir,
comme le lui avait conseillé Fagerault ?
Il hésita, songeant aux trois moyens de fuite qu’il
avait toujours à sa disposition : un avion, une auto, et,
toute proche, sur la Seine, une vieille péniche.
« Non, c’est trop bête, se dit-il. Un type comme moi
ne flanche pas à l’heure de l’action. Ce qui est vexant,
c’est que je vais être obligé, en tout état de cause, de
lâcher mon joli nom de d’Enneris. Dommage ! Il était
allègre et bien français. En outre, me voilà fichu comme
gentleman navigateur ! »
Inconsciemment néanmoins, obéissant à sa nature, il
204
inspectait la rue contiguë au jardin. Personne. Aucun
agent. Il contourna l’hôtel. Rue d’Urfé, rien de suspect
non plus. Et il pensa que Béchoux et Fagerault, ou bien
ne l’avaient pas cru capable d’affronter le danger – et ce
devait être le désir secret de Fagerault – ou bien avaient
pris toutes leurs mesures à l’intérieur de l’hôtel.
Cette idée le cingla. Il ne voulait pas qu’on l’accusât
de lâcheté. Il tâta ses poches, pour être bien sûr qu’il
n’y avait pas laissé, par mégarde, un revolver ou un
couteau, ustensiles qu’il qualifiait de néfastes. Puis il
marcha vers la porte cochère.
Une hésitation suprême : cette façade des communs,
morose et sombre, ressemblait à un mur de prison. Mais
la vision souriante, un peu ingénue, un peu triste,
d’Arlette lui traversa l’esprit. Allait-il livrer la jeune
fille sans la défendre ?
Il plaisanta, en lui-même :
« Non, Lupin, n’essaie pas de te donner le change.
Pour défendre Arlette, tu n’as pas besoin d’entrer dans
la souricière et de risquer ta précieuse liberté. Non. Tu
n’as qu’à faire tenir au comte une toute petite missive
où tu lui révéleras le secret des Mélamare et le rôle
qu’Antoine Fagerault joue là-dedans. Quatre lignes
suffisent. Pas une de plus. Mais, en réalité, rien ne
t’empêchera de sonner à cette porte, pour la raison bien
simple que cela t’amuse. C’est le danger que tu aimes.
205
C’est la lutte que tu cherches. C’est le corps à corps
avec Fagerault que tu veux. Tu succomberas peut-être à
la tâche – car ils sont prêts à te recevoir, les gredins ! –
mais, avant tout, cela te passionne de tenter la belle
aventure et d’affronter l’ennemi sur son terrain, sans
armes, seul, et le sourire aux lèvres... »
Il sonna.
206
10
Le coup de poing
« Bonjour, François, dit-il, en pénétrant dans la cour
d’un pas léger.
– Bonjour, monsieur, fit le vieux domestique.
Monsieur nous a quittés, ces jours-ci...
– Mon Dieu, oui, dit Jean,. qui plaisantait souvent
avec François, et qui pensa que le bonhomme n’était
pas encore prévenu contre lui. Mon Dieu, oui ! Affaires
de famille... héritage d’un oncle de province... un bon
petit million.
– Tous mes compliments, monsieur.
– Bah ! je ne suis pas encore décidé à l’accepter.
– Est-ce possible, monsieur ?
– Mon Dieu, oui, c’est un million de dettes. »
Jean fut content de cette innocente facétie qui lui
prouvait son entière liberté d’esprit. Mais, à cet instant,
il discerna un rideau de tulle qui se rabattit vivement à
l’une des fenêtres de l’hôtel, pas assez vite cependant
207
pour qu’il ne pût reconnaître la face du brigadier
Béchoux, lequel veillait au rez-de-chaussée dans une
pièce à usage de salle d’attente.
« Je vois, dit Jean, que le brigadier est à son poste.
Toujours l’enquête sur les diamants ?
– Toujours, monsieur. Je me suis laissé dire qu’il y
aurait du nouveau sous peu. Le brigadier a posté trois
hommes. »
Jean se réjouit. Trois gaillards choisis parmi les plus
vigoureux... tout un corps de garde... quelle chance ! De
telles précautions rendaient les siennes efficaces. Sans
représentants de l’autorité, son plan s’écroulait.
Il monta les six marches du perron, puis l’escalier.
Dans le salon se trouvaient réunis le comte et sa sœur,
Arlette, Fagerault et Van Houben, venu, également pour
dire adieu. L’atmosphère était paisible, et ils avaient
tous l’air de si bien s’entendre que d’Enneris eut encore
une légère hésitation en pensant que deux ou trois
minutes allaient suffire pour jeter la perturbation au
milieu de ce bon accord.
Gilberte de Mélamare l’accueillit avec affabilité. Le
comte lui tendit gaiement la main. Arlette, qui causait à
l’écart, vint vers lui, tout heureuse de le voir.
Décidément aucune de ces trois personnes ne
connaissait les nouvelles de la dernière heure, n’avait lu
208
le journal du soir qu’il tenait en poche, et ne
soupçonnait l’accusation lancée contre lui et le duel qui
se préparait.
En revanche, la poignée de main de Van Houben fut
glaciale. Évidemment, celui-là savait. Quant à
Fagerault, il ne bougea pas, et, assis entre les deux
fenêtres, continua de feuilleter un album. Il y avait là
tant d’affectation et de défi que Jean d’Enneris brusqua
les choses et qu’il s’écria :
« Le sieur Fagerault est absorbé par son bonheur et
ne me voit même pas... ou ne veut pas me voir... »
Le sieur Fagerault esquissa un geste vague, comme
s’il eût accepté que le duel ne fût pas engagé sur-le-
champ. Mais Jean ne l’entendait point ainsi, et rien ne
pouvait faire qu’il ne prononçât pas les mots prémédités
et n’accomplît pas les gestes voulus. Comme les grands
capitaines, il estimait qu’il faut toujours prendre pour
soi le bénéfice de la surprise et se jeter ainsi à travers
les plans de l’adversaire. L’offensive, c’est la moitié de
la victoire.
Dès qu’il eut donné des explications sur son absence
et qu’il se fut renseigné sur le départ du comte et de sa
sœur, il saisit les deux mains d’Arlette et lui dit :
« Et toi, ma petite Arlette, es-tu heureuse ? mais tout
à fait heureuse, heureuse sans arrière-pensée, et sans
209
regret ? heureuse comme tu mérites de l’être ? »
Ce tutoiement, anormal en un pareil moment,
produisit un effet de stupeur. Chacun comprit que
d’Enneris avait agi dans une intention déterminée et qui
n’avait rien de pacifique.
Fagerault se leva, pâle, touché par la soudaineté de
l’attaque, alors qu’il devait avoir tout combiné pour
attaquer lui-même, et à la minute choisie par lui.
Le comte et Gilberte, choqués, avaient eu un haut-
le-corps. Van Houben exhala un juron. Tous trois
regardaient Arlette avant d’intervenir. Mais la jeune
fille ne semblait pas s’offusquer, elle. Ses yeux
souriants levés vers Jean, elle le regardait comme un
ami à qui l’on accorde des privilèges particuliers.
« Je suis heureuse, dit-elle. Tous mes projets vont
être exécutés, et, grâce à cela, beaucoup de mes
camarades se marieront selon leur inclination. »
Mais d’Enneris n’avait pas ouvert les hostilités pour
se contenter de cette tranquille affirmation. Il insista :
« Il ne s’agit pas de tes camarades, petite Arlette,
mais de toi, et de ton droit personnel à te marier selon
ton cœur. Est-ce bien le cas, Arlette ? »
Elle rougit et ne répondit point.
Le comte s’écria :
210
« Je suis vraiment étonné de cette question. Ce sont
là des choses qui ne concernent qu’Antoine et sa
fiancée.
– Et il est inconcevable... commença Van Houben.
– Il est encore plus inconcevable, interrompit
d’Enneris avec douceur, que notre chère Arlette se
sacrifie à ses idées généreuses et se marie sans amour.
Car telle est bien la situation, et il faut que vous la
connaissiez, monsieur de Mélamare, puisqu’il en est
encore temps : Arlette n’aime pas Antoine Fagerault.
Elle n’a même pour lui qu’une sympathie médiocre,
n’est-ce pas, Arlette ? »
Arlette baissa la tête, sans protester. Le comte, les
bras croisés, suffoquait d’indignation. Comment se
pouvait-il que d’Enneris, si correct et si réservé, fît
preuve d’une telle grossièreté ?
Mais Antoine Fagerault s’était avancé jusqu’à Jean
d’Enneris, il avait perdu son expression insouciante et
bon enfant, et, par un effet singulier, sous l’action de la
colère, et peut-être aussi d’une peur confuse, il prenait
un air d’une méchanceté imprévue.
« De quoi vous mêlez-vous ?
– De ce qui me regarde.
– Les sentiments d’Arlette envers moi vous
regardent ?
211
– Certes, puisque son bonheur est en jeu.
– Et, selon vous, elle ne m’aime pas ?
– Fichtre non !
– Et votre intention ?...
– Est d’empêcher ce mariage. »
Antoine tressauta.
« Ah ! vous vous permettez... Eh bien, puisqu’il en
est ainsi, je riposte, moi ! et sans ménagement ! vous
allez voir ça... »
Résolument il arracha le journal qui sortait de la
poche de d’Enneris, le déplia sous les yeux du comte et
s’exclama :
« Tenez, cher ami, lisez cela, et vous verrez ce que
c’est que ce monsieur. Lisez surtout l’article de la
troisième page... L’accusation est nette... »
Et, emporté par un élan furieux qui contrastait avec
sa nonchalance habituelle, il lut lui-même, d’un trait,
les réflexions implacables du « lecteur assidu ».
Le comte et sa sœur écoutaient, confondus. Arlette
fixait des yeux éplorés sur Jean d’Enneris.
Celui-ci ne bronchait pas. Il jeta simplement, entre
deux phrases :
« Pas besoin de lire, Antoine. Pourquoi ne récites-tu
212
pas par cœur, puisque c’est toi qui as composé ce joli
réquisitoire ? »
Fagerault achevait d’un ton de déclamation, et le
doigt tendu vers Jean :
« ... on est fondé à croire que le célèbre Jim Barnett,
de l’agence Barnett et Cie, ne faisait qu’un avec Arsène
Lupin. S’il en est ainsi, nous pouvons espérer que la
trinité Lupin-Barnett-d’Enneris n’échappera pas
longtemps aux recherches, et que nous serons
débarrassés de cet insupportable individu. Pour cela,
ayons confiance dans le brigadier Béchoux. »
Le silence fut solennel. L’accusation frappait
d’horreur le comte et Gilberte. Jean souriait.
« Appelle-le donc, ton brigadier Béchoux. Car il
faut que vous sachiez, monsieur de Mélamare, que le
sieur Antoine a introduit ici Béchoux et ses alguazils,
uniquement pour moi. J’avais annoncé ma visite, et l’on
me sait fidèle à ma parole. Entre donc, mon vieux
Béchoux. Tu es là qui t’agites derrière la tapisserie,
ainsi que Polonius. C’est indigne d’un policier de ta
valeur. »
La tapisserie fut écartée. Béchoux entra, le visage
résolu, mais avec l’aspect d’un homme qui n’usera de
sa toute-puissance qu’au moment où il le jugera à
propos.
213
Van Houben, qui haletait d’impatience, se précipita
vers lui.
« Relevez le défi, Béchoux ! Arrêtez-le. C’est le
voleur des diamants. Il faut qu’il rende gorge. Après
tout, vous êtes le maître ici ! »
M. de Mélamare s’interposa.
« Un instant. Je désire que tout se passe chez moi
dans le calme et dans l’ordre. »
Et, s’adressant à d’Enneris :
« Qui êtes-vous, monsieur ? Je ne vous demande pas
de rétorquer les accusations de cet article, mais de me
dire loyalement si je dois encore vous considérer
comme le vicomte Jean d’Enneris...
– Ou comme le cambrioleur Arsène Lupin »,
interrompit d’Enneris, en riant.
Il se tourna vers la jeune fille.
« Assieds-toi, ma petite Arlette. Tu es tout émue. Il
ne faut pas. Assieds-toi. Et quoi qu’il advienne, sois
sûre que tout finira bien, puisque c’est pour toi que je
travaille. »
Et, revenant au comte, il lui dit :
« Je ne répondrai pas à votre question, monsieur de
Mélamare, pour ce motif qu’il ne s’agit pas de savoir
qui je suis, mais de savoir ce que c’est qu’Antoine
214
Fagerault ici présent. »
Le comte retint Fagerault qui voulait s’élancer, fit
taire Van Houben qui parlait de ses diamants, et Jean
continua :
« Si je suis venu ici, sans que rien m’y obligeât,
ayant en poche ce journal dont j’avais lu l’article, et
sachant que Béchoux, stimulé par Fagerault, m’y
attendait avec un mandat, c’est que le danger couru par
moi me semblait beaucoup moins grand que le danger
couru par notre chère Arlette... et couru par vous
également et par Mme de Mélamare. Ce que je suis,
c’est une affaire entre Béchoux et moi. Nous la
réglerons à part. Ce qu’est Antoine Fagerault, voilà le
problème urgent qu’il faut résoudre. »
Cette fois, M. de Mélamare ne put contenir
Fagerault, lequel, tout pantelant, vociférait :
« Qui suis-je alors ? Réponds donc ! Ose répondre !
Qui suis-je, selon toi ! »
Jean prononça, comme s’il commençait une
énumération sur le bout de chacun de ses doigts :
« Tu es le voleur du corselet...
– Tu mens ! interrompit Antoine. Moi, le voleur du
corselet ! »
Jean continua avec flegme :
215
« Tu es l’homme qui a enlevé Régine Aubry et
Arlette Mazolle.
– Tu mens !
– L’homme qui a dérobé les objets du salon.
– Tu mens !
– Le complice de la revendeuse qui est morte dans
le jardin du Champ-de-Mars.
– Tu mens !
– Le complice de Laurence Martin et de son père.
– Tu mens !
– Enfin, tu es l’héritier de cette race implacable qui,
depuis trois quarts de siècle, persécute la famille de
Mélamare. »
Antoine tremblait de rage. À chacune des
accusations, il haussait le ton.
« Tu mens ! tu mens ! tu mens ! »
Et, lorsque d’Enneris eut fini, il se planta tout contre
lui, le geste menaçant, et balbutia d’une voix âpre :
« Tu mens !... Tu dis des choses au hasard... parce
que tu aimes Arlette et que tu crèves de jalousie... Ta
haine vient de là, et aussi de ce que je vois clair dans
ton jeu depuis le début. Tu as peur. Oui, tu as peur,
parce que tu devines que j’ai des preuves..., toutes les
216
preuves possibles... (il frappait son veston à l’endroit du
portefeuille), toutes les preuves que Barnett et
d’Enneris, c’est Arsène Lupin... Oui, Arsène Lupin !...
Arsène Lupin ! »
Hors de lui, comme exaspéré par ce nom d’Arsène
Lupin, il criait de plus en plus fort, et sa main se crispait
à l’épaule de d’Enneris.
Celui-ci, qui ne reculait pas d’une semelle, lui dit
gentiment :
« Tu nous casses les oreilles, Antoine. Ça ne peut
pas durer comme ça. »
Il fit une pause. L’autre ne cessait pas de hurler.
« Tant pis pour toi, dit Jean. Je t’avertis pour la
dernière fois : baisse le ton. Sans quoi, il va t’arriver
quelque chose de fort désagréable. Tu persistes ?
Allons, tu l’auras bien voulu, et je te prie de remarquer
que j’y ai mis toute la patience nécessaire.
Attention !... »
Ils étaient si près l’un de l’autre que leurs torses se
heurtaient presque. Entre eux le poing de d’Enneris se
fraya un chemin avec la vitesse d’un projectile et s’en
vint frapper Fagerault à l’extrémité du menton.
Fagerault vacilla, plia les jambes ainsi qu’une bête
blessée, toucha du genou et s’étendit tout de son long.
217
Dans le tumulte, parmi des clameurs de révolte, le
comte et Van Houben voulurent s’emparer de Jean,
tandis que Gilberte et Arlette cherchaient à soigner
Antoine. De ses deux bras tendus, d’Enneris les écarta
tous les quatre, et, les tenant à distance, interpella
Béchoux d’une voix pressante :
« Aide-moi, Béchoux. Allons, mon vieux camarade
de bataille, un coup de main. Tu sais bien, toi qui m’as
vu souvent à l’œuvre, que je n’agis pas à l’aveuglette, et
que je dois avoir des raisons graves pour casser les
vitres. Ma cause est la tienne, dans cette affaire. Aide-
moi, Béchoux. »
Impassible, le brigadier avait assisté à la scène,
comme un arbitre qui juge les coups. et qui ne prend de
décision qu’en connaissance de cause. Les événements
se présentaient de telle façon qu’il ne pouvait manquer,
d’un côté comme de l’autre, d’y trouver son bénéfice, et
que le duel à mort qui venait de s’engager lui livrerait
les deux combattants pieds et poings liés. Aussi les
appels au vieux camarade de bataille le laissèrent
complètement insensible. Béchoux était bien décidé à
se conduire en réaliste.
Il dit à d’Enneris :
« Tu sais que j’ai trois hommes en bas ?
– Je sais, et je compte sur toi pour les utiliser contre
218
toute cette bande de fripouilles.
– Et contre toi peut-être, ricana Béchoux.
– Si le cœur t’en dit. Tu as tous les atouts en main
aujourd’hui. Joue ta partie sans pitié. C’est ton droit et
ton devoir. »
Béchoux prononça, comme s’il obéissait à ses
réflexions, alors qu’il subissait la volonté de d’Enneris :
« Monsieur le comte de Mélamare, dans l’intérêt de
la justice, je vous prie de patienter. Si les accusations
lancées contre Antoine Fagerault sont fausses, nous ne
tarderons pas à le savoir. En tout cas, je prends l’entière
responsabilité de ce qui arrivera. »
C’était laisser à d’Enneris toute latitude. Il en profita
aussitôt pour accomplir l’acte le plus ahurissant que
l’on pût concevoir. Il tira de sa poche un petit flacon
rempli d’un liquide brunâtre et en versa la moitié sur
une compresse toute préparée. Une odeur de
chloroforme se dégagea. D’Enneris appuya ce masque
sur le visage d’Antoine Fagerault et l’y attacha par un
cordon passé autour de la tête.
La chose était si extravagante, en opposition si forte
avec ce que le comte pouvait permettre, qu’il fallut un
nouvel effort de Béchoux pour apaiser M. de Mélamare
et sa sœur. Arlette demeurait interdite, ne sachant que
penser et les larmes aux yeux. Van Houben tempêtait.
219
Cependant Béchoux, qui ne pouvait plus reculer,
insista. :
« Monsieur le comte, je connais l’individu. Je vous
affirme que nous devons attendre. »
Et Jean, s’étant relevé, s’approcha de M.
de Mélamare et lui dit :
« Je m’excuse sincèrement, monsieur, et je vous
supplie de croire qu’il n’y a là, de ma part, ni caprice ni
brutalité inutile. La vérité doit être découverte souvent
par des moyens spéciaux. Or, cette vérité, c’est tout
simplement le secret des machinations qui ont fait tant
de mal à votre famille et à vous-même... Vous
entendez, monsieur... le secret des Mélamare... Je le
connais. Il ne tient qu’à vous de le connaître et de
détruire le maléfice. Ne m’accorderez-vous pas les
vingt minutes de confiance dont j’ai besoin ? Vingt
minutes, pas davantage. »
D’Enneris n’attendit même pas la réponse de M.
de Mélamare. Son offre était de celles qu’on ne refuse
pas. Il se tourna vers Van Houben, et d’un ton plus sec :
« Toi, tu m’as trahi. Soit. Passons là-dessus.
Aujourd’hui, veux-tu les diamants que cet homme t’as
volés ? Si oui, cesse de grogner. Il te les rendra. »
Restait le brigadier Béchoux. D’Enneris lui dit :
« À ton tour, Béchoux. Voici ta part de butin. Je
220
t’offre d’abord la vérité, cette vérité que tous les gens
de la Préfecture cherchent vainement autour de toi, et
que tu leur serviras toute chaude. Je t’offre ensuite
Antoine Fagerault, que je te livrerai comme un cadavre,
s’il ne marche pas droit. Et, en fin de compte, je t’offre
les deux complices, Laurence Martin et son père. Il est
quatre heures. À six heures exactement, tu les auras. Ça
te va ?
– Oui.
– Donc, nous sommes d’accord. Seulement...
– Seulement ?
– Marche avec moi jusqu’au bout. Si, à sept heures
du soir, je n’ai pas tenu toutes mes promesses, c’est-à-
dire si je n’ai pas révélé le secret des Mélamare, éclairci
toute l’affaire et livré les coupables, je jure sur
l’honneur que je tendrai mon poignet au cabriolet de fer
et que je t’aiderai à savoir qui je suis, d’Enneris, Jim
Barnett, ou Arsène Lupin. En attendant, je suis
l’homme qui a les moyens de dénouer la situation
tragique où tout le monde s’agite. Béchoux, tu as un
véhicule quelconque de la Préfecture, aux environs ?
– Tout près d’ici.
– Envoie-le chercher. Et toi, Van Houben, ton auto ?
– J’ai dit à mon chauffeur d’être là à quatre heures.
221
– Combien de places ?
– Cinq.
– Ton chauffeur est inutile. Qu’il s’en aille. Tu nous
conduiras toi-même. »
Il revint vers Antoine Fagerault, l’examina et
l’ausculta. Le cœur fonctionnait bien. La respiration
était régulière, la physionomie normale. Il consolida le
masque, et conclut :
« Il se réveillera dans vingt minutes. Juste le temps
qu’il me faut.
– Pour faire quoi ? interrogea Béchoux.
– Pour arriver où nous devons arriver.
– C’est-à-dire ?
– Tu le verras. Allons. »
Personne ne protestait plus. L’autorité de d’Enneris
pesait sur tous. Mais, plus encore, ils subissaient peut-
être l’action formidable qu’exerçait la personnalité
d’Arsène Lupin. Le passé fabuleux de l’aventurier, ses
exploits prodigieux s’ajoutaient au prestige qui émanait
de d’Enneris lui-même. Confondus l’un dans l’autre, ils
devenaient une puissance que l’on considérait comme
capable de tous les miracles.
Arlette regardait de ses yeux agrandis l’étrange
personnage.
222
Le comte et sa sœur palpitaient d’un espoir fou.
« Mon cher d’Enneris, dit Van Houben, soudain
retourné, je n’ai jamais changé d’opinion : vous seul
pouvez me rendre ce qui m’a été volé. »
Une voiture venait d’entrer dans la cour. On y
installa Fagerault. Les trois agents prirent place autour
de lui, et Béchoux leur dit, à voix basse :
« Ouvrez l’œil... pas tant sur celui-là que sur
d’Enneris, quand le moment sera venu... On le tient, on
ne le lâchera pas, hein ? »
Puis Béchoux rejoignit d’Enneris. M. de Mélamare
avait téléphoné pour contremander le notaire. Gilberte
avait mis un manteau et un chapeau. Ils montèrent avec
Arlette dans l’auto de Van Houben.
« Traverse la Seine au bout des Tuileries, ordonna
Jean, et file à droite par la rue de Rivoli. »
On se taisait. Avec quelle passion anxieuse Gilberte
et Adrien de Mélamare attendaient les événements !
Pourquoi cette course en auto ? Vers quoi allait-on ?
Comment la vérité se traduirait-elle ?
D’Enneris murmura, d’un ton assourdi, en ayant
l’air de se parler à soi-même plutôt que de renseigner
ceux qui l’écoutaient :
223
« Le secret des Mélamare ! combien j’y ai réfléchi !
Dès le début, dès l’enlèvement de Régine et d’Arlette,
j’ai eu l’intuition qu’on se trouvait en face d’un de ces
problèmes où le présent ne s’explique que par un passé
déjà lointain... Et ces problèmes, tant de fois ils m’ont
captivé ! et tant de fois je les ai résolus ! Un point me
parut tout de suite hors de discussion : M. et Mme
de Mélamare ne pouvaient être coupables. Dès lors
devait-on croire que d’autres gens utilisaient leur hôtel
pour l’exécution de leurs desseins ? Ce fut la thèse
d’Antoine Fagerault. Mais l’intérêt de Fagerault était
que l’on crût cela et que la justice s’égarât dans cette
direction. Et, d’autre part, pouvait-on admettre
qu’Arlette et que Régine eussent été amenées dans ce
salon sans attirer l’attention de M. et de Mme
de Mélamare, de François et de sa femme ? »
Il se tut un moment. Adrien de Mélamare, penché
sur lui, le visage crispé, chuchota :
« Parlez... Parlez... je vous en supplie. »
Il répondit lentement :
« Non... ce n’est pas par paroles que vous devez
apprendre la vérité... Ne me pressez pas... »
Et il continuait :
« Elle est si simple, cependant ! Je me demande
comment elle ne s’est jamais présentée à l’esprit de
224
ceux qui l’ont cherchée, ainsi qu’une ombre fuyante.
Pour moi, l’étincelle a résulté du choc des quelques
faits que j’ai rappelés. Ajoutons, si vous voulez, ces
vols bizarres dont vous avez été victime, cette
disparition de menus objets sans importance, qui
semble inexplicable, et qui a une telle signification !
Car enfin, si l’on a volé des objets sans valeur réelle,
c’est qu’ils ont une valeur spéciale pour ceux qui les
volent ! »
Il se tut de nouveau. Le comte eut un accès
d’impatience. À l’instant de savoir, il était torturé par le
besoin effréné de savoir tout de suite. Gilberte aussi
souffrait vivement. D’Enneris leur dit :
« Je vous en prie... Les Mélamare ont attendu plus
d’un siècle. Qu’ils attendent encore quelques minutes !
Rien au monde ne peut plus s’interposer entre eux et la
vérité qui les affranchira. »
Il se tourna vers Béchoux et plaisanta :
« Tu commences à comprendre, hein, mon vieux
Béchoux ? ou du moins à entrevoir une toute petite
lueur ? Non, ça n’y est pas encore ? Dommage... C’est
un bien beau secret, original, savoureux, impénétrable,
clair comme du cristal et obscur comme la nuit. Mais,
n’est-ce pas ? les plus beaux secrets, c’est comme l’œuf
de Christophe Colomb... il faut y penser. Tourne à
gauche, Van Houben. Nous approchons. »
225
On tourna par des rues étroites, irrégulières et
enchevêtrées. Tout un vieux quartier de commerce et de
petite industrie, avec des entrepôts et des ateliers établis
dans de vieilles bâtisses. De temps à autre, on
apercevait un balcon de fer forgé, de hautes fenêtres, et,
par les portes grandes ouvertes, de larges escaliers à
rampe de chêne.
« Ralentis, Van Houben. Bien... Et puis arrête-toi
tout doucement le long du trottoir de droite. Encore
quelques mètres. Nous sommes arrivés. »
Il descendit, aida Gilberte et Arlette à descendre.
L’auto des policiers vint se ranger derrière celle de
Van Houben.
« Qu’ils ne bougent pas encore, dit Jean à Béchoux,
et assure-toi qu’Antoine dort toujours. Tu le feras
transporter dans deux ou trois minutes. »
On se trouvait alors dans une rue sombre, orientée
de l’ouest vers l’est, et bordée à gauche d’immeubles
qui servaient de dépôt à des fabriques de pâtes et de
conserves alimentaires. À droite, quatre petites maisons
s’alignaient, toutes égales et semblables, pauvres
d’aspect, et dont les fenêtres sans rideaux, et aux
carreaux sales, ne donnaient pas l’impression qu’il y eût
des habitants. Une porte basse se dessinait dans le
vantail d’une porte cochère à deux battants, jadis verts
226
mais absolument délavés, et où traînaient encore des
lambeaux d’affiches électorales.
Le comte et Gilberte regardaient, indécis et
soucieux. Qu’allait-on faire là ? Qui venait-on y
retrouver ? Comment concevoir que le mot de l’énigme
pût être en cet endroit précis et derrière cette porte où il
semblait que personne ne passât jamais ?
D’Enneris tira de sa poche une clef fine, longue,
brillante, de travail moderne, et qu’il introduisit dans
une fente placée à hauteur d’un verrou de sûreté.
Il observa ses compagnons et sourit. Ils étaient, tous
quatre, pâles et contractés. Vraiment leur vie était
suspendue aux moindres gestes de l’homme qui les
dominait. Sans raison légitime, ils attendaient quelque
chose d’extraordinaire, ne pouvaient concevoir qu’il en
fût ainsi, mais se soumettaient à l’inévitable parce
qu’Arsène Lupin tenait le rideau qui leur cachait encore
le paysage inconnu.
Alors il tourna la clef, et, s’effaçant devant eux,
d’un coup les fit entrer.
Gilberte poussa un cri de stupeur et s’appuya sur son
frère. Celui-ci chancela.
Jean d’Enneris dut les soutenir.
227
11
La Valnéry, fille galante
Miracle incompréhensible ! Dix minutes après avoir
quitté la cour d’honneur de l’hôtel Mélamare, on se
retrouvait dans la cour d’honneur de l’hôtel Mélamare.
Et cependant on avait traversé la Seine, et on ne l’avait
traversée qu’une fois ! Et cependant on n’avait pas
bouclé un circuit qui eût permis de retourner au point de
départ. Et cependant, après avoir franchi une distance
d’environ trois kilomètres depuis la rue d’Urfé (trois
kilomètres, c’est-à-dire à peu près la longueur du Paris
d’autrefois entre les Invalides et la place des Vosges),
on pénétrait dans la cour d’honneur de l’hôtel
Mélamare.
Oui, un miracle ! Il fallait un effort de logique et de
raison pour dédoubler les deux visions et pour que
l’esprit s’installât tour à tour dans deux endroits
différents. Le coup d’œil initial et la pensée instinctive
ne faisaient des deux spectacles qu’un seul, qui était à
la fois là-bas et ici, près des Invalides et près de la place
des Vosges.
228
Et cela provenait de ce fait qu’il n’y avait point
seulement identité des choses, analogie absolue des
lignes et des couleurs, similitude des deux façades
d’hôtel qui s’élevaient au fond des deux cours
d’honneur, mais qu’il y avait surtout ce que le temps
avait créé, une même atmosphère, une même âme qui
flottait entre les murs d’un rectangle étroitement limité,
baigné par l’air un peu humide d’un fleuve proche.
C’étaient évidemment les mêmes pierres de taille,
apportées de la même carrière et sciées aux mêmes
dimensions, mais elles avaient, en outre, reçu des
années la même patine. Et les intempéries avaient
donné aux mêmes pavés, dans le sillon d’herbe qui les
encadrait par places, le même aspect séculaire, et aux
toitures que l’on apercevait les mêmes teintes verdâtres.
Gilberte murmura, toute défaillante :
« Mon Dieu ! Est-ce possible ! »
Et l’histoire de sa famille opprimée apparaissait aux
yeux d’Adrien de Mélamare.
D’Enneris les entraîna vers le perron.
« Ma petite Arlette, dit Jean, rappelle-toi ton émoi le
jour où je vous ai tous conduits dans la cour des
Mélamare. Tout de suite, Régine et toi, vous
reconnaissiez les six marches du perron que l’on vous
avait fait monter. Or voici quelle était cette cour, et
229
voici le véritable perron.
– C’est le même », dit Arlette.
À n’en pouvoir douter, c’était le même perron, vers
lequel ils marchaient, le perron de la rue d’Urfé,
composé des six mêmes degrés et surmonté de la même
marquise à vitres dépareillées. Et ce fut, lorsqu’ils
eurent pénétré dans la demeure mystérieuse, le même
vestibule aux dalles de même provenance et de même
disposition.
« Les pas y font le même bruit », observa le comte
dont la voix résonna de la façon même qu’elle résonnait
là-bas, lorsqu’il entrait chez lui.
Il eût voulu voir les autres pièces du rez-de-
chaussée. D’Enneris, pressé par l’heure, ne le permit
pas et leur fit monter les vingt-cinq marches de
l’escalier qu’ornait un même tapis et que bordait la
même rampe de fer ouvragé. Le palier... trois portes en
face, comme là-bas... puis le salon...
Et leur trouble fut aussi grand que dans la cour
d’honneur. C’était plus encore que de l’atmosphère
identique accumulée au creux d’une pièce, c’était
l’identité absolue des meubles et des bibelots, la même
usure des étoffes, la même nuance des tapisseries, les
mêmes dessins du parquet, le même lustre, les mêmes
girandoles, les mêmes entrées de commode, les mêmes
230
bobèches, la même moitié de cordon de sonnette.
« C’est bien ici, Arlette, qu’on a voulu t’enfermer,
hein ? dit Jean. Comment ne te serais-tu pas trompée ?
– C’est ici aussi bien que là-bas, répondit-elle.
– C’est ici, Arlette. Voici la cheminée que tu as
escaladée, la bibliothèque où tu t’es couchée. Viens voir
la fenêtre par où tu t’es échappée. »
À travers cette fenêtre, il lui montra le jardin planté
d’arbustes et bordé de hautes murailles qui le
dissimulaient aux voisins. À l’extrémité, se dressait le
pavillon abandonné, et courait le mur plus bas que
perçait la petite porte de service qu’Arlette avait pu
ouvrir.
« Béchoux, ordonna d’Enneris, amène-nous
Fagerault ici. Il est préférable que ton auto vienne
jusqu’au perron et que tes agents attendent ensuite.
Nous aurons besoin d’eux. »
Béchoux se hâta. Le bruit de la porte cochère
retentit selon le même grondement qu’à la rue d’Urfé.
L’auto résonna de la même manière.
En montant, Béchoux dit vivement à l’un de ses
hommes :
« Tu installeras tes deux camarades en bas, dans le
vestibule, et tu fileras jusqu’à la Préfecture où tu
231
demanderas pour moi trois agents de secours. Service
urgent. Tu les amèneras et tu les feras asseoir sur les
premières marches de l’escalier du sous-sol dont la
porte est là. Nous n’aurons peut-être pas besoin d’eux.
Mais la précaution est utile. Et surtout pas un mot
d’explication à la Préfecture. Gardons pour nous tout le
bénéfice du coup de filet. Compris ? »
On déposa Antoine Fagerault sur un fauteuil.
D’Enneris referma la porte.
Le délai de vingt minutes qu’il avait demandé ne
devait pas être dépassé de beaucoup à ce moment. Et de
fait, Antoine commençait à s’agiter. D’Enneris dénoua
son masque et le jeta par la fenêtre. Puis, s’adressant à
Gilberte :
« Ayez l’obligeance, madame, de mettre à l’écart
votre chapeau et votre vêtement. Vous ne devez pas
vous considérer comme étant ici, madame, mais comme
étant chez vous, dans l’hôtel de la rue d’Urfé. Pour
Antoine Fagerault, nous n’avons pas quitté la rue
d’Urfé. Et j’insiste de la façon la plus pressante pour
que personne ne prononce une parole qui soit en
contradiction avec ce que je dirai. Vous êtes tous, et
plus que moi, intéressés à ce que le but que nous
poursuivons ensemble soit atteint. »
Antoine respira plus profondément. Il porta la main
à son front comme pour chasser ce sommeil insolite qui
232
l’accablait. D’Enneris ne le quittait pas des yeux. Le
comte ne put s’empêcher de dire :
« Alors cet homme serait l’héritier de la race ?...
– Oui, fit d’Enneris, de cette race que vous avez
toujours pressentie. D’un côté les Mélamare, pensiez-
vous, de l’autre leurs persécuteurs invisibles et
inconnus. C’était juste, mais insuffisant. L’énigme
n’était complète, et par conséquent explicable, que si
l’on dédoublait, non seulement ce que j’appellerai
l’interprétation du drame, mais aussi le décor lui-même
de ce drame, et chacune des pièces qui le constituent, et
chacun des meubles qui le composent. Il fallait bien se
dire qu’Arlette et Régine avaient réellement vu les
objets qui étaient dans votre salon, mais que,
réellement, c’étaient ceux-ci que leurs yeux avaient
contemplés. »
Il s’interrompit et regarda autour de lui pour
s’assurer que tout était bien comme il voulait que ce fût.
Et c’est dans cette atmosphère attentive, au milieu de
gens maintenus de gré ou de force dans un certain état
d’esprit, qu’Antoine Fagerault s’éveilla peu à peu de sa
torpeur. La dose de chloroforme était faible. Il recouvra
vivement toute sa conscience, du moins assez de
conscience pour réfléchir à ce qui s’était passé. Il se
souvint du coup de poing reçu. Mais à partir de cet
instant, il n’y avait que des ténèbres dans sa mémoire,
233
et il ne put rien discerner de ce qui avait suivi, ni
deviner qu’il avait été endormi.
Il articula, songeusement :
« Qu’y a-t-il ? Il me semble que je suis courbaturé et
que beaucoup de temps s’est écoulé depuis...
– Ma foi, non, fit d’Enneris, en riant. Dix minutes,
pas davantage. Mais nous commencions à nous étonner.
Vois-tu un champion de boxe qui resterait évanoui sur
le ring pendant dix minutes pour un méchant coup de
poing ? Excuse-moi. J’ai frappé plus fort que je n’aurais
voulu. »
Antoine lui lança un coup d’œil furieux.
« Je me rappelle, dit-il, tu enrageais parce que, sous
ton déguisement, j’avais découvert Lupin. »
D’Enneris parut désolé.
« Comment ! tu en es encore là ! Si ton sommeil n’a
duré que dix minutes, en revanche les événements ont
marché. Lupin, Barnett, comme c’est vieux ! Personne,
ici, ne s’intéresse plus à ces bêtises !
– Qu’est-ce qui intéresse ? demanda Antoine en
interrogeant les visages impassibles de ceux qui avaient
été ses amis et dont les regards le fuyaient.
– Qu’est-ce qui intéresse ? s’écria Jean. Mais ton
histoire ! uniquement ton histoire et celle des
234
Mélamare, puisqu’elles ne font qu’une.
– Elles ne font qu’une ?
– Parbleu ! et peut-être aurais-tu quelque avantage à
l’écouter, car tu ne la connais que partiellement et non
dans son ampleur. »
Durant les quelques paroles échangées entre les
deux hommes, chacun des assistants avait tenu le rôle
de silence et d’acquiescement exigé par d’Enneris. Tous
se faisaient complices, et aucun d’eux n’avait l’air
d’avoir quitté le salon de la rue d’Urfé. Si le moindre
doute se fût insinué dans l’esprit d’Antoine Fagerault, il
lui eût suffi d’observer Gilberte et son frère pour être
sûr qu’il se trouvait chez eux.
« Allons, dit-il, raconte. J’aimerais bien connaître
mon histoire vue et interprétée par toi. Ensuite ce sera
mon tour.
– De raconter la mienne ?
– Oui.
– D’après les documents que tu as dans ta poche ?
– Oui.
– Tu ne les as plus. »
Antoine chercha son portefeuille et mâchonna un
juron.
235
« Voyou ! tu l’as volé.
– Je t’ai déjà dit que nous n’avons pas le temps de
nous occuper de moi. Toi seul, et c’est assez.
Maintenant, le silence. »
Antoine se contint. Il croisa les bras, et, la tête
tournée de façon à ne pas voir Arlette, il affecta une
attitude distraite et dédaigneuse.
Dès lors il parut ne plus exister pour d’Enneris.
C’est à Gilberte et à son frère que celui-ci s’adressa.
L’heure était venue d’exposer, dans son ensemble et
dans ses détails, le secret des Mélamare. Il le fit, sans
phrases inutiles, en termes précis, et non pas comme on
imagine une hypothèse selon des faits interprétés, mais
comme on raconte une histoire d’après des documents
indiscutables.
« Je m’excuse si je dois remonter un peu haut dans
les annales de votre famille. Mais l’origine du mal est
plus lointaine que vous ne pensiez, et lorsque vous étiez
obsédés par les deux dates sinistres où sont morts
tragiquement vos deux aïeux innocents, vous ignoriez
que ces deux dates étaient déterminées par une petite
aventure plus ou moins sentimentale qui se place aux
trois quarts du XVIIIe siècle, c’est-à-dire à une époque
où votre hôtel était déjà construit, n’est-ce pas ? depuis
vingt-cinq ans.
236
– Oui, approuva le comte, une des pierres de la
façade porte la date de 1750.
– Or, c’est en 1772 que votre aïeul François de
Mélamare, père de celui qui fut général et ambassadeur,
grand-père de celui qui mourut dans sa cellule, le
remeubla et en fit ce qu’il est exactement aujourd’hui,
n’est-ce pas ?
– Oui. Tous les comptes des travaux sont entre mes
mains.
– François de Mélamare venait d’épouser la fille
d’un riche financier, la très belle Henriette qu’il aimait
éperdument et de qui il était fort aimé, et il voulait
qu’elle eût un cadre digne d’elle. D’où les dépenses
qu’il fit, sans prodigalités inutiles d’ailleurs, mais avec
discernement et en s’adressant aux meilleurs artistes.
François et la tendre Henriette, selon son expression,
furent très heureux ensemble. Aucune femme ne
semblait au jeune mari plus belle que la sienne. Rien ne
lui semblait de meilleur goût et de plus charmant que
les œuvres d’art et les meubles qu’il avait choisis ou
commandés pour orner son intérieur. Il passait son
temps à les ranger, et à les cataloguer.
« Or, cette vie calme et de plaisirs tout intimes, si
elle persista pour la comtesse que l’éducation de ses
enfants absorbait, se trouva par la suite quelque peu
désorganisée du côté de François de Mélamare. La
237
mauvaise chance voulut qu’il s’amourachât d’une fille
de théâtre, la Valnéry, toute jeune, jolie, spirituelle,
ayant un très petit talent et de très grandes ambitions.
En apparence, aucun changement. François de
Mélamare gardait à sa femme toute son affection, tout
son respect et, comme il le disait, les sept huitièmes de
son existence. Mais chaque matin, de dix heures à une
heure, sous prétexte de promenade ou de visites aux
ateliers de peintres célèbres, il allait dîner avec sa
maîtresse. Et il prenait de telles précautions que la
tendre Henriette n’en sut jamais rien.
« Une seule chose altérait la satisfaction de l’époux
volage, c’était de quitter son cher hôtel de la rue d’Urfé,
situé au cœur du faubourg Saint-Germain, et ses
bibelots bien-aimés, pour s’établir dans une vulgaire
maison où nulle joie ne contentait ses yeux. Infidèle
sans remords à sa femme, il souffrait de l’être à sa
demeure. Et c’est ainsi que, à l’autre bout du Paris
d’alors, dans un quartier d’anciens marais où de riches
bourgeois et de grands seigneurs érigeaient leurs
maisons de campagne, il fit construire un hôtel en tous
points semblable à celui de la rue d’Urfé et qu’il
meubla exactement de la façon qu’il avait meublé celui-
ci. Le dehors différait, afin que nul ne pût découvrir
cette fantaisie de gentilhomme. Mais une fois qu’il
avait pénétré dans la cour d’honneur de la Folie-
Valnéry, comme il appela sa nouvelle demeure,
238
François pouvait croire que sa vie reprenait dans le
milieu qu’il s’était arrangé. La porte se refermait avec
le même bruit.
« La cour offrait aux pieds des pavés d’égale
provenance, le perron les mêmes marches, le vestibule
les mêmes dalles, chaque pièce les mêmes meubles et
les mêmes objets. Rien ne le choquait plus dans ses
goûts, ni dans ses habitudes. Il était de nouveau chez
lui. Il s’y occupait de même façon. Il y continuait ses
classements, ses catalogues et ses inventaires, et sa
manie devenait telle qu’il n’eût pas souffert que la
moindre babiole manquât à l’appel, d’un côté ou de
l’autre, ou ne gardât pas sa place coutumière.
« Raffinement délicat, volupté subtile, mais qui
devaient, hélas ! le conduire à sa perte et rendre
tragique le destin de sa race, durant plusieurs
générations. L’anecdote avait passé de bouche en
bouche et courait peu à peu les salons et les ruelles. On
en jasait : Marmontel, l’abbé Galiani et l’acteur Fleury
y font allusion en termes voilés dans leurs mémoires ou
dans leurs lettres. Si bien que la Valnéry, que François
jusqu’alors avait réussi à tenir dans l’ignorance, en fut
avertie.
« Fort offensée, croyant avoir sur son amant un
empire sans bornes, elle le contraignit à choisir, non pas
entre elle et sa femme, mais entre ses deux hôtels.
239
François n’hésita pas : il choisit son hôtel de la rue
d’Urfé et il écrivit à sa maîtresse ce joli billet que
Grimm nous a transmis :
“J’ai dix ans de plus, belle Florinde, vous aussi.
« Ce qui nous fait vingt ans de liaison. Au bout de vingt
ans, n’est-il pas préférable de se tirer la révérence ?”
« Il tira donc sa révérence à la Valnéry, en lui
laissant l’hôtel de la rue Vieille-des-Marais, et il dit
adieu à ses bibelots, avec d’autant moins de regrets
qu’il retrouvait ceux-ci chez lui, et qu’il se donnait cette
fois sans partage à Henriette.
« Le courroux de la Valnéry fut extrême. Elle fit
irruption dans l’hôtel de la rue d’Urfé un jour où, par
bonheur, Henriette était absente, et tempêta si bien que
François la poussa dehors avec force bourrades et
injures.
« Dès lors, elle ne pensa plus qu’à se venger. Trois
ans plus tard, la Révolution éclatait. Enlaidie,
hargneuse, mais riche encore, elle y joua un rôle,
épousa un sieur Martin de l’entourage de Fouquier-
Tinville, dénonça le comte de Mélamare qui n’avait pu
se résoudre à déloger, et, quelques jours avant
Thermidor, le fit monter sur l’échafaud ainsi que la
tendre Henriette. »
D’Enneris s’arrêta. On avait écouté ardemment le
240
curieux récit auquel, seul, Fagerault paraissait
indifférent. Le comte de Mélamare prononça :
« L’histoire intime de notre aïeul n’est pas venue
jusqu’à nous. Mais nous savions, en effet, par tradition
orale, qu’une dame Valnéry, actrice de bas étage,
l’avait dénoncé ainsi que notre arrière-grand-mère. Pour
le reste, tout s’est perdu dans la tourmente, et les
archives de notre famille ne nous ont légué que des
registres de comptes et des inventaires minutieux.
– Mais le secret, reprit d’Enneris, demeura vivant
dans la mémoire de la dame Martin. Veuve (car l’ami
de Fouquier-Tinville fut à son tour guillotiné), elle
s’installa dans l’ancienne Folie-Valnéry et vécut fort
retirée, avec un fils qu’elle avait eu de son mariage, et à
qui elle enseigna la haine du nom de Mélamare. La
mort de François et de sa femme ne l’avait point
assouvie, et la gloire que l’aîné de la famille, Jules de
Mélamare, s’acquit à l’armée sous Napoléon, et, plus
tard, sous la Restauration, dans de grands postes
diplomatiques, fut pour elle une cause sans cesse
renouvelée de rage et de rancune. Acharnée à sa perte,
elle le guetta toute sa vie, et, lorsque, chargé
d’honneurs, il rouvrit l’hôtel de la rue d’Urfé, elle
organisa le complot ténébreux qui devait le mener en
prison.
« Jules de Mélamare succomba aux preuves
241
effroyables accumulées contre lui. Il était accusé d’un
crime qu’il n’avait pas commis, mais qui avait été
commis dans un salon qui fut reconnu comme le sien,
parmi des meubles qui étaient les siens, en face d’une
tapisserie qui était la sienne. Pour la seconde fois, la
Valnéry se vengeait.
« Vingt-deux ans plus tard, elle mourait, presque
centenaire. Son fils l’avait précédée dans la tombe.
Mais elle laissait un petit-fils âgé de quinze ans,
Dominique Martin, qu’elle avait dressé à la haine et au
crime, et qui savait par elle ce qu’on pouvait faire avec
le secret du double hôtel Mélamare. Il le prouva en
ourdissant à son tour, avec une maîtrise infinie, la
machination qui détermina le suicide d’Alphonse de
Mélamare, officier d’ordonnance de Napoléon III,
accusé d’avoir assassiné deux femmes dans un salon
qui ne pouvait être que celui de la rue d’Urfé. Ce
Dominique Martin, c’est le vieillard tragique que
cherche la justice, et c’est le père de Laurence Martin.
Le véritable drame commence. »
Selon l’expression de d’Enneris, le véritable drame
commençait. Auparavant, ce n’était que prologue et
préparation. Voilà que l’on sortait de ces temps
lointains où toute histoire prend figure de légende, pour
entrer dans la réalité d’aujourd’hui. Les acteurs
existaient encore. Le mal qu’ils faisaient, on en sentait
242
la blessure directe.
D’Enneris continua :
« Ainsi deux êtres seulement relient le dernier quart
du XVIIIe siècle aux premières années du XXe. Par-
dessus tout un siècle, la maîtresse de François de
Mélamare donne la main au meurtrier du conseiller
municipal Lecourceux. Elle lui passe la consigne. Elle
lui insuffle son ressentiment.
« L’ouvre reçoit une impulsion nouvelle... La haine
est égale. Mais ce qu’il y a en Dominique Martin
d’exécration atavique et instinctive s’allie avec une
force qui, jusqu’ici, n’avait pas joué, le besoin d’argent.
Le coup exécuté contre Alphonse de Mélamare, officier
d’ordonnance, se doublait de rapine et d’escroquerie.
Mais le bénéfice recueilli, de même que l’héritage de
l’aïeule, tout cela, Dominique l’a tout de suite dilapidé.
Il vit donc d’expédients et de vols. Seulement, comme
il n’a plus pour soutenir ses entreprises cette sorte
d’alibi que lui fournissait l’hôtel de la rue d’Urfé,
comme cet hôtel est clos, barricadé, et que la famille de
Mélamare, durant plus d’une génération, s’est réfugiée
en province, il ne peut monter aucune affaire de grande
envergure et moins encore attaquer ses ennemis
héréditaires.
« Je ne saurais dire au juste quels furent, à cette
époque, les moyens d’existence de Dominique et le
243
détail des opérations assez peu fructueuses
qu’effectuent quelques amis enrôlés sous sa direction. Il
s’est marié, dès le début, avec une très honnête femme,
qui meurt de chagrin, semble-t-il, lui laissant trois filles,
Victorine, Laurence et Félicité, lesquelles grandissent et
s’élèvent comme elles peuvent dans l’hôtel de la
Valnéry. De bonne heure, Victorine et Laurence le
secondent dans ses expéditions. Félicité, qui tient de sa
mère une nature probe, s’enfuit plutôt que d’obéir,
épouse un brave homme du nom de Fagerault, et le suit
en Amérique.
Une quinzaine d’années s’écoulent. Les affaires ne
marchent pas bien. À aucun prix, Dominique et ses
deux filles ne veulent vendre le vieil hôtel, seul reliquat
de l’héritage. Ni cession, ni même hypothèques. Il faut
rester libre, être chez soi, et à même de profiter de la
première occasion. Et comment ne pas espérer ? L’autre
hôtel, celui de la rue d’Urfé, s’est ouvert de nouveau.
Le comte Adrien de Mélamare et sa sœur Gilberte
oublient les leçons redoutables du passé et viennent
habiter Paris. Ne pourrait-on pas utiliser leur présence
et recommencer contre eux ce qui a réussi contre Jules
et Alphonse de Mélamare ?
« C’est à ce moment que le destin se prononce.
Félicité, celle des filles de Dominique qui s’est exilée
en Amérique, meurt à Buenos Aires, ainsi que son mari.
244
Un fils est né de leur union. Il a dix-sept ans. Il est
pauvre. Que fera-t-il ? L’envie lui prend de connaître
Paris. Un beau jour, sans crier gare, il sonne chez son
grand-père et chez ses tantes. La porte s’entrebâille :
« – Que voulez-vous ? Qui êtes-vous ?
« – Antoine Fagerault. »
À l’appel de son nom, Antoine Fagerault, qui
dissimulait mal l’intérêt croissant qu’il prenait à la
sombre histoire de sa famille, tourna légèrement la tête,
haussa les épaules, et ricana :
– Qu’est-ce que c’est que tous ces commérages ? Où
as-tu ramassé ton tas de vilenies ? La Valnéry ? l’hôtel
de la rue Vieille-des-Marais ? Les deux maisons ?...
Jamais entendu parler de toutes ces bêtises... Vrai, tu en
as de l’invention. »
D’Enneris ne releva pas l’interruption d’Antoine.
Méthodiquement, il poursuivit :
« Antoine Fagerault arrive en France, ne connaissant
du passé que ce qu’on peut et ce qu’on veut lui en
raconter, c’est-à-dire pas grand-chose. C’est un bon
jeune homme, intelligent, qui adorait sa mère et qui ne
demande qu’à vivre selon les principes qu’elle lui a
inculqués. Son grand-père et ses tantes se gardent bien
de le prendre de front. Ils gagnent du temps, ayant vite
deviné que le jeune homme, si doué qu’il soit, est
245
nonchalant, paresseux et fort enclin à la dissipation. Sur
ce chapitre, au lieu de le retenir, ils l’encouragent.
Amuse-toi, mon petit, va dans le monde. Fais-toi des
relations utiles. Dépense de l’argent. Quand il n’y en a
plus on en trouve. Antoine dépense, joue, s’endette et,
peu à peu, à son insu, glisse vers certaines
compromissions, jusqu’au jour où ses tantes lui
annoncent qu’on est ruiné et qu’il faut travailler.
L’aînée des deux sœurs, Victorine, ne travaille-t-elle
pas, elle ? Ne tient-elle pas boutique de revendeuse, rue
Saint-Denis ?
« Antoine renâcle. Travailler ? N’y a-t-il pas mieux
à faire quand on a vingt-quatre ans, qu’on est adroit
comme lui, sympathique et joli garçon, et que la vie
vous a débarrassé de quelques scrupules gênants ? Sur
quoi, les deux sœurs le mettent au courant du passé, lui
racontent l’histoire de François de Mélamare et de la
Valnéry, lui révèlent le secret des deux hôtels
semblables, et, sans faire allusion aux assassinats, lui
indiquent la possibilité de quelque affaire fructueuse.
Deux mois plus tard, Antoine a si bien manœuvré qu’il
s’est présenté à la comtesse de Mélamare et son frère
Adrien, et dans des conditions si favorables pour lui
qu’il est introduit dans l’hôtel de la rue d’Urfé. Dès
lors, l’affaire est toute trouvée. La comtesse Gilberte
vient de divorcer. Elle est jolie, riche. Il épousera la
comtesse. »
246
En cet endroit du réquisitoire, Fagerault protesta
d’un ton véhément :
« Je ne rétorque pas tes calomnies idiotes. Ce serait
m’abaisser. Mais il est une chose que je n’accepte pas,
c’est que tu dénatures les sentiments que j’avais pour
Gilberte de Mélamare.
– Je ne dis pas non, concéda Jean, sans répondre
directement. Le jeune Fagerault est un peu romanesque
à l’occasion, et de bonne foi. Mais avant tout, pour lui,
c’est une affaire en perspective. Et, comme il faut tenir
le coup, paraître à son aise, avoir un portefeuille garni,
il exige de ses tantes, à la grande colère du vieux
Dominique, que l’on vende quelques bribes du mobilier
de l’actrice Valnéry. Et, durant une année,
discrètement, il fait sa cour. Peine perdue. À cette
époque, le comte n’a guère confiance en lui. Mme
de Mélamare, un jour où il se montre trop hardi, sonne
son domestique et le met à la porte.
« C’est l’écroulement de ses rêves. Tout est à
recommencer, et dans quelles conditions ! Comment
sortir de la misère ? L’humiliation, la rancune
démolissent en lui ce qui restait d’influence maternelle,
et par cette brèche s’infiltrent tous les mauvais instincts
de la lignée Valnéry. Il jure de prendre sa revanche. En
attendant, il bricole de droite et de gauche, voyage,
escroque, fait des faux, et, lorsqu’il passe par Paris, la
247
bourse plate, vend des meubles, malgré d’effroyables
discussions avec le grand-père. La vente de ces
meubles, signés Chapuis, et leur expédition à l’étranger,
n’en avons-nous pas retrouvé les preuves chez un
antiquaire, Béchoux et moi ?
« L’hôtel se vide peu à peu. Qu’importe ?
L’essentiel, c’est de le conserver et de ne toucher ni au
salon, ni à l’apparence de l’escalier, du vestibule et de
la cour. Oh ! pour cela, les sœurs Martin sont
intransigeantes. Il faut que la similitude entre les deux
salons soit absolue, sinon tout peut se découvrir si
jamais on dresse l’embûche. Elles possèdent le double
des inventaires et des catalogues de François de
Mélamare, et elles n’admettent pas qu’un objet manque
à l’appel.
« Laurence Martin surtout est acharnée. Elle tient de
son père et de la Valnéry les clefs de la rue d’Urfé,
c’est-à-dire les clefs de l’hôtel Mélamare. À diverses
reprises, la nuit, elle y pénètre. Et c’est ainsi que, un
jour, M. de Mélamare s’aperçoit que certaines petites
choses ont disparu. Laurence est venue. Elle a coupé un
cordon de sonnette, parce que, chez elle, la moitié de ce
même cordon n’existe plus. Elle a dérobé une bobèche
et une entrée de commode, parce que, chez elle, ces
mêmes objets ont été égarés. Et ainsi de suite. Butin
sans valeur ? Certes, au point de vue intrinsèque. Mais
248
il y a sa sœur aînée, Victorine. Et, pour celle-ci, qui est
revendeuse, tout a une valeur. Elle écoule une partie des
objets au marché aux Puces, où le hasard me conduit,
une autre dans sa boutique où m’amènent mes
recherches et où j’aperçois enfin Fagerault.
« À ce moment tout va mal. Plus le sou chez les
Martin. On ne mange même pas à son appétit. Il n’y a
presque plus rien à vendre, et, autour de ce qui reste, le
grand-père fait bonne garde. Que va-t-on devenir ?
C’est alors que s’organise à l’Opéra, avec force
réclames, la grande fête de charité. Dans le cerveau
inventif de Laurence Martin germe l’idée d’un coup le
plus audacieux : on volera le corselet de diamants.
« Ah merveille ! Antoine Fagerault s’enflamme. En
vingt-quatre heures, il prépare tout. Le soir venu, il
pénètre dans les coulisses, met le feu à ses gerbes de
fausses fleurs, enlève Régine Aubry et la jette dans une
auto volée. Coup de maître qui aurait pu ne pas avoir
d’autres suites que l’escamotage du corselet, effectué
dans l’auto. Mais Laurence Martin a voulu plus que
cela, elle. L’arrière-petite-fille de la Valnéry n’a pas
oublié. Pour donner à l’aventure toute sa signification
héréditaire, elle a voulu que le vol fût exécuté dans le
salon de la rue Vieille-des-Marais, dans ce salon qui est
pareil à celui des Mélamare. N’est-ce pas l’occasion, en
effet, si l’on est découvert, de diriger l’enquête vers la
249
rue d’Urfé et de renouveler contre le comte actuel ce
qui a réussi contre Jules et Alphonse de Mélamare ?
« Le vol, donc, a lieu dans le salon de la Valnéry.
Comme la comtesse, Laurence exhibe à son doigt une
bague à trois petites perles disposées en triangle.
Comme la comtesse, elle est vêtue d’une robe prune
garnie de velours noir. Comme le comte, Antoine
Fagerault porte des guêtres claires... Deux heures après,
Laurence Martin s’introduit chez les Mélamare et cache
la tunique d’argent dans un des livres de la bibliothèque
où, quelques semaines plus tard, preuve irrécusable, le
brigadier Béchoux, amené par moi, la trouve. Le comte
est arrêté. Sa sœur se sauve. Pour la troisième fois, les
Mélamare sont déshonorés. C’est le scandale, la prison,
bientôt le suicide, et, pour les descendants de la
Valnéry, l’impunité. »
Personne n’avait interrompu les explications de
Jean. Il les poursuivait d’un ton plus sec, scandant les
phrases avec la main, et chacun revivait la ténébreuse
histoire dont les péripéties se déroulaient enfin dans la
logique et dans la clarté.
Antoine se mit à rire, et son rire fut assez naturel.
« C’est très amusant. Tout cela se tient bien. Un vrai
roman-feuilleton avec rebondissements et coups de
théâtre. Tous mes compliments, d’Enneris. Par malheur,
en ce qui me concerne, et sans même insister sur ma
250
soi-disant parenté avec les Martin et sur l’ignorance
absolue où je suis de ce second hôtel dont tu parles et
qui n’existe que dans ton imagination fertile, par
malheur mon rôle est rigoureusement le contraire de
celui que tu m’attribues. Je n’ai jamais enlevé personne,
ni volé aucun corselet de diamants. Tout ce que mes
amis Mélamare, tout ce qu’Arlette, tout ce que Béchoux
et toi-même vous avez pu voir de mes actes, n’est que
probité, désintéressement, assistance et amitié. Tu
tombes mal, d’Enneris. »
Objection juste, par certains côtés, et qui ne manqua
pas de frapper le comte et sa sœur. La conduite
extérieure de Fagerault avait toujours été irréprochable.
Et, d’autre part, il pouvait ignorer l’existence de ce
second hôtel. D’Enneris ne se déroba pas et répondit,
toujours de manière indirecte :
« Il y a des figures qui trompent et des manières
d’être qui vous induisent en erreur. Pour moi, je ne me
suis jamais laissé prendre à l’air loyal du sieur
Fagerault. Dès la première fois où je l’aperçus dans la
boutique de sa tante Victorine, je pensai que c’était lui
notre adversaire, et lorsque, le soir, dissimulé derrière la
tapisserie ainsi que Béchoux, je l’écoutai parler, mon
doute devint une certitude. Le sieur Fagerault jouait un
rôle. Seulement j’avoue que, précisément, à partir du
jour où je le vis, sa conduite me dérouta. Voilà que, tout
251
à coup, cet adversaire semblait en contradiction avec
lui-même et avec les plans que je lui attribuais. Voilà
qu’il défendait les Mélamare au lieu de les attaquer, et
que, en quelque sorte, il changeait de camp. Que se
passait-il donc ? Oh ! une chose fort simple. Arlette,
notre jolie et douce Arlette, était entrée dans sa vie. »
Antoine haussa les épaules en riant.
« De plus en plus drôle. Voyons, d’Enneris, est-ce
qu’Arlette pouvait changer ma nature ? et faire que je
sois le complice de gredins que je poursuivais avant toi
et que je traquais ? »
D’Enneris répondit :
« Arlette était entrée dans sa vie depuis quelque
temps déjà. Vous vous rappelez, monsieur de
Mélamare, que, attiré par la ressemblance d’Arlette
avec une fille que vous avez eue et qui est morte, vous
l’avez suivie plusieurs fois. Or, Antoine, qui vous
surveillait souvent, soit directement, soit par
l’intermédiaire de ses tantes, remarqua celle que vous
suiviez, l’accompagna de loin jusqu’à sa demeure, rôda
dans l’ombre, et même essaya de l’aborder, un soir
qu’elle était sortie. La curiosité du début devenait un
sentiment plus vif qui croissait à chaque rencontre.
N’oublions pas que le sieur Antoine est un sentimental
capable de mêler des rêves romanesques à ses
spéculations. Mais c’est aussi un amoureux qui n’aime
252
pas rester en chemin. Enhardi par l’enlèvement de
Régine, il n’hésite pas. D’accord avec Laurence Martin,
et bien que celle-ci estime l’acte dangereux, il enlève
Arlette.
Il comptait ainsi la séquestrer, la tenir à sa
disposition, et profiter d’un jour de lassitude. Espoir
vain. Arlette s’enfuit. Il éprouve alors un vrai désespoir.
Oui, durant quelques jours, il souffre réellement. Il ne
peut plus se passer d’elle. Il veut la voir. Il veut se faire
aimer. Et, un beau soir, ayant brusquement bouleversé
tous ses projets, il vient trouver Arlette et sa mère. Il se
présente comme ancien ami des Mélamare. Il affirme
que le comte et la comtesse sont innocents. Arlette
veut-elle l’aider à prouver cette innocence ?
« Vous voyez, n’est-ce pas, monsieur de Mélamare,
le parti qu’il va tirer de ce nouveau jeu, et comment il
s’en acquitte. D’un coup, il a gagné les sympathies
d’Arlette, heureuse de réparer son erreur, il collabore
avec elle, il conquiert la reconnaissance de votre sœur,
la persuade de se livrer à la justice, lui offre un plan de
défense et la sauve ainsi que vous. Tandis que,
déconcerté, je perds mon temps à réfléchir, il est chez
lui dans votre salon. On le fête comme un bon génie. Il
propose des millions (qu’est-ce que ça lui coûte ?) pour
donner corps aux rêves généreux d’Arlette et, soutenu
253
par ceux qu’il a tirés du gouffre, il obtient d’Arlette une
promesse de mariage. »
254
12
Arsène Lupin
Antoine s’était approché. Toute sa conduite était
mise en lumière avec une telle violence, sans qu’un seul
acte demeurât dans l’ombre, qu’il commençait à perdre
son air d’indifférence ironique. Il faut se rappeler, en
outre, que le chloroforme l’a mis en état de dépression
physique, que son système nerveux est ébranlé, et
surtout qu’il se bat avec un adversaire dont il ne
soupçonnait ni la puissance ni la documentation à son
égard. Planté en face de Jean, il frémissait d’une colère
qu’il ne pouvait exhaler, et, contraint par une force
supérieure à la sienne d’écouter jusqu’au bout, il
balbutiait des phrases rageuses.
« Tu mens ! Tu n’es qu’un misérable ! C’est la
jalousie qui te dresse contre moi.
– Peut-être, s’écria d’Enneris, en se tournant
brusquement vers lui, et en acceptant enfin ce duel
direct qu’il refusait jusqu’ici. Peut-être, puisque j’aime
aussi Arlette. Mais tu n’avais pas que moi comme
255
ennemi. Tes vrais ennemis maintenant, ce sont tes
complices d’autrefois. C’est ton grand-père, ce sont tes
tantes, lesquels demeurent inébranlablement fidèles au
passé, tandis que toi tu essaies de te régénérer.
– Je ne les connais pas, ces complices ! s’exclama
Antoine Fagerault, ou je ne les connaissais alors que
comme adversaires, et je luttais pour les écarter.
– Tu luttais parce qu’ils te gênent, que tu as peur
d’être compromis, et que tu aurais voulu les réduire à
l’impuissance. Mais des malfaiteurs, ou plutôt des
maniaques comme eux, rien ne pouvait les désarmer.
Ainsi il y a un projet municipal qui consiste à élargir
dans le quartier dit du Marais un certain nombre de
rues, dont la rue Vieille-des-Marais. S’il est exécuté, la
nouvelle rue passe à travers l’hôtel de la Valnéry. Or,
cela, ni Dominique Martin ni ses filles ne peuvent
l’admettre. La vieille demeure est intangible. C’est la
chair de leur chair, le sang de leurs veines. Tout plutôt
qu’une destruction qui leur semble un sacrilège.
Laurence Martin entame des pourparlers avec un
conseiller municipal de réputation assez équivoque.
Prise au piège, elle s’enfuit, et le vieux Dominique tue
M. Lecourceux d’un coup de revolver.
– Qu’en savais-je ? protesta Antoine. C’est toi qui
m’as appris cet assassinat.
– Soit. Mais l’assassin était ton grand-père, et
256
Laurence Martin sa complice ! Et le jour même, ils
dirigent leurs attaques vers celle que tu aimes et qu’ils
ont condamnée. En effet, si tu n’avais pas connu
Arlette, et si ta volonté n’était pas de l’épouser malgré
eux, tu n’aurais pas trahi la cause de la famille. Tant pis
pour Arlette. Lorsque quelqu’un vous gêne, on le
supprime. Attirée dans un garage isolé, Arlette eût été
brûlée vive par le feu qu’ils allument, si tu n’étais arrivé
à temps.
– Donc, en ami d’Arlette ! proféra Fagerault, et en
ennemi acharné de ces gredins.
– Oui, mais ces gredins, c’est ta famille.
– Mensonge !
– C’est ta famille. Tu as beau, le soir même, au
cours d’une scène que tu as avec eux et dont j’ai les
preuves, leur reprocher leurs crimes et hurler que tu ne
veux pas tuer, tu as beau leur défendre de toucher à un
seul des cheveux d’Arlette, tu es solidaire de ton grand-
père et de tes tantes.
– On n’est pas solidaire de bandits ! protesta
Fagerault, qui, à toutes les attaques, cédait du terrain.
– Si, quand on a été leur complice, qu’on a volé
avec eux.
– Je n’ai pas volé.
257
– Tu as volé les diamants, et, qui plus est, tu les
gardes pour toi, et cachés. La part de butin qu’ils te
réclament, tu la leur refuses. Et c’est là aussi ce qui
vous jette les uns contre les autres, comme frappés de
démence. Entre vous, c’est la guerre à mort. Traqués
par la justice, effrayés, croyant que tu es capable de les
livrer, ils abandonnent leur hôtel et se réfugient dans un
pavillon de banlieue qui leur appartient. Mais ils ne
lâchent pas prise. Ils veulent les diamants ! Et ils
veulent sauver la demeure de la race ! Et ils t’écrivent
ou te téléphonent. Deux nuits de suite, il y a rendez-
vous dans les jardins du Champ-de-Mars. On ne
s’accorde pas ! Tu refuses de partager et tu refuses de
renoncer à ton mariage. Alors les trois emploient
l’argument suprême : ils essaient de te tuer. Dans
l’ombre du jardin, la lutte est implacable. Plus jeune et
plus fort, tu en sors vainqueur, et Victorine Martin te
serrant de trop près, tu t’en débarrasses d’un coup de
couteau. »
Antoine chancela et devint livide. L’évocation de
cette minute effroyable le bouleversait. Son front
dégouttait de sueur.
« Désormais, il semble que tu n’as plus rien à
craindre. Sympathique à tous, confident de M. et Mme
de Mélamare, ami de Van Houben, conseiller de
Béchoux, tu es le maître de la situation. Tes desseins ?
258
Te délivrer du passé en laissant exproprier et détruire
l’hôtel de la Valnéry. Rompre définitivement avec les
Martin, que tu indemniseras au moment voulu.
Redevenir honnête. Épouser Arlette. Acheter l’hôtel de
la rue d’Urfé. Et, de la sorte, réunir en toi les deux races
ennemies et jouir, sans remords et sans appréhension,
de cette demeure et de ces meubles dont les « doubles »
ne seront plus prétexte à vol et à forfait. Voilà ton but.
« Un seul obstacle, moi ! moi, dont tu connais
l’hostilité et dont tu n’ignores pas les sentiments pour
Arlette. Aussi, par excès de prudence, et pour ne rien
laisser au hasard, tu prends tes précautions et tu
cherches à me compromettre. N’est-ce pas le meilleur
moyen de te garantir ? N’est-ce pas te défendre que
d’accuser ? Et, comme tu as eu soin d’inscrire le nom
d’Arsène Lupin sur un papier que tu glisses dans la
poche de la revendeuse, tu joues de cette corde
nouvelle. Arsène Lupin, c’est Jean d’Enneris. Tu le
proclames dans les journaux. Tu lances Béchoux contre
moi. De nous deux qui gagnera la partie ? Qui des deux
fera que l’autre soit arrêté le premier ? Toi,
évidemment, n’est-ce pas ? Tu es tellement sûr de la
victoire que tu me provoques ouvertement. Le
dénouement approche. C’est une question d’heures, une
question de minutes. Nous sommes l’un en face de
l’autre, et sous les yeux de la police, Béchoux n’a qu’à
choisir entre nous. Le danger est si pressant pour moi
259
que je sens la nécessité de prendre du champ, comme
on dit, et de t’envoyer un coup de poing bien placé. »
Antoine Fagerault jeta un regard autour de lui,
cherchant un soutien, une sympathie. Mais le comte et
sa sœur, ainsi que Van Houben, l’observaient durement.
Arlette semblait absente, Béchoux avait un air
implacable de policier qui tient sa proie.
Il eut un frisson, et cependant se redressa, cherchant
encore à faire face à l’ennemi.
« Tu as des preuves ?
– Vingt. Depuis huit jours, je vis dans l’ombre des
Martin, que j’ai réussi à dénicher. J’ai des lettres de
Laurence à toi et de toi à Laurence. J’ai des carnets de
notes, une sorte de journal écrit par Victorine Martin, la
revendeuse, où elle raconte toute l’histoire de la
Valnéry et votre histoire à tous.
Et pourquoi n’as-tu pas encore donné tout cela à la
police ? balbutia Antoine en désignant Béchoux du
doigt.
– Parce que je voulais d’abord te convaincre devant
tous de fourberie et d’ignominie, et parce que je voulais
ensuite te laisser un moyen de salut.
– Lequel ?
– Rends les diamants.
260
– Mais je ne les ai pas ! s’écria Antoine Fagerault
avec un sursaut de fureur.
– Tu les as. Laurence Martin t’en accuse. Ils sont
cachés.
– Où ?
– Dans l’hôtel de la Valnéry. »
Antoine s’exaspéra :
« Tu le connais donc, cet hôtel inexistant ? Tu la
connais cette demeure mystérieuse et fantastique ?
– Parbleu ! Le jour où Laurence a voulu acheter le
conseiller municipal, chargé d’un rapport, et où j’ai su
que ce rapport concernait l’élargissement d’une rue, il
m’a été facile, connaissant la rue, de trouver
l’emplacement d’un vaste hôtel ayant cour par-devant
et jardin par-derrière.
– Eh bien, pourquoi ne nous as-tu pas conduits là-
bas ? Si tu voulais me confondre et me réclamer les
diamants que j’y ai cachés, pourquoi ne sommes-nous
pas chez la Valnéry ?
– Nous y sommes, déclara tranquillement d’Enneris.
– Qu’est-ce que tu dis ?
– Je dis qu’il m’a suffi d’un peu de chloroforme
pour t’endormir et pour te conduire ici, avec M. et Mme
de Mélamare.
261
–Ici ?
– Oui, chez la Valnéry.
– Mais nous ne sommes pas chez la Valnéry ! Nous
sommes rue d’Urfé.
– Nous sommes dans le salon où tu as dévalisé
Régine et mené Arlette.
– Ce n’est pas vrai... Ce n’est pas vrai... marmotta
Antoine, éperdu.
– Hein ? ricana d’Enneris, faut-il que l’illusion soit
parfaite pour que toi-même, l’arrière-petit-fils de la
Valnéry et le petit-fils de Dominique Martin, tu t’y
laisses prendre !
– Ce n’est pas vrai ! Tu mens ! Ce n’est pas
possible ! » reprenait Fagerault en s’efforçant de
discerner entre les objets certaines différences qui
n’existaient pas.
Et Jean, impitoyable, reprenait :
« C’est ici ! C’est ici que tu as vécu avec les
Martin ! Presque tout l’hôtel est vide. Mais cette pièce a
tous ses meubles. L’escalier, la cour ont conservé leur
aspect séculaire. C’est l’hôtel de la Valnéry.
– Tu mens ! tu mens ! bégayait Antoine, torturé.
– C’est ici. L’hôtel est cerné. Béchoux est venu de
là-bas avec nous. Ses agents sont dans la cour et dans le
262
sous-sol. C’est ici, Antoine Fagerault ! C’est ici que
Dominique et que Laurence Martin, obsédés tous deux
par la vieille demeure fatidique, revinrent de temps à
autre. Veux-tu les voir ? Hein ? Veux-tu assister à leur
arrestation ?
– Les voir ?
– Dame ! si tu les vois apparaître, tu admettras bien
qu’ils apparaissent chez eux et que nous sommes dans
la rue Vieille-des-Marais, et non dans la rue d’Urfé.
– Et on va les arrêter ?
– À moins, plaisanta d’Enneris, que Béchoux s’y
refuse...
Sur la cheminée, la pendule sonna six coups de sa
petite voix aigrelette. Et d’Enneris prononça :
« Six heures ! Tu sais comme ils sont exacts. Je les
ai entendus, l’autre nuit, qui se promettaient de faire un
tour chez eux à six heures exactement. Regarde par la
fenêtre, Antoine. Ils entrent toujours par le fond du
jardin. Regarde. »
Antoine s’était approché et regardait malgré lui à
travers les rideaux de tulle. Les autres aussi, inclinés sur
leurs chaises, cherchaient à voir, immobiles et anxieux.
Et, près du pavillon abandonné, la petite porte par
où Arlette s’était enfuie fut poussée lentement.
263
Dominique entra d’abord, puis Laurence.
« Ah ! c’est effroyable... chuchota Antoine. Quel
cauchemar !
– Ce n’est pas un cauchemar, ricana d’Enneris.
C’est une réalité. M. Martin et Mlle Martin font un tour
dans leur domaine. Béchoux, veux-tu avoir l’obligeance
de disposer tes acolytes au-dessous de cette pièce ? Tu
sais ? la salle aux vieux pots de fleurs. Surtout pas de
bruit. À la moindre alerte, M. Martin et Mlle Martin
s’évanouiraient comme des ombres. L’hôtel est truqué,
je t’en avertis, et il y a, sous le jardin, une issue dérobée
qui file vers la rue déserte et qui débouche dans une
écurie voisine. Il faut donc attendre qu’ils soient à dix
pas des fenêtres. Vous sauterez alors sur eux et vous les
tiendrez ficelés, dans la salle. »
Béchoux sortit en hâte. On entendit du vacarme au-
dessous. Puis ce fut le silence.
Là-bas, le père et la fille avançaient à pas comptés,
avec cette allure des criminels qui n’est peut-être point
l’inquiétude, mais qui est l’attention continue où l’on
devine l’effort habituel des yeux et des oreilles et le
raidissement de tous les nerfs.
« Oh ! c’est effroyable », répéta Antoine.
Mais surtout l’émotion de Gilberte était à son
comble. Elle contemplait avec une angoisse indicible la
264
marche lente des deux misérables. Pour elle et pour son
frère, qui pouvaient se croire dans leur salon de la rue
d’Urfé, Dominique et Laurence étaient les représentants
de cette race qui les avait tellement fait souffrir. Ils
semblaient sortir du passé ténébreux et venir, une fois
de plus, à l’assaut des Mélamare pour les acculer, une
fois de plus, au déshonneur et au suicide.
Gilberte glissa de son siège et tomba à genoux. Le
comte serrait les poings avec fureur.
« Je vous en conjure, ne bougez pas, fit d’Enneris.
Toi, non plus, Fagerault.
– Épargne-les ! supplia celui-ci. Emprisonnés, ils se
tueront. Ils me l’ont dit bien souvent.
– Et après ? N’ont-ils pas fait assez de mal ? »
Maintenant on les voyait tous deux bien en face, à
quinze ou vingt pas. Ils offraient la même expression
austère, plus cruelle chez la fille, plus impressionnante
chez le père dont la figure anguleuse, dépouillée de
toute humanité, n’avait plus d’âge.
D’un coup, ils s’arrêtèrent. Du bruit ? Quelque
chose qui avait remué quelque part ? Ou bien était-ce
l’instinct du danger ?
Rassurés, ils repartirent en même temps.
Et ce fut soudain comme une meute qui s’abattit sur
eux. Trois hommes avaient bondi et les tenaient à la
265
gorge et aux poignets avant qu’il leur fût loisible
d’esquisser un mouvement de fuite ou de résistance.
Pas un cri. Quelques secondes après, ils disparaissaient,
entraînés vers le sous-sol. Dominique et Laurence, si
longtemps recherchés, héritiers invisibles de tant de
forfaits demeurés sans châtiment, étaient aux mains de
la justice.
Il y eut un moment de silence. Gilberte, agenouillée,
priait. Adrien de Mélamare sentait que la pierre du
tombeau se soulevait et qu’il pouvait enfin respirer
largement. Puis d’Enneris se pencha sur Antoine
Fagerault et le saisit à l’épaule.
« C’est ton tour, Fagerault. Tu es le dernier
descendant, celui qui représente la race maudite, et,
comme les deux autres, tu dois payer la dette
séculaire. »
Il ne restait plus rien de l’être heureux en apparence
et si insouciant qu’était Antoine Fagerault. En quelques
heures, il avait pris un visage de détresse et de ruine. Il
tremblait de peur.
Arlette s’approcha et implora d’Enneris.
« Sauvez-le, je vous en prie.
– Il ne peut pas être sauvé, fit d’Enneris. Béchoux
veille.
– Je vous en prie, répéta la jeune fille... Il vous suffit
266
de vouloir.
– Mais c’est lui qui ne veut pas, Arlette. Il n’a qu’un
mot à dire, et il refuse. »
Dans un sursaut d’énergie, Antoine se releva. Que
dois-je faire ?
– Où sont les diamants ? »
Et comme Antoine hésitait, Van Houben, hors de
lui, le rudoya.
« Les diamants, tout de suite !... Sinon, c’est moi qui
te démolis.
– Ne perds pas de temps, Antoine, ordonna
d’Enneris. Je te le répète, l’hôtel est cerné. Béchoux est
en train de répartir ses hommes, et ils sont plus
nombreux que tu ne crois. Si tu veux que je t’arrache à
lui, parle. Les diamants ? »
Il le tenait par un bras, Van Houben par l’autre.
Antoine demanda :
« J’aurai ma liberté ?
– Je te le jure.
– Que deviendrai-je ?
– Tu t’en iras en Amérique. Van Houben t’enverra
cent mille francs à Buenos Aires.
– Cent mille ! Deux cent mille ! s’écria Van Houben
267
qui aurait tout promis, quitte à ne pas tenir... Trois cent
mille ! »
Antoine hésitait encore.
« Dois-je appeler ? dit Jean.
– Non... non... attends... voilà... Eh bien, soit... je
consens.
– Parle. »
À voix basse, Antoine articula :
« Dans la pièce à côté... dans le boudoir.
– Pas de blagues ! dit Jean, cette pièce est vide. Tous
les meubles ont été vendus.
– Sauf le lustre. Le vieux Martin y tenait plus qu’à
tout.
– Et tu as caché les diamants dans un lustre !
– Non. Mais j’ai remplacé un certain nombre des
plus petits cristaux dans la couronne de dessous... un
sur deux, exactement, et j’ai attaché les diamants avec
de petits fils de fer, pour faire croire qu’ils étaient
percés et enfilés comme les autres pendeloques du
lustre.
– Bigre ! c’est rudement fort ce que tu as fait là !
s’exclama d’Enneris. Tu remontes dans mon estime. »
Avec l’aide de Van Houben, il écarta la tapisserie et
268
ouvrit la porte. Le boudoir était vide en effet ; du
plafond, seulement, pendait un lustre du XVIIIe tout en
chaînettes de cristaux taillés.
« Eh bien, quoi ? fit d’Enneris, avec étonnement. Où
sont-ils ? »
Tous trois ils cherchaient, la tête en l’air. Puis Van
Houben bégaya, d’une voix défaillante :
« Je n’aperçois rien... les chaînettes de la couronne
inférieure sont incomplètes. Voilà tout.
– Mais alors ?... » dit Jean.
Van Houben revint prendre une chaise, la posa sous
le lustre et grimpa. Presque aussitôt, il manqua de
perdre l’équilibre et de tomber. Il bredouillait :
« Arrachés !... On les a volés encore une fois. »
Antoine Fagerault semblait ahuri.
« Non... voyons... ce n’est pas admissible. Laurence
aurait trouvé ?...
– Parbleu, oui ! gémit Van Houben qui pouvait à
peine s’exprimer... Vous avez mis un diamant de deux
places en deux places, n’est-ce pas ?
– Oui... j’en fais le serment.
– Eh bien, les Martin ont tout pris... Tenez, les fils
de fer ont été coupés un à un par une pince... C’est une
269
catastrophe !... On n’a jamais rien vu de pareil !... À la
minute où l’on pouvait croire... »
Il retrouva subitement la voix, se mit à courir et
s’enfuit vers le vestibule en hurlant :
« Au voleur ! au voleur ! Attention, Béchoux, ils ont
mes diamants ! Qu’on les force à parler, les gredins !...
On n’a qu’à leur tordre les poignets et à leur écraser les
pouces avec des tenailles. »
D’Enneris rentra dans le salon, rabattit la tapisserie
et dit à Antoine, en le dévisageant :
« Tu m’assures que tu avais mis les diamants à cet
endroit ?
– Dans la nuit même, et ils y étaient encore à ma
dernière visite, il y a une semaine, un jour où je savais
les deux autres dehors. »
Arlette s’était avancée et murmurait :
« Croyez-le, Jean, je suis certaine qu’il dit la vérité.
Et, de même qu’il a tenu sa promesse, vous tiendrez la
vôtre. Vous le sauverez. »
D’Enneris ne répondit pas. La disparition des bijoux
semblait le déconcerter, et il répétait entre ses dents :
« Bizarre... C’est à n’y rien comprendre. Puisqu’ils
avaient les diamants, pourquoi revenir ?... Où les ont-ils
cachés eux-mêmes ?... »
270
Mais l’incident ne pouvait retenir plus longtemps
son attention, et, comme le comte de Mélamare et sa
sœur le pressaient avec autant d’insistance qu’Arlette
d’agir en faveur d’Antoine, il changea soudain
d’expression, et, le visage souriant, leur dit :
« Allons ! je vois que le sieur Fagerault, malgré tout,
vous inspire encore de la sympathie. Il n’est pourtant
pas reluisant, le sieur Fagerault. Eh bien, voyons,
redresse-toi, mon vieux ! tu as l’air d’un condamné à
mort. C’est Béchoux qui te fait peur ? Pauvre
Béchoux ! Veux-tu que je te montre comment on se
débarrasse de lui, comment on glisse entre les mailles
d’un filet, et comment, au lieu d’aller en prison, on
s’arrange pour aller coucher en Belgique, dans un bon
lit ? »
Il se frotta les mains.
« Oui, en Belgique, et cette nuit même !... Le
programme te plaît, hein ? Alors, je frappe les trois
coups. »
Il frappa trois fois du pied le parquet. Au troisième
coup, la porte s’ouvrit brusquement, et Béchoux surgit
d’un bond.
« On ne passe pas », cria-t-il.
Si d’Enneris plaisantait, si l’irruption de Béchoux au
signal indiqué lui parut une chose extrêmement drôle,
271
dont il ne manqua point de rire, il n’en fut pas de même
pour les autres qui demeurèrent confondus.
Béchoux referma la porte, et, tragique, solennel,
comme il l’était toujours en ces moments-là : La
consigne est absolue. Personne ne sortira de l’hôtel sans
ma permission.
– À la bonne heure, approuva d’Enneris, qui s’assit
confortablement. J’aime l’autorité. Ce que tu dis est
idiot, mais tu le dis avec conviction. Fagerault, tu
entends ? Si tu veux aller te promener, il faut d’abord
lever le doigt et demander la permission au brigadier. »
Tout de suite Béchoux se mit en colère et s’écria :
« Assez de blagues, toi. Nous avons un compte à
régler ensemble, et plus sérieux que tu ne penses. »
D’Enneris se mit à rire.
« Mon pauvre Béchoux, tu es grotesque. Pourquoi
traiter tout cela en drame, alors que, par ta présence, tu
poses la situation en plein comique. Entre Fagerault et
moi tout est réglé. Par conséquent, pas besoin de jouer
ton rôle de grand policier et de brandir ton mandat.
– Qu’est-ce que tu chantes ? Qu’est-ce qui est
réglé ?
– Tout. Fagerault n’a pas pu nous livrer les
diamants. Mais, puisque le vieux Martin et sa fille sont
272
à la disposition de la justice, on est sûr de les avoir. »
Béchoux déclara sans vergogne :
« Je me fous des diamants !
– Ce que tu es grossier ! d’aussi vilaines expressions
devant des dames ! En tout cas, nous sommes tous
d’accord ici, la question des diamants ne se pose plus,
et, sur les insistances du comte de Mélamare, de la
comtesse et d’Arlette, j’ai résolu d’être indulgent pour
Fagerault.
– Après tout ce que tu nous as raconté de lui ? ricana
Béchoux. Après l’avoir démasqué et démoli comme tu
l’as fait ?
– Que veux-tu ? Il m’a sauvé la vie, un jour. Ça ne
s’oublie pas, ça. En outre, ce n’est pas un mauvais
garçon.
– Un bandit !
– Oh ! un demi-bandit, tout au plus, adroit sans
grandeur, ingénieux sans génie, et qui essaie de
remonter le courant. Bref, un candidat à l’honnêteté.
Aidons-le, Béchoux ; Van Houben lui donne cent mille
francs, et moi je lui offre une place de caissier en
Amérique, dans une banque. »
Béchoux haussa les épaules.
« Balivernes ! J’emmène les Martin au dépôt, et il y
273
a encore deux sièges dans ma voiture.
– Tant mieux ! Tu seras plus à l’aise.
– Fagerault...
– Tu n’y toucheras pas... Ce serait faire du scandale
autour d’Arlette. Je ne veux pas. Laisse-nous
tranquilles.
– Ah ça mais ! s’écria Béchoux qui s’irritait de plus
en plus, tu ne comprends donc pas ce que je t’ai dit ?
J’ai deux places avec les Martin, pour que la fournée
soit complète.
– Et tu prétends emmener Fagerault ?
– Oui...
– Et qui ?
– Toi.
– Moi ! Tu veux donc m’arrêter ?
– C’est fait », dit Béchoux en lui appliquant sur
l’épaule une main rude.
D’Enneris joua l’ébahissement.
« Mais il est fou ! Mais on devrait l’enfermer !
Comment ! Je débrouille toute l’affaire. Je turbine
comme un forçat. Je te comble de mes bienfaits, je te
livre Dominique Martin, je te livre Laurence Martin, je
te livre le secret des Mélamare, je te fais cadeau d’une
274
réputation universelle, je t’autorise à dire que c’est toi
qui as tout découvert, je te mets à même d’obtenir un
grade supérieur et d’être nommé quelque chose comme
superbrigadier. Et voilà la façon dont tu me
récompenses ? »
M. de Mélamare et sa sœur écoutaient, sans un mot.
Où ce diable d’homme voulait-il en venir ? Car, s’il
plaisantait, n’est-ce pas qu’il avait ses raisons ? Antoine
paraissait moins inquiet. On eût pu croire qu’Arlette
avait envie de rire, malgré son angoisse.
Béchoux prononça d’un ton emphatique :
« Les deux Martin ? Sous la surveillance d’un agent
et de Van Houben qui ne les lâche pas de l’œil ! En bas,
dans le vestibule, trois de mes hommes, les plus
solides ! Dans le jardin, trois autres, aussi solides !
Viens voir leurs gueules, et tu verras que ce ne sont pas
des gaillards à l’eau de rose. Or, tous, ils ont l’ordre de
t’abattre comme un chien si tu essayais de filer. Là
aussi la consigne est formelle. Sur un coup de sifflet de
moi, tous me rejoignent et on ne te parle que le revolver
au poing. »
D’Enneris hocha la tête. Il n’en revenait pas, et
répétait :
« Tu veux m’arrêter Tu veux arrêter ce gentilhomme
qui a nom d’Enneris, ce navigateur célèbre...
275
– Non, pas d’Enneris.
– Qui alors ? Jim Barnett ?
– Pas davantage.
– En ce cas ?...
– Arsène Lupin. »
D’Enneris pouffa de rire.
« Tu veux arrêter Arsène Lupin ? Ah ! ça, c’est
comique. Mais on n’arrête pas Arsène Lupin, mon
vieux. Il se serait agi de d’Enneris, ou à la rigueur de
Jim Barnett, peut-être. Mais, Lupin ! Voyons, tu n’as
pas réfléchi à ce que ça veut dire, Lupin ?...
– Ça veut dire un homme comme les autres, cria
Béchoux, et qui sera traité comme il le mérite.
– Ça veut dire, appuya fortement d’Enneris, un
homme qui ne s’est jamais laissé embêter par personne,
surtout par une mazette de ton espèce ; ça veut dire un
homme qui n’obéit qu’à lui-même, qui s’amuse et qui
vit comme il lui plaît, qui veut bien collaborer avec la
justice, mais à sa façon qui est la bonne. Décampe. »
Béchoux devenait écarlate. Il frémissait de fureur.
« Assez bavardé. Suivez-moi, tous les deux.
– Pas possible.
– Dois-je appeler mes hommes ?
276
– Ils n’entreront pas dans cette pièce.
– Nous verrons bien.
– Rappelle-toi que c’était un repaire de bandits ici et
que la maison est truquée. En veux-tu la preuve ? »
Il tourna la petite rosace d’un panneau.
« Il suffit de tourner cette rosace et les serrures sont
bloquées. Ta consigne est que personne ne sorte, la
mienne est que personne n’entre.
– Ils démoliront la porte. Ils casseront tout, s’écria
Béchoux, hors de lui.
– Appelle-les. »
Béchoux tira de sa poche un sifflet de police à
roulette.
« Ton sifflet ne marche pas », fit d’Enneris.
Béchoux souffla de toutes ses forces. Aucun bruit.
Rien que du vent qui giclait par la fente.
La gaieté de d’Enneris redoubla.
« Dieu ! que c’est rigolo ! Et tu veux lutter ? Mais
voyons, mon vieux, si je suis vraiment Lupin, crois-tu
que je serais venu ici en compagnie d’une escouade de
policiers sans avoir pris mes précautions ? Crois-tu que
je n’avais pas prévu ta trahison et ton ingratitude ? Mais
la maison est truquée, mon vieux, je te le répète, et j’en
277
connais tous les mécanismes. »
Et, tout contre Béchoux, il lui jetait au visage :
« Idiot ! tu te lances dans l’aventure comme un fou.
Tu t’imagines qu’en accumulant les hommes autour de
toi, tu me tiens ! Et l’issue secrète dont je t’ai parlé tout
à l’heure, hein ? cette issue de la Valnéry et des Martin,
que personne ne connaissait, pas même Fagerault, et
que j’ai découverte ? Libre, je suis libre de sortir à ma
guise, et Fagerault aussi. Rien à faire là contre. »
Tout en faisant face à Béchoux, il poussait Fagerault
derrière lui jusqu’au mur, entre la cheminée et l’une des
fenêtres.
« Entre dans l’ancienne alcôve, Antoine, et cherche
à droite... Il y a un panneau avec une vieille gravure...
Tout le panneau se déplace... Tu y es ? »
D’Enneris surveillait attentivement Béchoux. Celui-
ci voulut se servir de son revolver. Il lui étreignit le
bras.
« Pas de drame ! Rigole plutôt... c’est si comique !
Tu n’as rien prévu... pas même l’issue dérobée, pas
même que je te chiperais ton sifflet à roulette, pour le
remplacer par un autre. Tiens, le voilà, le tien. Tu peux
t’en servir maintenant. »
Il pirouetta sur lui-même et disparut. Béchoux se
heurta contre la cloison. Un éclat de rire répondit à son
278
coup de poing. Puis on entendit quelque chose qui se
déclenchait et quelque chose qui claquait.
Si affolé qu’il fût, Béchoux n’hésita pas. Il ne perdit
pas de temps à s’abîmer les poings. Ramassant son
sifflet, il bondit vers la fenêtre, l’ouvrit et sauta.
Aussitôt dans le jardin, entouré de ses hommes, il
siffla, et, tout en courant vers le pavillon abandonné,
vers la rue peu fréquentée, où débouchait l’issue
secrète, il sifflait encore, à coups vibrants qui
déchiraient l’espace.
À la fenêtre, M. et Mme de Mélamare, penchés,
attendaient et regardaient. Arlette soupira :
« On ne les prendra pas, n’est-ce pas ? Ce serait trop
affreux.
– Non, non, dit Gilberte, qui ne cachait pas son
émotion. Non, non, la nuit commence à tomber. Il ne se
peut pas qu’on les prenne. »
Tous les trois désiraient éperdument le salut de ces
deux hommes, le salut de Fagerault, voleur et bandit, et
le salut de d’Enneris, étrange aventurier dont la
personnalité ne faisait aucun doute pour eux, et qui,
dans toute cette affaire, avait agi de telle façon qu’on ne
pouvait pas ne pas se mettre de son parti contre la
police.
Une minute tout au plus s’écoula. Arlette redit :
279
« Ce serait trop affreux s’ils étaient pris. Mais ce
n’est pas possible, n’est-ce pas ?
– Impossible ! dit une voix joyeuse derrière elle. On
les prendra d’autant moins qu’on les cherche à l’issue
d’un souterrain qui n’a jamais existé. »
L’ancienne alcôve s’était rouverte. D’Enneris en
était sorti, ainsi que Fagerault.
Et d’Enneris riait toujours, et de si bon cœur !
« Pas d’issue secrète ! Pas de panneau qui glisse !
Pas de serrures bloquées ! Jamais vieille maison ne fut
plus loyale et moins truquée que celle-ci. Seulement,
voilà, j’ai mis Béchoux dans un tel état de surexcitation
nerveuse et de crédulité maladive qu’il était incapable
de réfléchir. »
Et, très calme, s’adressant à Antoine :
« Vois-tu, Fagerault, c’est comme pour une pièce de
théâtre, il faut soigner sa préparation. Quand la scène
est bien préparée, il ne reste plus qu’à procéder par
affirmations violentes. Et c’est ainsi que Béchoux,
remonté comme un ressort, est parti en bolide dans la
direction que je lui avais suggérée, et que toute la police
se précipite vers les écuries d’à côté, dont ils vont
démolir l’entrée. Regarde-les filer à travers la pelouse.
Viens, Fagerault, il n’y plus de temps à perdre. »
D’Enneris paraissait si calme et il parlait avec tant
280
d’assurance que toute agitation cessait autour de lui.
Aucune menace de danger ne persistait. On évoquait
Béchoux et ses inspecteurs en train d’arpenter la rue et
de fracturer des portes.
Le comte tendit la main à d’Enneris et lui demanda :
« Vous n’avez pas besoin de moi, monsieur ?
– Non, monsieur. La route est libre durant une ou
deux minutes encore. »
Il s’inclina devant Gilberte, qui lui offrit également
sa main.
« Je ne vous remercierai jamais assez, monsieur, de
ce que vous avez fait pour nous, dit-elle.
– Et pour l’honneur de notre nom et de notre
famille, ajouta le comte. Je vous remercie de tout cœur.
– À bientôt, ma petite Arlette, fit d’Enneris. Dis-lui
adieu, Fagerault. Elle t’écrira : Antoine Fagerault,
caissier à Buenos Aires. »
Il prit dans le tiroir d’une table un petit carton fermé
d’un caoutchouc, à propos duquel il ne donna aucune
explication, puis il salua une dernière fois et entraîna
Fagerault. M. et Mme de Mélamare et la jeune fille les
suivaient de loin.
Le vestibule était vide. Au milieu de la cour, on
apercevait dans l’ombre croissante les deux autos.
281
L’une, celle de la Préfecture, contenait le vieux Martin
et sa fille, ligotés. Van Houben, le revolver au poing,
les surveillait, assisté du chauffeur.
« Victoire ! s’écria d’Enneris, en arrivant près de
Van Houben. Il y avait, dans un placard, un complice
qu’on a pincé. C’est lui qui avait barboté les diamants.
Béchoux et ses hommes le poursuivent.
– Et les diamants ? proféra Van Houben, qui n’eut
pas un soupçon.
– Fagerault les a retrouvés.
– On les a ?
– Oui, affirma d’Enneris, en montrant le carton qu’il
avait pris dans le tiroir et en entrebâillant le couvercle.
– Nom de Dieu ! mes diamants ! Donne.
– Oui, mais d’abord, nous sauvons Antoine. C’est la
condition. Conduis-nous dans ton auto. »
Dès l’instant où les diamants étaient retrouvés, Van
Houben se fût prêté à toutes les combinaisons. Ils
sortirent tous les trois de la cour et sautèrent dans
l’auto. Van Houben démarra sur-le-champ.
« Où allons-nous ? dit-il.
– En Belgique. Cent kilomètres à l’heure.
– Soit, dit Van Houben, qui arracha la boîte à
282
d’Enneris et l’empocha.
– Comme tu veux, dit Jean. Mais si nous ne passons
pas la frontière avant qu’on ait télégraphié de la
Préfecture, je les reprends. Tu es prévenu. »
L’idée qu’il avait ses diamants en poche, la peur de
les perdre, l’action irrésistible que d’Enneris exerçait
sur lui, tout cela étourdissait Van Houben au point qu’il
n’eut pas d’autre pensée que de maintenir sa vitesse au
maximum, de ne jamais ralentir, même en traversant les
villages, et de gagner la frontière.
On la gagna un peu après minuit.
« Arrête-nous là, dit Jean, deux cents mètres avant la
douane. Je vais guider Fagerault pour qu’il n’ait pas
d’ennuis, et je te rejoins d’ici une heure. Nous
rentrerons aussitôt à Paris. »
Van Houben attendit une heure, il attendit deux
heures. C’est seulement alors qu’un soupçon le pénétra
comme un coup de stylet. Depuis le départ, il avait
examiné la situation sous toutes ses faces, il avait
cherché pourquoi d’Enneris agissait ainsi, et comment
lui, Van Houben, résisterait si on voulait lui reprendre
le carton. Mais, pas une seconde, il n’avait eu l’idée
qu’il pouvait y avoir autre chose dans ce carton que ses
diamants.
À la lueur d’un phare, la main tremblante, il fit
283
l’examen. Le carton contenait quelques douzaines de
cristaux taillés, lesquels cristaux provenaient
évidemment du lustre mutilé...
Van Houben retourna directement à Paris, à la
même allure. Dupé par d’Enneris et Fagerault,
comprenant qu’il n’avait servi qu’à les transporter hors
de France, il n’avait plus d’espoir, pour recouvrer ses
diamants, que dans les révélations du vieux Martin et de
sa fille Laurence.
Mais, en arrivant, il lut dans les journaux que, la
veille au soir, le vieux Martin s’était étranglé et que sa
fille Laurence s’était empoisonnée.
284
Épilogue
Arlette et Jean
On se souvient de l’impression considérable
produite par le double suicide qui termina cette journée
lourde d’incidents tragiques, incidents dont la plupart
furent connus du grand public, et dont les autres, que
l’on devinait ou que l’on cherchait à deviner,
surexcitaient sa curiosité. Le suicide des Martin, c’était
la fin d’une affaire qui passionnait l’opinion depuis des
semaines, et la fin d’une énigme qui, plusieurs fois, au
cours des cent dernières années, s’était posée dans des
conditions si troublantes. Et c’était aussi la fin du long
supplice infligé par le destin à la famille des Mélamare.
Chose imprévue, et naturelle cependant, le brigadier
Béchoux ne tira pas de cette journée le bénéfice moral
et professionnel qu’il semblait devoir recueillir. Tout
l’intérêt se reporta sur d’Enneris, c’est-à-dire Arsène
Lupin, puisque, somme toute, la presse, et à sa suite la
police, ne voyait qu’un seul et même personnage sous
les deux noms. Lupin fut aussitôt le grand héros de
l’aventure, celui qui avait déchiffré l’énigme historique,
285
éclairci le mystère des deux hôtels semblables, divulgué
toute l’histoire de la Valnéry, sauvé les Mélamare et
livré les coupables. Béchoux fut réduit à un rôle de
comparse et de subalterne ridicule, bafoué par Lupin,
auquel il fournissait naïvement, ainsi que le peu
sympathique Van Houben, tous les éléments de cette
fuite burlesque vers la frontière belge.
Mais ce en quoi le public innova, allant plus loin
que la presse, et plus loin que la police, c’est qu’il
attribua instantanément la disparition des diamants à
Arsène Lupin. Puisque Lupin avait tout fait, tout
préparé et tout réussi, il parut évident qu’il avait tout
empoché. Ce que ni Béchoux, ni Van Houben, ni les
Mélamare n’avaient entrevu, la foule l’admit aussitôt
comme un acte de foi, et cela autant peut-être par
logique que parce que rien n’offrait aux événements
une conclusion plus amusante que cet escamotage de la
dernière heure.
L’exaspération de Béchoux atteignit au paroxysme.
Il était trop perspicace pour ne pas reconnaître qu’il
avait manqué de clairvoyance, et il ne songea pas une
minute à se dérober devant la vérité que le public
proclamait spontanément. Mais il courut chez Van
Houben et l’accabla de ses reproches et de ses
sarcasmes.
« Hein ! je vous l’avais assez dit au début ! Ce
286
démon-là retrouvera les diamants, mais vous, Van
Houben, vous ne les reverrez jamais. Tous nos efforts
ne serviront qu’à lui, comme d’habitude. Il travaille
avec la police, il se fait donner tous les concours, il se
fait ouvrir toutes les portes, et, en fin de compte, quand
le but est atteint, grâce à lui, je l’avoue, il fait une
pirouette et décampe avec l’enjeu de la partie. »
Van Houben qui, malade, exténué, avait dû prendre
le lit, bredouilla :
« Fichus, alors ? Plus la peine de les chercher ? »
Béchoux avoua son découragement et dit avec une
humilité qui n’était pas sans noblesse :
« Il faut se résigner. Rien à faire contre cet homme.
Il a, dans l’exécution de ses plans, des ressources
d’invention et d’énergie inépuisables. La manière dont
il m’a imposé l’idée d’une issue secrète, chez les
Martin, et dont il m’a fait sortir d’un côté pour pouvoir
sortir de l’autre côté, les mains dans ses poches, ça,
c’est du génie. La lutte est absurde : pour moi, j’y
renonce.
– Eh bien ! pas moi ! » s’écria Van Houben en se
dressant.
Béchoux lui dit :
« Un mot, monsieur Van Houben. Êtes-vous tout à
fait ruiné par la perte des diamants ?
287
– Non, dit l’autre, en un accès de franchise.
– Eh bien, contentez-vous de ce qui vous reste, et,
croyez-moi, ne pensez plus à vos diamants. Vous ne les
reverrez jamais.
– Renoncer à mes diamants ! Ne jamais les revoir !
Mais c’est une idée abominable ! Voyons, quoi, la
police poursuit ses investigations ?
– Sans entrain.
– Mais vous ?
– Je ne m’en mêle plus.
– Le juge d’instruction ?
– Il va classer l’affaire.
– C’est odieux. De quel droit ?
– Les Martin sont morts, et on ne possède aucune
charge précise contre Fagerault.
– Qu’on s’acharne après Lupin !
– Pour quoi faire ?
– Pour le retrouver.
– On ne retrouve pas Lupin.
– Et si l’on cherchait du côté d’Arlette Mazolle ?
Lupin a un coup de passion pour elle. Il doit rôder
autour de sa maison.
288
– On y a pensé. Des agents veillent.
– Seulement ?
– Arlette s’est enfuie. On suppose qu’elle a rejoint
Lupin hors de France.
– Non d’un chien, j’en ai de la déveine ! » s’écria
Van Houben.
Arlette ne s’était pas enfuie. Elle n’avait pas rejoint
Lupin. Mais, lasse de tant d’émotions et incapable de
retourner encore à sa maison de couture, elle se reposait
aux environs de Paris dans un joli pavillon entouré de
bois et dont le jardin descendait, par des terrasses
fleuries, jusqu’au bord de la Seine.
Un jour, en effet, pour s’excuser de sa mauvaise
humeur d’un soir auprès de Régine Aubry, elle avait été
voir la belle actrice, qui, très lancée maintenant, se
préparait à jouer la commère d’une revue à grand
spectacle. Les deux jeunes femmes étaient tombées
dans les bras l’une de l’autre, et Régine, trouvant
Arlette pâlie et soucieuse, sans plus l’interroger, lui
avait proposé comme retraite ce pavillon qui lui
appartenait.
Arlette accepta aussitôt et prévint sa mère. Le
lendemain, elle alla dire adieu aux Mélamare qu’elle
trouva heureux, allègres, libérés de leur soumission
289
maladive à un passé d’où Jean d’Enneris avait chassé
l’ombre redoutable du mystère, et faisant déjà des plans
pour rajeunir et vivifier le vieil hôtel de la rue d’Urfé.
Et le soir même, Arlette, à l’insu de tous, partait en
automobile.
Deux semaines s’écoulèrent, nonchalantes et
paisibles. Arlette renaissait dans ce calme et dans cette
solitude, et, sous l’éclatant soleil de juillet, reprenait de
fraîches couleurs. Servie par des domestiques de
confiance, elle ne sortait jamais du jardin et rêvait au
bord de la Seine sur un banc qu’abritaient des tilleuls en
fleur.
Parfois un canot chargé d’un couple d’amoureux
passait au fil de l’eau. Presque chaque jour un vieux
paysan venait pêcher dans une barque attachée à la
berge voisine, parmi les rocs tout ruisselants de vase.
Elle causait avec lui, en suivant des yeux le bouchon de
liège qui dansait au gré des petites vagues, ou bien elle
s’amusait à regarder, sous son grand chapeau de paille
en forme de cloche, le profil du bonhomme, son nez
busqué, son menton aux poils drus comme du chaume.
Un après-midi, comme elle approchait, il lui fit
signe de ne pas parler et elle s’assit doucement à côté
de lui. Au bout de la longue canne, le bouchon
s’enfonçait et remontait par soubresauts.
Un poisson cherchait à mordre. Il se méfia sans
290
doute. La toupie de bois reprit son immobilité. Arlette
dit gaiement à son compagnon :
« Ça ne va pas aujourd’hui hein ? On est bredouille.
– Très belle pêche, au contraire, mademoiselle,
murmura-t-il.
– Cependant, reprit Arlette, désignant le filet vide
sur le talus, vous n’avez rien pris.
– Si.
– Quoi donc ?
– Une très jolie petite Arlette. »
Elle ne saisit pas d’abord et crut qu’il avait prononcé
Arlette au lieu de « ablette ». Mais alors, il connaissait
donc son nom ?
L’erreur ne dura pas. Comme il répétait :
« Une jolie petite Arlette, qui est venue mordre à
l’hameçon... »
Elle comprit soudain : c’était Jean d’Enneris ! Il
avait dû s’entendre avec le vieux paysan et lui
demander sa place pour un jour.
Elle fut effrayée et balbutia :
« Vous ! vous ! allez-vous-en... Oh ! je vous en prie,
partez. »
Il ôta la vaste cloche de paille qui lui recouvrait la
291
tête et il dit en riant :
« Mais pourquoi veux-tu que je m’en aille, Arlette ?
– J’ai peur... je vous en supplie...
– Peur de quoi ?
– Des gens qui vous cherchent !... des gens qui
rôdaient autour de ma maison à Paris !
– C’est donc pour cela que tu as disparu ?
– C’est pour cela... j’ai si peur ! je ne veux pas que
vous tombiez dans le piège à cause de moi. Allez-vous-
en ! »
Elle était éplorée. Elle lui prenait les mains, et ses
yeux se mouillaient. Alors il lui dit doucement :
« Sois tranquille. On espère si peu me trouver qu’on
ne me cherche pas.
– Près de moi, si.
– Pourquoi me chercherait-on près de toi ?
– Parce qu’on sait... »
Arlette devint toute rouge. Il acheva :
« Parce qu’on sait que je t’aime et que je ne peux
vivre sans te voir, n’est-ce pas ? »
Elle recula sur le banc, et, sans crainte cette fois,
déjà rassurée par le calme de Jean :
292
« Taisez-vous... ne dites pas de ces choses... sinon je
devrai partir. »
Ils se regardaient bien en face. Elle s’étonnait de le
voir si jeune, beaucoup plus jeune qu’avant. Sous la
blouse du vieux paysan, le col nu, il avait l’air d’avoir
son âge, à elle. D’Enneris hésitait un peu, intimidé
subitement par ces yeux graves qui le dévisageaient. À
quoi pensait-elle ?
« Qu’est-ce que tu as, ma petite Arlette ? On croirait
que ça ne te fait pas plaisir de me voir ? »
Elle ne répondit pas. Et il reprit :
« Explique-toi. Il y a quelque chose entre nous qui
nous gêne, et je m’y attendais si peu ! »
D’une voix sérieuse, qui n’était plus celle de la
petite Arlette, mais d’une femme plus réfléchie et qui se
tient sur la défensive, elle prononça :
« Une seule question : pourquoi êtes-vous venu ?
– Pour te voir.
– Il y a d’autres raisons, j’en suis sûre. »
Au bout d’un instant, il avoua :
« Eh bien, oui, Arlette, il y en a d’autres... Voici. Tu
vas comprendre. En démasquant Fagerault, j’ai brisé
tous tes plans, tous tes beaux projets de femme
courageuse, et qui veut faire du bien. Et j’ai cru qu’il
293
était de mon devoir de te donner les moyens de
continuer ton effort... »
Elle écoutait distraitement. Ce qu’il disait ne
correspondait pas à son attente.
À la fin, elle demanda :
« C’est vous qui avez les diamants, n’est-ce pas ? »
Il dit entre ses dents :
« Ah ! c’est donc cela qui te préoccupe, Arlette ?
Pourquoi ne m’en parlais-tu pas ? »
Il avait un sourire un peu ambigu, où sa nature
perçait de nouveau.
« C’est moi, en effet. Je les avais découverts sur le
lustre, la nuit précédente. J’ai préféré qu’on ne le sût
pas et que l’accusation portât sur les Martin. Mon rôle
eût été plus net dans cette affaire. Je ne croyais pas que
le public devinerait la vérité... cette vérité qui t’est
désagréable, n’est-ce pas, Arlette ? »
La jeune fille continua :
« Mais, ces diamants, vous allez les rendre ?
– À qui ?
– À Van Houben.
– À Van Houben ? Jamais de la vie !
– Ils lui appartiennent.
294
– Non.
– Cependant...
– Van Houben les avait volés à un vieux juif de
Constantinople lors d’un voyage qu’il fit, il y a
quelques années. J’en ai la preuve.
– Donc ils appartiennent à ce juif.
– Il est mort de désespoir.
– En ce cas, à sa famille.
– Il n’en avait pas. On ignorait son nom, le lieu de
sa naissance.
– De sorte que, en définitive, vous les gardez ? »
D’Enneris eut envie de répondre en riant :
« Dame ! n’ai-je pas quelque droit sur eux ? »
Cependant, il répliqua :
« Dans toute cette affaire, Arlette, je n’ai cherché
que la vérité, la délivrance des Mélamare et la perte
d’Antoine que je voulais éloigner de toi. Pour les
diamants, ils serviront à tes œuvres, et à toutes les
œuvres que tu m’indiqueras. »
Elle hocha la tête et déclara :
« Je ne veux pas... je ne veux rien...
– Pourquoi donc ?
295
– Parce que je renonce, actuellement, à toutes mes
ambitions.
– Est-ce possible ? Tu te décourages, toi ?
– Non, mais j’ai réfléchi. Je m’aperçois que j’ai
voulu aller trop vite. J’ai été grisée par quelques petits
succès, et il m’a semblé que je n’avais plus qu’à
entreprendre pour réussir.
– Pourquoi as-tu changé d’avis ?
– Je suis trop jeune. Il faut travailler d’abord et
mériter de faire le bien. À mon âge, on n’en a pas
encore le droit... »
Jean s’était approché.
« Si tu refuses, Arlette, c’est peut-être parce que tu
ne veux pas de cet argent... et parce que tu me blâmes...
Et tu as raison... Une nature aussi droite que la tienne
doit s’offusquer de certaines choses qu’on a dites sur
moi... et que je n’ai pas démenties. »
Elle s’écria vivement :
« Ne les démentez pas, je vous en supplie. Je ne sais
rien et ne veux rien savoir. »
De toute évidence, la vie secrète de Jean l’obsédait
et la tourmentait. Elle était avide de connaître la vérité,
mais encore plus désireuse de ne pas percer un mystère
qui l’attirait à la fois et lui faisait peur.
296
« Tu ne veux pas savoir qui je suis ? dit-il.
– Je sais qui vous êtes, Jean.
– Qui suis-je ?
– Vous êtes l’homme qui m’a ramenée un soir chez
moi et qui m’a embrassé les joues... si doucement et
d’une telle façon que je n’ai jamais pu l’oublier.
– Qu’est-ce que tu dis, Arlette ? » fit d’Enneris avec
émotion.
Elle était de nouveau toute rouge. Mais elle ne
baissa pas les yeux et répliqua :
« Je dis ce que je ne peux pas cacher. Je dis ce qui
domine toute ma vie, et que je n’ai pas honte d’avouer,
puisque c’est vrai. Voilà ce que vous êtes pour moi. Le
reste ne compte pas. Vous êtes Jean. »
Il murmura :
« Tu m’aimes donc, Arlette ?
– Oui, dit-elle.
– Tu m’aimes... tu m’aimes... répétait-il, comme si
cet aveu le déconcertait, et qu’il essayât de comprendre
la signification de telles paroles. Tu m’aimes... C’était
là ton secret, peut-être ?
– Mon Dieu, oui, fit-elle en souriant. Il y avait le
grand secret des Mélamare... et puis le secret de celle
297
que vous appeliez l’énigmatique Arlette, et c’était tout
simplement un secret d’amour.
– Mais pourquoi n’as-tu jamais avoué ?...
– Je n’avais pas confiance en vous... je vous voyais
si aimable avec Régine !... avec Mme de Mélamare !...
avec Régine surtout... J’étais très jalouse d’elle, et par
orgueil, par chagrin, je me suis tue. Une fois seulement,
je l’ai rebutée. Mais elle n’en a pas su la raison... et
vous non plus, Jean.
– Mais je n’ai jamais aimé Régine, s’écria-t-il.
– Je le croyais et j’en étais si malheureuse que j’ai
accepté les offres d’Antoine Fagerault... par dépit... par
colère... D’ailleurs, il me racontait des mensonges sur
vous et sur Régine. Ce n’est que peu à peu, quand je
vous ai revu chez les Mélamare, que j’ai compris.
– Que tu as compris que je t’aimais, n’est-ce pas,
Arlette ?
– Oui, j’en ai eu l’impression plusieurs fois. Vous
l’avez dit devant eux, et il m’a semblé que c’était vrai,
et que tous vos efforts, tous les dangers que vous
couriez... c’était à cause de moi. Me délivrer d’Antoine,
c’était me conquérir pour vous... Mais, à ce moment, il
était trop tard... les événements, plus forts que moi,
m’entraînaient. »
L’émotion de Jean croissait à chacun de ces aveux,
298
prononcés si tendrement et avec tant de grâce.
« C’est à mon tour d’avoir peur, Arlette.
– Peur de quoi, Jean ?
– De mon bonheur... et peur aussi que tu ne sois pas
heureuse, Arlette.
– Pourquoi ne le serais-je pas ?
– Parce que je ne puis rien t’offrir qui soit digne de
toi, ma petite Arlette.
Il ajouta très bas :
« On n’épouse pas d’Enneris... On n’épouse ni
Barnett ni... »
Elle lui mit la main sur la bouche. Elle ne voulait
pas entendre ce nom d’Arsène Lupin. Celui de Barnett
aussi la gênait et peut-être même celui de d’Enneris.
Pour elle, il s’appelait Jean, sans plus.
Elle articula :
« On n’épouse pas Arlette Mazolle.
– Si, si ! tu es la créature la plus adorable, et je n’ai
pas le droit de perdre ta vie.
– Vous ne perdrez pas ma vie, Jean. Ce qu’il
adviendra de moi un jour ou l’autre, cela n’a pas
d’importance. Non. Ne parlons pas de l’avenir. Ne
regardons pas au-delà d’un certain temps... et d’un
299
certain cercle que nous pouvons tracer autour de nous...
et de notre amitié.
– De notre amour, veux-tu dire. »
Elle insista.
« Ne parions pas non plus de notre amour.
– Alors de quoi devons-nous parler ? dit-il avec un
sourire anxieux, car les moindres mots d’Arlette le
torturaient et le ravissaient. De quoi parlerons-nous ? et
que veux-tu de moi ? »
Elle chuchota :
« Ceci d’abord, Jean : ne me tutoyez plus.
– Drôle d’idée !
– Oui... le tutoiement, c’est de l’intimité... et je
voudrais...
– Tu voudrais que nous nous éloignions l’un de
l’autre, Arlette ? dit Jean, le cœur serré.
– Au contraire. Il faut nous rapprocher, Jean... mais
comme des amis qui ne se tutoient pas, qui n’ont pas le
droit, et qui n’auront jamais le droit de se tutoyer. »
Il soupira :
« Comme vous me demandez des choses difficiles
N’es-tu plus... n’êtes-vous plus ma petite Arlette ?
Enfin, j’essaierai. Et que voulez-vous encore, Arlette ?
300
– Une chose bien indiscrète.
– Parlez.
– Quelques semaines de votre existence, Jean... deux
mois... trois mois de grand air et de liberté... Est-ce
impossible, cela ?... deux amis qui voyagent ensemble
dans de beaux pays ? Quand mes vacances seraient
finies, je retournerais au travail. Mais j’ai besoin de ces
vacances... et de ce bonheur...
– Ma petite Arlette...
– Vous ne riez pas, Jean ? J’avais peur... C’est si
cousette, si petite main, ce que je vous demande !
N’est-ce pas ? vous n’allez pas perdre votre temps à
filer la parfaite amitié avec moi, au clair de la lune, et
devant des couchers de soleil ? »
D’Enneris avait pâli. Il contemplait les lèvres
humides de la jeune fille, ses joues roses, ses épaules
rondes, sa taille souple. Devait-il renoncer à la douceur
d’espérer ? Au fond des yeux clairs d’Arlette, il voyait
ce beau rêve d’une pure amitié, si peu réalisable entre
deux amoureux. Mais il sentait aussi qu’elle ne voulait
pas trop réfléchir, ni trop savoir à quoi elle s’engageait.
Et elle demeurait si sincère et si ingénue en sa
demande, que, lui non plus, il ne chercha pas à soulever
les voiles mystérieux de cet avenir si prochain.
« À quoi pensez-vous, Jean ? dit-elle.
301
– À deux choses. D’abord à ces diamants. Cela vous
déplaît que je les garde ?
– Beaucoup.
– Je les enverrai à Béchoux, de sorte qu’il aura le
bénéfice de la découverte. Je lui dois bien cette
compensation. »
Elle le remercia et reprit :
« L’autre chose qui vous préoccupe, Jean ? »
Il prononça gravement :
« C’est un problème redoutable. Arlette.
– Lequel ? Me voilà bouleversée. Un obstacle ?
– Non, pas précisément. Mais une difficulté à
résoudre...
– À propos de quoi ?
– À propos de notre voyage.
– Que dites-vous ? Ce voyage serait impossible ?
– Non. Mais...
– Oh ! parlez, je vous en prie !
– Eh bien, voilà, Arlette. Comment s’habillera-t-
on ? Moi, je me vois en chemise de flanelle, en
salopette bleue et en chapeau de paille... Vous, Arlette,
en robe de percale plissée accordéon. »
302
Elle fut secouée par un grand rire.
« Ah ! tenez, Jean, voilà ce que j’aime en vous...
votre gaieté ! Parfois, on vous observe, et l’on se dit :
« Comme il est obscur et compliqué ! » Et vous faites
peur. Et puis votre rire dissipe tout. Vous êtes là, tout
entier, dans cette gaieté imprévue. »
S’inclinant vers elle, il lui baisa le bout des doigts,
respectueusement, et dit :
« Vous savez, petite amie Arlette, que le voyage est
commencé. »
Elle fut stupéfaite de voir en effet que les arbres du
fleuve glissaient à leur côté. Sans qu’elle s’en aperçût,
Jean avait détaché l’amarre et la barque s’en allait à la
dérive.
« Oh ! dit-elle, où allons-nous ?
– Très loin. Plus loin encore.
– Mais ce n’est pas possible ! Que dira-t-on si l’on
ne me voit pas rentrer ? Et Régine ? Et cette barque qui
ne vous appartient pas ?...
– Ne vous souciez de rien. Laissez-vous vivre. C’est
Régine elle-même qui m’a indiqué votre retraite. J’ai
acheté la barque, le chapeau cloche et la blouse, et tout
s’arrangera. Puisque vous voulez des vacances,
pourquoi tarder ? »
303
Elle ne dit plus rien. Elle se renversa, les yeux au
ciel. Il saisit les rames. Une heure plus tard, ils
abordaient une péniche où ils furent reçus par une dame
âgée que Jean présenta.
« Victoire, ma vieille nourrice. »
La péniche était aménagée, à l’intérieur, en deux
logements séparés, d’aspect clair et charmant.
« Vous êtes chez vous, de ce côté, Arlette. »
Ils se réunirent pour dîner. Puis Jean donna l’ordre
de lever l’ancre. Le bruit du moteur gronda sourdement.
On s’en allait par les rivières et les canaux, vers les
vieilles villes et vers les beaux paysages de France.
Très tard, dans la nuit, Arlette demeura seule,
étendue sur le pont. Elle confiait aux étoiles et à la lune
qui se levait des pensées douces et des rêves tout
remplis d’une joie grave et sereine...
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Cet ouvrage est le 44ème publié
dans la collection Classiques du 20ème siècle
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.
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